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Sénèque, Controv,, IX

3. Le mot est de Pollion, à propos de Porcius Latro; et il ajoute que ce souci exagéré est ce qui montre bien qu'il îi'est en réalité qu'un maître d'école. (Sénèque, Controv.t II, 3, (II), 13.)

lait former Thomme, et il semblait que, pour lui faire un j ugement droit, un esprit orné et nourri, une âme libérale, ces vieux exercices, pratiqués d'une autre façon et clans un esprit différent, pouvaient rendre de grands services*. Au lieu de borner leur efficacité à un métier particulier, comme faisait l'antiquité, on s'en servit pour créer cette éducalion générale, qui précède l'instruction professionnelle et prépare à la recevoir avec profit. C'est celle qu'ont adoptée, depuis la Renaissance, toutes les nations du monde civilisé, et comme nous avons vu que le principe même et l'origine de cette éducation se trouvent déjà dans les écoles romaines, il m'a paru que c'était une raison suffiisante de les étudier.

Renseignements que nous donnent les Controverses sur la société de ce temps. — La vie de famille. — Le mariage et le divorce. — Peut-on croire que ces renseignements soient véridiques? — Quelles conséquences faut-il tirer des sentiments élevés qui y sont parfois exprimés?

Il y en a d'autres assurément; et, par exemple, on s'aperçoit vite, quand on lit l'ouvrage de Sénèque, qu'il

1. Un des esprits les plus distingués de notre temps, J.-J. Weiss, a publié, dans la Revue des Deux Mondes (15 sept. 1873), un article intitulé : VÈducation classique et les exercices scolaires. Le Discours, Quoique Tarticle ait près de trente ans de date, il s'applique si parfaitement à ce qui se passe sous nos yeux que je ne puis m'empêcher d'en citer les dernières lignes. « Nous prisons, autant qu'on doit le faire, tout ce qui est du domaine de rintelligence et du génie, sciences naturelles et historiques, sciences mathématiques, économie, statistique, philologie, archéologie et le reste; mais les nombres et leurs abstrations, la géométrie et ses déductions, les sciences naturelles et leurs classifications, rhistoire et ses phénomènes, la logique même et srs lois, ne sont que des parties de l'homme et de l'entendement humain. Les humanités et les lettres sont l'homme lui-même; pour leur enlever Téducation, il faudrait commencer par ôter l'homme de l'homme. »

contient des renseignements curieux sur la société de cette époque, qui est le siècle d'Auguste; et comiiie on les trouverait difficilement ailleurs, il ne faut pas les laisser perdre.

Le sujet des controverses était pris généralement dans la vie privée. La peine que se donnent les maîtres pour les rendre plus intéressantes ou les rajeunir quand elles ont vieilli, ce que les élèves y ajoutent par les cauleurs qu'ils se permettent d'inventer finissait par leur donner un caractère très romanesque, et ce caractère est un des motifs du succès qu'elles ont obtenu. Le roman est à peu près absent de la littérature latine, ce qui ne veut pas dire que le romanesque n'eut aucune place dans l'imagination des Romains, au moins quand ils étaient jeunes. Ils devaient en avoir le goût comme tout le monde, et la déclamation leur plaisait, parce qu'elle leur donnait un moyen de le satisfaire. L'absence du roman est fâcheuse pour ceux qui aujourd'hui veulent connaître les détails de la vie intérieure au premier siècle de notre ère, d'autant plus que le théâtre nous manque aussi pour cette époque. Il faut y suppléer comme on peut et aller prendre chez les déclamateurs ce qu'ils en disent, en se souvenant que ce sont des gens qui exagèrent volontiers, et qu'on doit user avec précaution de leur témoignage.

Dans le tableau qu'ils nous présentent de la vie de famille, il y a un personnage qui ne paraît guère, c'est la jeune fille. Il est vrai qu'en réalité elle y tenait assez peu de place. Nous avons pourtant, dans le recueil de Sénèque, une controverse qui roule entièrement sur elle, et il est intéressant de voir le rôle qu'on lui fait jouer. Voici, en quelques mots, le sujet de la controverse. Un jeune homme a été pris par des pirates, et son père ne se préoccupe pas de le délivrer. Il était donc condamné à rester prisonnier, s'il n'avait touché le cœur

de la fille du chef de la bande {archipirata). Après lui avoir fait promettre de l'épouser, quand il ne sera plus ':aptif, elle le délivre et part avec lui. De retouîr dans son pays, il réponse. Mais, au bout de quelque temps, son père ayant trouvé une fille riche, qui a perdu ses parents ci par conséquent jouit de sa fortune, une orha, comme on disait à Rome, il veut forcer son fils à quitter la p]remière pour épouser l'autre, et, comme il refuse, il le cllasse^ Du père ou de son fils, qui a raison? c'est le sujet à débattre. Pour ne prendre que ce qu'il y a de nouveau et de piquant dans la cause, je néglige le flot des lieux communs qui se débitent des deux côtés : ~ C'est la fille d'un pirate — qu'importe? Rome n'a-t-elle pas été d'abord un ramassis de brigands? et le bon roi Servius n'était-il pas le fils d'une esclave? Si chacun se faisait sa fortune à lui-même, on naîtrait toujours dans la famille d'un grand seigneur. — Mais elle n'a pas eu de dot. — Tant mieux, celui qui l'a épousée est plus sûr de n'être pas son serviteur; et, à ce propos, on réédite toutes les sottises que les anciens comiques disent aux mulieres dotatœ. Les lieux communs de ce genre reparaissent dans presque toutes les déclamations, et je les passe. Ce qu'il y a d'intéressant dans celle-ci, ce qui mérite d'être noté, c'est de voir que, dans une cause où il semble que l'amour devait tenir tant de place, il n'en est pas question, ou plutôt que le seul orateur, à peu près, qui en parle y trouve un prétexte pour ne pas regarder ce mariage comme sérieux, puisqu'il a été contracté, dit-il, dans un accès de folie (furore et nm^), c'est-à-dire par des amoureux. Ceux qui prennent Ife

1. A propos de cette expression paler filium ahdicat^ dont se sert Sénèque, M. Bornccque nous dit dans sa note : « Vabdicatio, dont il est continuellement question chez tous les déclamateurs Intins, acte par lequel le père chasse son enfant, n'est plus obligé de le nourrir, et le prive de ses droits à l'héritage, n'a jamais existé à Rome. »

parti de la jeune femme la louent surtout d'avoir une âme douce et compatissante : c Elle soignait les captifs, elle intervenait en leur faveur, elle allégeait leurs souffrances; » voilà les seules vertus qui lui conviennent. Son mari semble tenir à la défendre de Tamour comme d'un crime, c Quand elle l'a vu pour la première fois, couvert de haillons, les mains serrées dans des chaînes, les membres décharnés, les yeux enfoncés dans leurs orbites, il n'était pas fait de manière à lui inspirer une passion ; ce n'est donc pas un caprice d'amour, c'est la pitié seule qui lui a donné la pensée de le sauver. > On voit bien qu'en laissant croire que la jeune fille était amoureuse, il aurait cru la déconsidérer *.

Je ne veux pas quitter cette controverse, l'une des pluis curieuses du recueil, sans montrer qu'ici encore nous trouvons une de ces surenchères d'esprit dont les déclamateurs ont Thabitude, chacun d'eux cherchant à dépasser celui qui a parlé avant lui et à éblouir le public par des ooitieurt de plus en plus surprenantes. Un de ceux qui attaquaient la jeune femme avait imaginé de dire qu'il n'était pas vrai qu'elle fdi partie, comme on le prétend, à l'insu de son père, Varohipiraia, et qu'elle lui obéissait, en ayant Tair de le trahir. Les bons partis ne sont pas communs dans une troupe de brigands; le père aura trouvé Toocasion bonne pour la marier sans dot à un honnête homme. La ùoakur était asseï heureuse; un autre s'en empare et va plus loin : qui sait si le père n'avait pas le dessein d'en faire une espionne, qui renseignerait les pirates sur les bons coups qu'ils pouvaient tenter? Aussitôt un troisième, d'une imagination plus vive, a l'idée de mettre l'hypothèse en action et de faire

1. ficudéry a repris le sujet de la fille da pirate et Pa inséré dans son roman d'Ibrahim ou ^illustre pacha. Il serait intéressant de voir comment il Ta traité et de constater» par la comparaison, la différence des mœurs et des idées.

du roman un drame. Au milieu de sa plaidoirie, brusquement, il s'arrête. Il regarde derrière lui; il feint d'entendre un bruit tumultueux, de voir des campagnes dévastées, des fermes qui brûlent, des gens qui s'enfuient, et, se tournant vers le jeune homme épouvanté, il lui dit : c Pourquoi donc as-tu peur? rassure-toi : c'est ton beau-père qui arrive. »

Le mariage, qui, dans la vie réelle, donne lieu à tant de procès, est naturellement aussi le sujet de beaucoup de déclamations. Dans Tune des plus intéressantes, le mari a peur d'avoir été trompé. Il a fait une longue absence pour son commerce, et pendant quHl n'est pas là, un voisin riche, très épris de sa femme, a essayé tous les moyens de la séduire. Il n'y a pas réussi, et plein d'admiration pour une vertu, qui apparemment lui semblait rare, il lui laisse en mourant toute sa fortune, et justifie sa libéralité en disant que c'est t parce qu'il l'a trouvée honnête ^ t. Ce témoignage solennel parait suspect au mari, et il accuse sa femme d'infidélité, précisément parce qu'on a attesté qu'elle avait été fidèle. Il nous reste, de cette controverse ingénieuse, un assez long développement de Porcins Latro, qui est une des pages les plus agréables de la littérature latine; je l'ai citée ailleurs *. A côté du mari jaloux, un peu trop prompt à soupçonner, les déclamateurs nous en montrent un autre qui n'est que trop sûr de son infortune. C'est un brave soldat, qui a perdu les deux mains à la guerre ; sa femme, qui sait qu'il ne pourra pas la punir, ne se gène pas pour le tromper. Le mari, l'ayant surprise avec son complice, va chercher son fils, lui ordonne de tuer les deux coupables, et, comme le fils hésite, il le chasse et le déshérite pour ne lui avoir pas obéi. Mais c'est le divorce qui fournit la matière la plus abondante aux écoles de

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