Tocite, Dialogue sur les Orat
répandit partout, et qu'il y eut, dans toutes les grandes trilles, des écoles, comme à Rome, qui devinrent très florissantes. Pendant quatre siècles, toute la jeunesse de l'Empire y a été élevée; elle acheva d'y perdre l'usage de sa langue nationale ; elle y prit des habitudes, des sentiments, des croyances, un esprit nouveau, et de là vient certainement ce qui est resté du génie romain dans le monde. Chez nous, par exemple, l'empreinte a été si forte que, malgré les événements et les années, elle ne s'est plus effacée : nous sommes toujours un pays latin, et si nous voulons avoir de nous une pleine connaissance, il nous faut remonter à nos origines.
On l'a dit souvent, et rien n'est plus vrai : ce n'est pas une étude inutile que celle d'un passé par lequel le présent s'explique, et quand, par exemple, nous cherchons à savoir, comme je viens de le faire, ce qu'étaient les écoles romaines, nous ne perdons pas notre temps à étudier une civilisation éteinte et qui n'a plus aucun rapport avec nous; en réalité, nous nous occupons encore de nous-mêmes.
Quand nous étudions les sociétés antiques, nous^ sommes ravis de constater que, par certains côtés, elles nous ressemblent. C'est ce qui établit une sorte de rapprochement sympathique entre les siècles passés et le nôtre: nous nous attachons plus étroitement à des hommes qui sont semblables à nous ; nous avons plus de plaisir à les fréquenter, et nous les comprenons mieux en les expliquant par nous-mêmes. Mais il nous est impossible de ne pas voir que, par beaucoup d'autres endroits, nous différons d^eux, et, quoi qu*il n*y ait rien de plus naturel que ces différences, nous ne pouvons nous empocher d'en être fort étonnés. Notre surprise est surtout très vive quand il s'agit d'un de ces usages, ou plutôt d'une de ces institutions, qui sont entrées si profondément dans notre vie qu'il ne nous semble pas qu'on puisse exister sans elles. S'il nous est prouvé que les anciens ne la connaissaient pas ou qu'ils n'en avaient qu'une connaissance imparfaite, nous nous demandons, sans pouvoir le comprendre, comment ils faisaient pour s'en passer.
C'est ce qui, par exemple, nous arrive à propos de la presse. Qui de nous pourrait se priver aujourd'hui de lire son journal ? C'est devenu un besoin presque aussi
impérieux que le boire et le manger. Il ne suffit plus de le recevoir le matin et le soir : il y en a, à Paris, qui se succèdent d'heure en heure, et il se trouve des g'ens qui achètent toujours celui du dernier moment, pour être mieux renseignés. Notre curiosité s'est excitée par les satisfactions mêmes qu'elle a reçues; elle est devenue insatiable. Il faut, pour nous plaire, qu'on prenne les bruits à la volée : nous voulons être informés de tout, et par tous les moyens. Comme on s'est fait une habitude du scandale, l'indiscrétion est devenue un métier ; nous exigeons que notre journal nous serve tous les jours une nouvelle à sensation, et quand on n'y trouve pas le ragoût qu'on cherche, on le ferme avec dépit en disant ; « Il n'y a rien aujourd'hui ! >
Et pourtant ce divertissement journalier, dont nous nous sommes fait un besoin, qui est devenu une impérieuse nécessité pour nous, il est sûr que les anciens n'en avaient guère l'idée. Nous ne savons pas que les Athéniens aient jamais rien connu de semblable. Chez les Romains, il s'est passé quelque chose de plus surprenant encore ; ils ont eu, eux, des journaux, ou du moins ce qui ressemblait à nos journaux, et ils ont pu se rendre compte des services qu'il était possible d'en tirer, mais ils n'ont su qu'en faire ; ils n'ont pas deviné le rôle qu'ils pouvaient prendre, la place qu'ils devaient tenir dans la politique, dans les lettres, dans la vie de tout le monde ; ils les ont laissés végéter obscurément pendant plusieurs siècles, sans en tirer presque aucun profit. Comment expliquer qu'ils n'en aient pas compris la puissance, qu'ils aient passé à côté de ce qui devait être une des grandes forces — une des tyrannies -- de nos jours, sans paraître même s'en apercevoir !
Voilà un problème historique, dont il faut chercher la solution.
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Ce qui remplaçait les journaux chez les Romains. — L*afflohe.
— Importance des inscriptions.
Il est d'abord évident que si les anciens n'ont pas senti comme nous le besoin d'avoir des journaux, c'est qu'ils avaient autre chose qui en tenait lieu.
Parmi les moyens de publicité dont ils disposaient, il n'y en a pas dont Us aient fait plus d'usage que dos afliches ; nous nous en servons encore beaucoup, mais bien moins qu'eux. Quand on parcourt les ruines d'une ville romaine, on en rencontre à chaque pas. Il y en a qui étaient faites pour durer et qu'à cette intention on gravait sur l'airain, sur le marbre, sur la pierre. C'étaient les actes de l'autorité, les lois des empereurs, les décrets du Sénat et des décurions, ou même, dans la vie privée, les contrats qui garantissent un droit de possession, et jusqu'aux procès-verbaux des corporations religieuses qui veulent établir qu'elles se sont régulièrement acquittées de leurs fonctions sacrées. Pour lea choses d'importance moindre, on n'a pas recours & des matières d'aussi grand prix. Sur une planche de bois, ou simplement sur un mur blanchi h la craie, on trace, en noir ou en rouge, avec un pinceau, ce qu'on veut faire savoir : il s'agit d'une location d'appartement c aux kalendes de juillet ou aux ides d'août » ; de l'annonce d'un spectacle < qui aura lieu si le temps le permet ou sans aucune remise >, et plus souvent encore d'une réclame électorale ; la location faite, le candidat élu ou repoussé, on passera une couche nouvelle de blanc sur la tablette, et elle servira pour le candidat de l'année suivante ; les réclames de ce genre sont très nombreuses à Pompéi.
L'abondance des affîches dans les villes romaines s'explique aisément par les conditions mêmes de la vie antique. On sait que les anciens n'ont jamais eu beaucoup de goût pour vivre dans leurs maisons, et qu'ils passaient une partie de leurs journées sur le Forum à jouir des spectacles que leur donnait la place publique. Dans ces longues promenades, les affîches venaient naturellement frapper leurs yeux : ils s'arrêtaient pour les lire, et c'était une des occupations ordinaires de leurs journées oisives. Les choses sont bien changées dans nos sociétés modernes ; on y reste plus volontiers cbez soi, et l'on y a beaucoup plus à faire. Le temps et l'occasion nous manquent de courir les rues et de regarder les murailles : ainsi est-il arrivé que, comme nous n'allons plus chercher les affîches, ce sont les affîches qui sont venues nous trouver.
Cette petite révolution s'est accomplie au moyen du journalisme. Il y avait à Paris, au commencement du XVII® siècle, un homme d'un génie singulièrement actif et audacieux, plein de vues, fort en avance sur son temps, et qui rêvait sans cesse de quelque invention nouvelle, le médecin Théophraste Renaudot. Le 30 mai 1631, il avait fait paraître le premier en date des journaux français, la Gazette, qui obtint un grand succès dès son apparition. Cependant ce succès était loin de le satisfaire. La Gazette s'adressait surtout aux curieux et aux politiques et les renseignait sur les nouvelles offîcielles de la France et de l'étranger. Renaudot voulait entreprendre une œuvre plus utile que brillante, dont tout le monde profîterait : il créa , au milieu de Paris , un bureau d'adresses, centre d'information et de publicité, où chacun se prv. curerait les renseignements dont il avait besoin. Les uns y devaient déclarer ce qu'ils avaient à vendre, pour qu'il fût facile aux autres d'y trouver ce qu'ils voulaient acheter. Mais ce n'était encore que la
moitié d'une invention : on ne pouvait se renseigner au bureau d'adresses qu'à la condition de se déranger et de perdre du temps. Renaudot, qui voulait rendre le trafic a.isé, eut l'idée de répandre dans Paris une feuille qui contenait le détail des objets qui étaient mis en vente, en sorte que chacun pouvait faire son choix sans sortir de chez lui. Nous n'en connaissons qu'un numéro *, ce qui semble indiquer qu'elle n'a pas dû exister longtemps. Mais l'idée était heureuse, et quelques années plus tard elle fut reprise. Celui qui se l'appropria était un nommé Dugone, qui avait remarqué, nous dit-il, que certaines personnes, surtout les étrangers*, trouvent beaucoup d'intérêt à lire les affiches, mais qu'en même temps c'était un plaisir que tout le monde ne pouvait pas se donner. Les gens en carrosse, par exemple, passent trop vite et regardent de trop loin pour les bien voir ; les magistrats et les ecclésiastiques sont gênés par leur robe, qui leur impose une certaine retenue ; il serait peu séant aux dames de s'approcher de trop près et de se mêler trop à la foule qui les regarde : c'est de là que vint à Dugone la pensée de les recueillir et d'en former un journal, qu'il appela, d'un nom qui lui est resté, les Petites Affiches.
Chez les Romains, l'affiche n'est jamais devenue un journal, mais elle a continué à s'étaler sur les murailles; jusqu'à la fin de l'Empire, elle n'a pas cessé d'être leur
1. J'emprunte ce détail et beaucoup d'autres à V Histoire de la Presse de M. Hatin. Il a reproduit ce précieux numéro, et, parmi les objets qui sont en vente, on remarque ceux-ci : « Un habit de drap écarlate, qui n'est pas encore achevé, doublé de satin de même couleur, avec un galon d'argent; on le laisserait à 18 écus ; » — Une maison au quartier du Pont-Neuf, avec sept chambres à coucher pour 1 200 livres ; — Des lits à pentes de serge, des colliers, des pendants d'oreille; — enfln : « Un jeune dromadaire à prix raisonnable », — ce qui n'est pas une marchandise ordinaire.
2. Molière appelle les Allemands c de grands inspecteurs d'af* flches ».
principal moyen de publicité, C'est par des afDches ou, comme on dit plus souvent, par des inscriptions, que Tautorité faisait savoir ses décisions, que les citoyens témoignaient leur piété pour les dieux, leur dévouement à leurs princes, leur recoaaaissanoe pour leurs bieafaiteurs, qu'enfin les magistrats et les particuliers répandaient dans le public tout ee qu'ils souhaitaient lui communiquer. Voilà pourquoi les inscriptions étaient alors si fréquentes et ce qui explique comment il nous en reste un si grand nombre, quoi qu'il en ait tant péri; le Corpn9 mcripHonum latinamm en contient déjà plus de 200 000, et il n'est pas fini. Sainte-Beuve avait bien raison de dire : c Le véritable Moniteur des Romains se doit chercher dans les innombrables pages de marbre ei de bronxe où ils ont gravé leurs lois et leurs victoires. *
La publicité littéraire. — De quels moyens usaient les écrivains romains pour faire connaître leurs ouvrages. — Lectures dans les repas. — Au Forum. — Pans les salles de bains. — Dans les écoles de grammaire. — Institution des lectures publiques. — Réclames des libraires. — Gomment les livres se répandent en province.
Mais les affiches ne peuvent pas suffire à tout, et il y a des services qu'elles ne rendent quUmparfaitement. Pour n'en citer qu'un exemple, je me demande comment, sans autre secours, les réputations littéraires pouvaient se faire et se propager à Rome et dans l'Empire. C'est surtout, à ce qu'il nous semble aujourd'hui, l'affaire de la presse, et voilà plus de deux siècles qu'elle se charge chez nous de cet office. En 1665, un conseiller
Parlement de Paris, Denis de Sallo, créa le Journal <jbes Savants, pour signaler aux curieux, par des extraits ou analyses, les livres importants qui paraissaient dans le monde entier*. Puis vint le Mercure , qui s'occupait <les ouvrages plus légers. C'est Taïeul de notre petite presse, et Ton ne peut pas dire qu'elle soit d'hier, puisqu'elle a, tout compte fait, deux cent trente ans d'existence. Pendant tout le xvïîi* siècle, les journaux et les correspondances n*ont pas cessé de tenir le public fY^ançais et étranger au courant des nouvelles littéraires. C'est par eux qu'on apprenait qu'une tragédie de Voltaire venait de réussir, qu'on lisait, dans la bonne société, quelque roman sentimental à la façon anglaise, ou qu'il courait quelque écrit piquant sur des matières philosophique» ou religieuses, ce qui donnait l'idée de se les procurer. Il en est à peu près de même aujourd'hui, et quand on voit combien un livre signé d'un nom inconnu, malgré les réclames et les annonces, en dépit du bruit qu'un journalisme complaisant fait autour de lui, a de peine à percer, et comme il lui est difficile d'attirer l'attention publique, on ne comprend pas comment les auteurs anciens pouvaient y arriver sans toutes ces ressources.
Ils y arrivaient pourtant, et non seulement les grands écrivains, qui ont partout des moyens particuliers de forcer l'indifférence générale, mais quelquefois les médiocres et même les mauvais ; ce qui prouve qu'il ne leur était pas aussi malaisé que nous nous l'imaginons de se faire connaître. Comment y arrivaient-ils, il vaut la peine de le chercher.
Prenons les poètes. Sans aller jusqu'à dire avec Malherbe qu'ils n'ont pas plus d'utilité dans un État que les bons joueurs de quilles, il est sûr qu'ils sont
1. Il faut remarquer que le Journal deè Savants, ainsi que la Gazette et les Petites Affiches, existent encore.
un luxe dont on peut à la rigueur se passer. A Rome, i où l'on condamnait si sévèrement les gens oisifs, on ne distinguait pas entre ceux qui ne font rien et ceux qui font des riens, et l'on mettait sans hésiter les poètes dans cette dernière catégorie*. Il était donc naturel qu'on fût assez mal disposé pour eux et peu empressé à connaître leurs vers. Cependant on ne fait des vers que pour qu'ils soient connus. Aujourd'hui on les imprime, et, si le public ne les achète pas, on les donne. Le moyen n'est pas toujours bon, car celui qui reçoit un livre n'est pas obligé de l'ouvrir. Dans l'antiquité, l'auteur en donnait lecture, ce qui est plus sûr, les gens mêmes qui ne veulent pas écouter étant forcés d'entendre. Pour un homme riche, la chose est aisée : il n'a qu'à donner à dîner. Autour d'une table bien servie il réunit des amis qu'il sait complaisants de nature, des clients qui sont forcés de l'être par situation, quelquefois des débiteurs qui espèrent par quelques louanges bien placées mériter quelques douceurs à l'échéance. Quand, après un bon repas, le maître se met à lire, l'enthousiasme déborde; t on crie : Bien! très bien ! admirable ! on pâlit d'émotion ; au besoin une larme complaisante coule des yeux, on sursaute, on trépigne. > Le lendemain le bruit de ce triomphe se répand dans Rome, et voilà les vers du maître lancés. Mais le pauvre n'a pas les mêmes ressources. Ne pouvant réunir des auditeurs chez lui, il est bien obligé de les prendre où il les trouve. Quelquefois il débite sa poésie au milieu du Forum ; au bruit qu'il faitj les oisifs arrivent, quand ils ne sont pas trop occupés à jouer à la marelle sur les marches des temples, et il se forme des cercles autour de lui, comme autour des saltim-
1. Caton les confondait avec les bouiïons qui gagnent un dtner on amusant les convives, et les appelait les uns et les autres des pique -assiettes.
banques ou des montreurs d'animaux savants. D'autres se réservent pour les bains publics ; il y a là des salles voûtées qui font résonner les vers pompeux :
Suave locus resonat voci conclusus.
Le besoin de trouver quelqu'un qui les écoute les rend féroces. Martial nous les montre armés de leur manuscrit et à la recherche d'un auditeur. Quand, par bonne fortune, ils l'ont rencontré, ils s'acharnent après lui; ils le poursuivent au bain, à table et jusque dans sa chambre, où ils ne le laissent pas reposer en paix *.
C'était un moyen de faire connaître leurs vers, mais non de les faire estimer. On comprend que ni les convives du poète riche, quand ils quittent sa salle à manger, ni les victimes du poète pauvre, quand ils sont parvenus à lui échapper, ne se piquent d'emporter une très vive admiration pour ce qu'ils viennent d'entendre malgré eux. Mais il y avait des gens qui jouissaient d'un certain crédit auprès du public, des critiques officiels reconnus, et pour ainsi dire patentés, des œuvres littéraires, dont on devait chercher à s'assurer la faveur. C'étaient les grammairiens, c'est-à-dire ceux qui étaient chargés, avec les rhéteurs, d'élever la jeunesse. Ils prenaient les enfants dès le premier âge, leur enseignaient d'abord à lire, puis à comprendre ce qu'ils lisaient, puis à juger ce qu'ils avaient compris. C'est ainsi qu'ils devinrent les arbitres du goût et de la renommée. Ils ne s'acquittaient pas toujours de leurs fonctions d'une manière intelligente ; leurs procédés de critique étaient assez élémentaires : tantôt ils donnaient des places aux grands écrivains, comme ils faisaient à leurs écoliers, mettaient Cœcilius avant Plaute, ou Plante avant Caecilius ; tantôt ils essayaient de résumer leurs mérites dans