‹ TaciteChapitre 10 sur 138 · Ëpist., 95, 33 : homo res saci^a homini · texte numérisé non relu

Ëpist., 95, 33 : homo res saci^a homini

lui ces éloges emphatiques de la vieille république, qui sont à la mode ailleurs. Il la juge froidement, et, s'il lui arrive d'en célébrer quelques héros, c'est à la condition d'en faire des philosophes comme lui, et de se glorifier en leur personne. Autour de lui on a pour maxime de dire que tout était mieux autrefois et qu'on ne change que pour être plus mal; lui, croit au progrès, il a confiance dans l'homme, il affirme que l'humanité va toujours en se perfectionnant, et, au lieu de se tourner pieusement du côté du passé, comme tout le monde, il regarde vers l'avenir.

On pense bien que cette philosophie audacieuse ne laissait personne indifférent. Par ce qu'elle avait de nouveau et de généreux, elle séduisait la jeunesse. On nous dit que les jeunes gens n'avaient plus dans les mains que les livres de Sénèque*. Et cependant, c'est au moment môme où il semble qu'elle avait le plus de chance de réussir, pendant la réaction qui suivit la mort de Néron, quand on venait de publier les Lettres à Lucilius et la Pharsale, deux chefs-d'œuvre qu'on devait dévorer, qu'elle rencontra l'adversaire qui lui fit la guerre la plus acharnée, et, je le crois bien, finit par en avoir raison. Assurément Quintilien paraît un fort petit esprit, quand on le compare à Sénèque; mais il était soutenu par un puissant parti, et il tirait une autorité particulière des fonctions dont l'empereur Vespasien venait de le revêtir. Professeur public d'éloquence à Rome, il allait combattre Sénèque devant la jeunesse, c'est-à-dire dans le milieu même où il triomphait.

Nous ne connaissons aujourd'hui cette lutte que par l'ouvrage de Quintilien, les Institutions oratoiresy qu'il publia quand elle était achevée et refroidie ; il la réduit autant qu'il peut à n'être plus qu'un débat littéraire. On

i. Quintilien, X, i, 126.

-Comment tacite est devenu historien. 19

sent que le grand nom de Sénèque le gêne un peu, il a soin de ne condamner en lui que le chef d'une école nouvelle, ennemie de Cicéron et des orateurs anciens. Mais, avec les autres, il est plus à Taise. Quand il parle des philosophes en général, il lui échappe des expressions qui montrent toute l'étendue de sa haine, et combien les attaques qu'il dirigeait contre eux devant ses écoliers devaient être vives. Il les accuse d'être des insolents, qui n'admirent qu'eux-mêmes et méprisent le reste des hommes, des gens qu'on croit des sages parce qu'ils ont un visage sévère et une grande barbe, mais qui se livrent à tous leurs vices quand on ne les voit pas *. Nous sommes choqués de ces violences, surtout quand nous nous souvenons que les philosophes étaient alors chassés de Rome par un décret de Domitien et errants sur toutes les routes de l'Empire. Mais ce qu'elles ont de déplaisant et de peu généreux ne doit pas nous faire méconnaître l'importance du débat. Il y avait autre chose, dans cette lutte de la rhétorique et de la philosophie, qu'une querelle d'école et une rivalité de métier. Aujourd'hui nous opposons la parole à l'action, mais alors la parole était regardée comme l'action même : elle dirigeait la politique, elle inspirait les résolutions qui font le salut ou la perte des États ; c'est elle qui menait le monde, regina rerum oratio; par conséquent, le rhéteur, qui forge cette arme terrible, est vraiment l'homme sérieux et pratique. Le philosophe, au contraire, ne sort pas de ses théories et de ses chimères ; il n'a aucun contact avec la réalité et n'aborde jamais la place publique. Ses études sont celles d'un homme qui

1. Ces paroles sont dures; mais elles ne le sont pas plus que celles de Sénèque, quand il dit de toutes les sciences autres que la philosophie : An tu quidquam in isHs credis esse bonij quorum profcssores turpissimos omnium acflagitiosissimoscernis?{Sénèquey Episf,, 88, 2.)

vit dans Tombre du cabinet, loin de l'activité des affaires, studia ineriia, ambratilia. Naturellement il attire à lui les personnes qui ne sont pas faites pour agir, que séduit le calme et le repos, et celles aussi qui n'aiment pas à se donner de la peine, car ce n'est pas véritablement travailler que de rester tranquillement chez soi à réfléchir et à rêver. Aussi Quintilien se croit-il en droit de définir la philosophie : une paresse impertinente, pigritia arrogans^. De graves intérêts étaient donc engagés dans cette polémique qui nous semble futile ; au fond, Quintilien y représentait le retour aux traditions anciennes et la protestation du passé contre les doctrines nouvelles.

Les opinions de Tacite ressemblent beaucoup à celles de Quintilien; seulement il les exprime avec beaucoup plus de modération. Il n'a point de haine personnelle contre les philosophes. Loin d'approuver Domîtîen de les avoir bannis, il dit que c'était la proscription même de la vertu, et qu'en le souffrant, Rome a donné un grand exemple de patience servile. Quoique peu sympathique à Sénèque, il a fait un beau tableau de ses derniers moments; il parle avec respect de Thraséa et d'Helvidius Priscus, mais, au fond, il n'est pas de leur parti. Un passage de la Vie d'Agricola nous donne sa pensée véritable, t Je me souviens, dit-il, de l'avoir entendu souvent raconter que, dans sa première jeunesse, il avait conçu pour la philosophie un goût plus vif qu'il ne convient à un Romain et à un sénateur, mais que la prudence de sa mère modéra cette ardeur exagérée. C'est que son âme, naturellement élevée et enthousiaste, se portait avec plus de passion que de discernement vers tout ce qui offrait les apparences de la gloire. Bientôt l'âge et la raison le calmèrent, et de

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