Sénèqu«, Controv.^ Il, 7 (10) : pudicam reppei'i
2. La Religion rotna(ne d'AugUêtë aux Antonins (11, 220» 5' édit).
déclamation. Aujourd'hui nous en tirons surtout des comédies amusantes, les Romains le prenaient du côté tragique. N'est-ce pas une preuve qu'ils en souffraient encore plus que nous? Ils supposent presque toujours que le père a des enfants du premier lit, la femme nouvelle (noverca) ne peut pas les souffrir, et elle en est détestée. Avec elle, la guerre pénètre dans la maison. Désormais, entre l'odieuse noverca, le père qui la soutient, et le fils qui l'attaque, il se passe des drames horribles. Ils n'ont tous que la pensée de se débarrasser les uns des autres; le fils poignarde, la noverca empoisonne, le père meurt, sans qu'on puisse savoir si c'est son fils ou si c'est sa femme qui Ta assassiné ^
Est-ce là un tableau fidèle de la société de ce temps? On en a douté, et assurément les déclamateurs, avec leurs habitudes d'exagération et leur goût naturel de mélodrame, sont bien capables de l'avoir assombri; mais ils n'ont pas tout inventé : la facilité du divorce avait décomposé la famille romaine. Le plaidoyer de Cicéron pour Cluentius nous montre que la noverca des rhéteurs n'était pas un personnage de fantaisie et qu'on ne faisait pas trop de façons dans le monde pour se débarrasser par le poison d*un parent qui gênait. 11 y est question d'un certain Oppianicus, qui avait été déjà, marié quatre fois quand il épousa Sassia. Celle-ci, à la vérité, n'en était qu'à son troisième mari, mais l'un d'eux était son propre gendre, qu'elle avait enlevé à sa fille. Cet Oppianicus, disait-on, avait tué deux de ses enfants, une de ses femmes, son frère, sa belle-sœur, qui était enceinte, et sa belle-mère. A
1. Je n'ai pas besoin de faire remarquer ce qu'il y a de grave à faire vivre des jeunes gens de quinze ans dans un pareil monde et au milieu de tous ces crimes. Ajoutons qu'en dehors de ces causes horribles, il y avait ce qu'on appelle aujourd'hui au barreau des causes grasses. Telles est la controverse qui porte pour titre : Sacerdos proslituta, (Sénèque, Controv., 1, 2.)
propos de cette dernière, Cicéron nous dit que, comme Oppianicus tenait régulièrement ses comptes, on trouva notée sur son registre la somme de 400 sesterces (80 francs) que lui avait coûté le poison qui l'en délivra. 11 mentionnait qu'il l'avait acheté à un pharmacien d'Ancône, qui courait les foires pour débiter ses denrées. Sous Auguste, quoique la société fût devenue plus réglée et que le prince se piquât d'être le réformateur des mœurs publiques, les accusations d'empoisonnement ne paraissent pas beaucoup plus rares qu'à l'époque précédente, et nous voyons, par ce qui reste des discours de Messalla et de PoUion, que les causes qui se plaidaient au Forum ressemblaient assez souvent à celles qu'on imaginait dans les écoles. Si la déclamation a dépassé la réalité, il faut bien reconnaître que la réalité fournissait beaucoup de prétextes à la déclamation.
La surprise est grande de trouver de temps en temps, au milieu de ces horreurs dans lesquelles les rhéteurs se complaisent, des maximes généreuses, des appels à la justice, à la pitié, à la fraternité universelle, de les entendre invoquer ce qu'ils appellent religiOy qui est pour eux le respect des droits de la nature, recommander « de tendre la main pour relever ceux qui sont à terre, d'ensevelir le cadavre abandonné, de faire l'aumône au mendiant ». La place qu'occupent ces sentiments élevés au milieu d'histoires abominables leur donne plus de relief, et ce contraste même nous amène à leur attribuer plus d'importance qu'il ne convient. Aussi quelques écrivains de nos jours ont-ils été tentés de faire des rhéteurs qui les expriment des précurseurs qui annoncent des temps nouveaux. C'est aller bien loin. 11 ne faut pas oublier que ces belles phrases, qu'on a raison d'admirer en elles-mêmes, ne sont en réalité ici que des arguments d'avocat, des couleurs dont le
330 tXcitk.
rhéteur se sert dans l'intérêt de sa cause ^, et qu'il est prêt à dire le contraire, s'il plaide la cause opposée. L'orateur, lorsqu'il parle contre un riche, s'élèvera contre les richesses et paraîtra regretter le temps où Rome était pauvre et vertueuse. Est-il parfaitement sincère? J'en doute un peu quand je l'entends dire dans une autre occasion : « U est plus facile de faira l'éloge de la pauvreté que de la supporter <. » Pe môme on cite la loi et le code, quand ils nous sont favorables ; c'est seulement lorsqu'ils sout contraires qu'on glorifie l'équité et qu'on invoque en termes magmfiques « les lois non écrites >. Nous voyons qu'un orateur se moque des devins et des oracles; na soyons pas trop tentés de l'admirer comme un esprit ferme et au«dessu8 des préjugés de son temps; il développe simplement un thème d'école pour rassurer Alexandre qu'un augure veut empêcher d'entrer dans Babylone ^. Tous ces passages, quand on les regarde de près, et qu'on les remet dans l'ensemble du discours, au lieu de lea isoler, paraissent moins inspirés par une conviction profonde que par le besoin de trouver des raisons à tout, et il n'y a rien là qui ressemble véritablement à la prédication chrétienne des premiers siècles, dont à ce propos on a imprudemment parlé K A deux reprises, il est question, dans le recueil de Sénèque, d'une des plus grandes abominations de ce temps : il s'agit de cet usage qui permettait au père de famille, si l'un de ses enfants lui semblait mal conformé, ou simplement s'il lui déplaisait que sa famille s'accrût, de le déposer devant sa porte, où il mourait de faim ou de froid, à moins qu'un passant ne
1. Sénèque le dit positivement : color religionis, (Sénèque, Ctm- >ov., I, 16,)