Juvénal, VI
qu'ils avaient entendus et accuser les causeurs imprudents devant l'empereur ou le Sénat. Et cependant, <}iaoiqu'il fût si dangereux de parler, on ne pouvait pas prendre sur soi de se taire. Rien ne put guérir cette société spirituelle et légère de la manie d'aiguiser des malices contre le maître et de répéter les méchants l>fuits qui couraient sur lui et sur les siens. Jamais il n'a tant circulé de fausses nouvelles qu'à ce moment où Ton se donnait tant de mal pour les empêcher de se répandre. Les précautions mêmes qu'on prenait contre elles leur donnaient plus d'importance. Comment n'auraient-elles pas semblé sérieuses et vraisemblables cjuand on voyait des gens qui risquaient leur vie pour les redire? Aussi les ouvrages de Tacite en sont-ils remplis, et l'on a vu que même quand il les juge futiles et indignes de toute créance, il ne peut s'empêcher de les reproduire.
Voilà de quelle manière les gens qui vivaient à Rome étaient informés, avec plus ou moins d'exactitude, des nouvelles politiques. Comment les apprenaient ceux qui se trouvaient en province? Ils ne pouvaient guère les savoir que par les lettres de leurs amis ; aussi les correspondances entre Rome et les diverses parties de l'Empire étaient-elles très actives. De là toute une littérature était sortie, dont malheureusement il reste bien peu de chose ; mais les lettres des grands personnages de ce temps, qui nous ont été conservées parmi celles de Cicéron, et qui ne souffrent pas trop de ce voisinage, nous montrent quelle dépense on faisait d'esprit, de bon sens, dans ces relations épistolaires, quelle connaissance on y déployait de la comédie politique, quelle pratique des hommes, quel usage de la vie. Elles n'avaient pas toutes la même destination : tantôt elles ne s'adressent qu'à une seule personne, et tantôt elles sont faites pour être lues de plusieurs. Ces dernières
ont été quelquefois affichées {in publico proposUst) pour que tout le monde les pût connaître, quelquefois transcrites à plusieurs exemplaires et envoyées à divers personnages importants; il arrive souvent aussi, pendant les moments de crise, où l'on a tant besoin d'être informé, qu'une lettre qui contient quelque nouveUe intéressante est communiquée, par celui à qui elle est adressée, aux gens de sa connaissance, passe de main en main et finit par devenir publique. C'est ce qui est arrivé sans nul doute à la plupart de celles que Cicéron a reçues ou envoyées aux approches de la guerre civile. De cette sorte de lettres, il me semble qu'on peut dire qu'elles remplissaient presque, pour un cercle restreint, l'office des journaux d'aujourd'hui *.
Ces gens d'esprit n'étaient guère embarrassés pour écrire des lettres charmantes; la difficulté commençait pour eux quand ils voulaient les faire partir : ils ne pouvaient employer que des moyens coûteux ou incertains. Dans les grandes maisons, il y avait des esclaves dont la fonction consistait à porter les lettres de leur maître : on les appelait iabellarii. Ils faisaient quelquefois de fort longs voyages. Cicéron en envoya un tout exprès de Cilicie à Rome pour remettre au Sénat un
1. Il y a eu aussi un moment, en France, avant la création des journaux, où les lettres en ont tenu lieu. Quand Charles VIII fut parti pour la guerre d'Italie, beaucoup de gens, surtout à Paris, étaient mécontents et inquiets; de mauvais bruits circulaienl sur la situation de l'armée. Pour y répondre, le gouvernement eut ridée de faire imprimer des « extraits de lettres envoyées de Tost de la guerre de Naples », et de les répandre dans les principales villes du royaume. Il est naturel que ces feuilles volantes, imprimées en caractères gothiques, et qui se vendaient dans les rues, aient été en grande partie détruites. On en a pourtant conservé quelque:} exemplaires, soit à la Bibliothèqne nationale, soit à celle de Nantes, qui ont été publiés par M. de la Pilorgerie. Il s'en trouve aussi dans Tadmirable bibliothèque de M. le duc d'Aumale, à Chantilly, et M. Picot les a mentionnées et quelquefois transcrites dttus son catalogue.
x^apport sur ses exploits militaires et demander qu'on Imii décernât le titre dHmperator; mais c'était une dépense qui ne pouvait pas se renouveler souvent. D'ordinaire les tabellarii portaient les lettres & de petites distances; cquand il s'agissait d'un Io»g voyage, il fallait user d'autres procédés. On employait alors ce que cher. XIOU8, quand la poste était chère, on appelait des occasions. Cicéron confiait souvent les siennes aux messagers des publicains. Ces grandes sociétés finanoières, qui levaient l'impôt dans les provinces, étaient forcées de communiquer souvent avec Rome, où résidaient les chefs de la compagnie; elles entretenaient donc un certain nombre de messagers, qui étaient sans cesse sur les routes. Comme Cicéron était l'ami de ces sociétés et leur avocat ordinaire, elles étaient heureuses de lui être utiles. Quand cette ressource lui manquait, il fallait bien qu'il eût recours à des moyens moins sûrs : il écrivait à son affranchi Tiron, qu'il avait laissé malade à Fatras et dont il voulait savoir des nouvelles, d'envoyer tous les matins quelqu'un sur le port qui s'informerait des gens qui partaient pour Rome et leur remettrait des lettres pour lui. Malheureusement les gens qui paraissent s'en charger le plus volontiers ne sont pas toujours exacts à les remettre; ils tardent à les rendre, et quelquefois môme ils les perdent ou les ^rdent. Que de lettres attendues avec impatience et qui apportaient d'importantes nouvelles ne sont jamais arrivées à leur adresse !
Il fallait au moins préserver de ce sort les dépêches officielles. Dans un État bien gouverné, les communications entre le maître et ceux qui le servent doivent être rapides et sûres. Que devenait l'Empire si le prince ne pouvait pas faire parvenir ses ordres, quand il en était besoin, aux gouverneurs de province et aux chefs d'armée f C'est ce qui amena Auguste à créer la
poste *. Cette institution fut perfectionnée par ses succefseurs ; sous les derniers Césars, elle fonctionnait avec uinf admirable régularité. Le long des grandes routes mili taires, on avait disposé des relais (stationes), et, de tenip> en temps, des gites {mansiones) où Ton pouvait trouver de quoi se loger et se nourrir. Les relais contenaient des chevaux et des mules, qu'un service de remonte renouvelait par quart tous les ans, des voitures à deux et à quatre roues, toutes construites sur le même modèle, et un personnel de postillons, de charrons , de vétérinaires, d'employés de toute sorte dont le code Théodosien détermine les attributions. A côté de ces chars légers qui amenaient en quelques jours le voyageur dans les pays les plus lointains, on avait préparé des chariots plus lourds pour voiturer les impôts en nature que fournissaient les provinces et porter les approvisionnements aux armées. Toute cette organisation était fort habilement entendue, et il n'est pas douteux que l'Empire n'en ait tiré de très grands avantages.
Mais elle ne profitait pas aux particuliers. Le gouvernement se l'était entièrement réservée et n'en donnait l'usage qu'à très peu de personnes. L'empereur remettait à quelques grands fonctionnaires un certain nombre de ces autorisations qu'on appelait diplomatay et qui donnaient le droit de voyager en poste, mais ils ne devaient en user que pour le service de l'État. Pline, gouverneur de la Bithynie, s'excuse très humblement à
1. II y avait quelques éléments de cette institution sous la République. Les villes étaient tenues de loger les fontionnaires romains qui se rendaient à leur poste, et de leur fournir des voitures et des chevaux. Cette obligation fut le point de départ et le principe de la création d'Auguste. C'étaient les villes situées sur le passage de la poste qui devaient faire les frais des chevaux et des voitures. De cette façon, la poste ne coûtait rien à PÉtat, mais elle devint, pour les municipes, un de ces lourds impôts sous lesquels ils succombèrent.
Trajan d'en avoir disposé en faveur de sa femme qui renait d'apprendre la mort de son grand-père et avait Desoin de retourner sans retard à Rome. 11 était donc Lrès difficile aux particuliers, auxquels la poste était formellement interdite, et même aux fonctionnaires, qui ne pouvaient s'en servir que dans certaines conditions, d'être exactement renseignés des nouvelles politiques. Ils ne pouvaient les connaître que par des correspondants souvent mal informés eux-mêmes et qui avaient la plus grande peine à leur faire parvenir leurs informations. Et pourtant la plupart de ces personnages, quand ils étaient loin de Rome, éprouvaient le plus vif désir et môme le plus grand besoin de savoir ce qui s'y passait. On va voir que ce besoin, qui n'était pas satisfait, fut une des raisons qui, vers la fin de la République, fit naître les journaux.
César ordonne la publication des procès-verbaux du Sénat et du peuple. — Sous quelle forme sont-ils communiqués au public. — On les expédie dans des provinces mêlés aux nouvelles du jour. — Comment ce mélange finit par s'introduire dans la publication officielle, qui se fait à Rome. — Naissance des Acta diurna populi romani. — Ce qu'ils contiennent. — Partie officielle. — Semi-officielle. — Faits divers.
Le journal n'a pas été créé tout d'un coup à Rome; il ne s'y est pas trouvé un homme, comme Théophraste Renaudot chez nous, qui en ait compris d'avance l'utilité et qui, sans hésitation, sans tâtonnement, l'ait donné au public à peu près sous sa forme définitive ; il y est né presque par hasard, et il est sorti d'une réforme qui avait été entreprise dans une tout autre intention. L'histoire mérite d'être racontée.
En Fan de Rome 695 (59 avant Jésus-Christ), César fat nommé consul. Il arrivait au pouvoir avec la pensée bien arrêtée de nuire autant qu*il le pourrait au parti aristocratique, et, sous prétexte de servir la démocratie, de préparer TEmpire. t Un de ses premiers actes, dit Suétone, fut d'établir que des procès-verbaux des assemblées du Sénat, aussi bien que de celles du peuple, seraient tous les jours rédigés et publiés : InitUuU at iam tenatas quant popall diurna ûonflerent et ^blicarentur. » Les assemblées du peuple se tenaient sur le Forum, tout le monde y pouvait assister, et c'est petit-ôtre parce qu'il ne s'y passait rien de secret qu'on n'avait pas éprouvé le besoin jusque-là d'en rédiger et d'en publier les procès-verbaux. Au contraire, la curie était rigoureusement fermée au public; le Sénat ne laissait rien transpirer de ses délibérations que ce qu'il voulait bien en fkire savoir. Ce secret était une de ses forces. Les assemblées politiques ne gagnent pas à être regardées de près ; il est difficile de conserver beaucoup de respect, même pour les plus honorables, quand on voit à quelles intrigues elles sont livrées et quels conflits d'intérêts ou de passions s'y dissimulent sous l'apparence du bien public. César pensait qu'on estimerait moins le Sénat quand on le connaîtrait mieux; il voulait lui ôter ce mystère qui créait une sorte de prestige autour de lui ; c'est pour cela qu'il décida que, désormais, « on rédigerait et on publierait » les procès-verbaux de toutes les séances. Par ces deux mots que voulait-il dire? Le sens du premier ne donne Heu à aucune contestation : on choisissait un sénateur jeune, d'ordinaire un ancien questeur, qui prenait le titre de secrétaire du Sénat (ah actts senatut) et il lui était facile de faire son travail avec les notes des sténographes. Quand le procès-verbal était rédigé, on le publiait. Qu'entendait-on par là? Voulait-on dire seulement qu'il était mis à la disposition du public et qu'on le laissait
consulter à ceux qui le demandaient? Le mot pablicare
a, je crois, un autre sens. Dans la langue juridique des
Romains, un acte était devenu public quand on l'avait
affiché à un endroit où d'en bas on pouvait le bien lire,
unde de piano recte legi possit. C'est évidemment de cette
manière que César iSt publier les procès-verbaux du
Sénat.
Il y avait d'ailleurs à cette façon d'agir un précédent qu'il convient de rappeler. On comprend que Rome, engagée dans ces grandes entreprises qui l'ont rendue mat tresse du monde, ait éprouvé le besoin d'en faire connaître au peuple les résultats. Quand ils étaient heureux, on avait naturellement une très grande hâte de les lui annoncer ; mais on ne les cachait pas non plus quand ils étaient contraires. Tite-Live a raconté d'une manière saisissante comment la défaite de Trasimène fut connue à Rome. Il régnait une grande anxiété dans la ville; déjà commençaient à s'y répandre ces bruits avant-coureurs d'un grand désastre dont j'ai parlé tout à l'heure; instinctivement toute la foule se réunissait au Forum. Quand elle y fut rassemblée, le préteur monta à la tribune et ne dit que ces mots : « Citoyens, nous avons été vaincue dans une grande bataille, pugha magna victi êixmus. » Lorsqu'il s'agissait de rencontres de moindre importance, il fallait les faire connaître plus simplement, et voici ce qu'on avait imaginé. Sur le mur de la Regia, où demeurait le grand pontife, on plaçait chaque année une planche soigneusement blanchie qu'on appelait album; en tête on inscrivait le nom des consuls et des magistrats; puis, chaque fois qu'il survenait quelque événement à Rome ou dans les provinces, on le notait en quelques mots. C'était un moyen de mettre les citoyens au courant de leurs affaires. Les paysans, qui faisaient partie des tribus de la campagne, les plus nombreuses et les plus honnêtes de toutes, ne
venant à Rome qu*une fois par semaine, et n'entendant parler de rien le reste du temps, avaient plus besoin d'être renseignés que les autres. La nundine venue, on nous dit qulls se lèvent de grand matin ; ils font sommairement leur toilette (Varron prétend qu'ils ne se rasaient que tous les huit jours) ; ils prennent la toge et se mettent en route. Je me les fîgure arrivant dans la ville comme leurs descendants, les contadini d'aujourd'hui, qu'on voit se réunir le dimanche près du Vélabre, vêtus de leurs habits de fête. 11 est probable que la première visite des paysans anciens était pour la table blanche du grand pontife. Plusieurs d'entre eux avaient leurs enfants à l'armée, tous étaient fort préoccupés des affaires de leur pays; il leur plaisait d'apprendre que tout allait bien dans les légions, qu'on avait pris la ville qu'on assiégeait et que l'armée ennemie était en fuite. Alors, l'esprit libre et joyeux, ils allaient entendre, à l'assemblée populaire, les discours enflammés des tribuns, ou voter, au Champ de Mars, pour les magistrats amis du peuple. La table du grand pontife restait à sa place toute l'année. On la détachait à la fin de décembre et on la gardait dans les archives. Plus tard, on s'avisa que toutes ces planches, qui contenaient tant de souvenirs du passé, pouvaient avoir un grand intérêt. On les réunit, on les publia sous le titre d'Annales maximi : ce fut le commencement de l'histoire romaine.
Il n'est guère douteux que les procès-verbaux des assemblées du Sénat et du peuple ne fussent communiqués au public de la même façon que les Grandes Annales. Nous ne savons pas où on les affichait ; mais ce devait être au Forum, et dans un endroit très fréquenté. La foule a dû s'attrouper souvent pour les lire, surtout dans les moments d'émotion populaire. On y venait voir ce qui s'était passé dans les assemblées, où l'on n'avait pas assisté, et prendre une idée des discours qu'on
n'avait pas entendus. C'est pour cela qu'ils étaient faits. Mais ce qui en fit surtout la fortune, c'est que, dès le premier jour, ils furent employés à un usage auquel assurément César n'avait pas songé. On vient de voir qu'il était très difficile d'être au courant de ce qui se passait à Rome quand on en était éloigné. Les amis, sur lesquels on avait compté pour être informé, dérangés par des occupations imprévues, écrivaient moins régulièrement qu'ils n'avaient promis de le faire; les esclaves, les affranchis ne connaissaient pas toujours le meilleur moyen de se bien renseigner. On prit donc l'habitude de s'adresser à des gens qui faisaient le métier de recueillir les nouvelles pour les communiquer à ceux qui avaient envie de les savoir. Ce sont les ancêtres des reporters d'aujourd'hui; mais alors, comme la profession n'était pas très estimée, on les appelait simplement des manœuvres (operarii). Le nom de Chrestus, que porte l'un d'entre eux, laisse supposer que c'étaient des Grecs, c'est-à-dire de ces gens souples, adroits^ intelligents, qui s'insinuaient partout et qui étaient prêts à tout faire pour ne pas mourir de faim. En courant les rues, en écoutant ce qui se disait au Forum, ils attrapaient quelques renseignements qu'ils mettaient bout à bout, et ils en composaient un ramassis de nouvelles, auquel les personnes graves donnaient quelquefois un nom défavorable (compi[a/io), mais qui ne laissait pas d'amuser un moment le Romain perdu dans quelque coin de la Germanie ou de l'Afrique.
Ce que ces pauvres « manœuvres » connaissaient le moins, c'était la vie politique de Rome. Ils n'entendaient rien aux affaires, et le monde qu'ils fréquentaient ne pouvait guère les leur apprendre. Dans cette ignorance, on comprend que les procès-verbaux des assemblées du Sénat et du peuple affichés au Forum aient été pour eux une grande ressource; ils les copiaient sans y rien
changer, ils n'avaient plus qu'à y ajouter ce que leurs courses journalières leur avaient appris, et leur « compilation », ou, comme nous dirions aujourd'hui, leur chronique, était faite. Cselius, en envoyant à Cicéron ce qu'il appelle Commentariuê rerum arbanaram, lui dit : « Vous y trouverez les opinions que chacun des hommes politiques a soutenues. > Ceci évidemment était pris aux procès-verbaux officiels. Il ajoute (et cette fois il s'agit des nouvelles empruntées à quelque < compilation » de Chrestus) : t Quant au reste, prenez-en ce qui vous intéressera, et passez une foule d'articles, tels que les acteurs silTlés, les enterrements, et autres futilités de ce genre. En somme, les renseignements utiles remportent. »
Mais voici une innovation bien plus inattendue. Nous venons de voir que Ceelius avait quelque honte d'envoyer à son ami Cicéron ces gazettes à la main où les anecdotes légères se mêlaient aux nouvelles sérieuses. Il paraît pourtant que ce mélange était du goût de beaucoup de personnes, car de très bonne heure nous le voyons s'introduire jusque dans les affiches mêmes du Forum où l'on publiait les procès-verbaux des assemblées du Sénat et du peuple. C'était tout à fait dénaturer la pensée de César que de joindre à ces documents politiques, qu'il avait voulu porter seuls à la connaissance du public, ce que Cœlius traitait sans façon de futilités (ineptiœ), et que nous appelons aujourd'hui des c faits divers ». Les hommes graves devaient être scandalisés de lire, à quelques lignes de distance, les discours des tribuns ou des consuls et le compte rendu de quelque enterrement ou de quelque mariage; et pourtant, grâce aux circonstances, ces petits faits devinrent bientôt plus importants que le reste. Depuis l'Empire, il n'y avait presque plus d'assemblées du peuple; quant à celles du Sénat, Auguste, qui se plaisait à défaire ce
qu'avait fait César, défendit de nouveau qu'on en publiât
les procès- verbaux. En supposant que cet ordre n'ait
pas été exécuté à la lettre, il est probable qu'on n'en
donna plus qu'un assez court résumé. Dès lors il était
naturel que la partie essentielle des Acta ienaiua et populiy
celle qui avait été d'abord leur raison d'être, se trouvant
de plus en plus réduite/ les nouvelles de Rome, ou, si
l'on veut, les faits divers, qu'on y avait ajoutés, prissent
peu à peu le dessus, et que l'accessoire finît par devenir
le principal. C'est ce qui ne manqua pas d'arriver.
Nous pouvons, je crois, nous faire une idée assez exacte de ce que devaient contenir ces grandes affiches qui se renouvelaient tous les jours, et que les curieux venaient lire et copier au Forum. Il y avait d'abord une partie officielle, c'est-à-dire ce qui restait, ce qu'on voulait bien laisser connaître, des procès-verbaux du Sénat, les décrets des magistrats, les lettres et les discours des empereurs, avec la mention des interruptions et des applaudissements qui les avaient accueillis ^ ; puis une partie que nous pourrions appeler semi-officiellC) et qui n'est pas moins intéressante. Elle comprenait, avec les nouvelles de la cour, les < communiqués > de l'autorité impériale. César y fit mettre qu'il avait refusé le titre de roi, qu'on lui offrait. Les cérémonies importantes y étaient décrites ; on y inscrivait tous les jours les noms des personnes que l'empereur avait reçues au Palatin.
l.Nou^ savons par Pline que les acclamations du Sénat furent mentionnées dans les procès- verbaux à partir de Trajan. M. Mommsen pense que la mention des interruptions était plus ancienne. Dans le discours de Tempereur Claude, qu'on a retrouvé sur des tables de bronze, à Lyon, et qui évidemment a été pris dans le journal de Rome, on lit ces mots : « Il est temps, Claude, de dire au Sénat où tu veux en venir. » On croit d'ordinaire que Claude ici s'interpelle lui-même, ce qui a paru fort étrange. L'opinion de M. Mommsen est qu'on a introduit ici une interruption d'un sénateur, peu respectueux. Claude, on le sait, n'était guère respecté, et l'on ne se gênait pas pour l'appeler un imbécile en sa présence.
Nous savons que Livie et plus tard Agrippine s'attribuèrent le même privilège, et qu'elles y firent mentionner aussi les visites qu'on leur faisait, ce qui blessa beaucoup Tibère et Néron. Quant à la partie réservée aux faits divers, elle devait être très bien remplie, si nous en jugeons par le nombre de récits extraordinaires qu'elle a fournis aux auteurs latins. Pline l'ancien surtout, qui aime tant l'étrange et le surprenant, lui doit beaucoup : c'est là qu'il a pris l'histoire d'une pluie de briques qui tomba sur le Forum, pendant que Milon harang-uait la foule ; il lui emprunte aussi celle d'un chien fidèle qu'on ne put pas arracher du cadavre de son maître qu'on avait tué et jeté dans le Tibre, et celle encore de cet admirateur passionné d'un cocher de la faction rouge, qui, ne voulant pas lui survivre, se jeta dans le bûcher où l'on brûlait son corps, exemple de dévouement et de passion qui remplit de jalousie les autres factions. C'est aussi d'après la môme source qu'il raconte que, sous le huitième consulat d'Auguste, un habitant de Faesulse vint sacrifier au Capitole avec ses huit enfants, ses vingthuit petits-fils et huit petites-filles et ses dix-neuf arrièrepetits-enfants ; il est probable que cette historiette y fut insérée, par l'ordre exprès de l'empereur qu'inquiétait la dépopulation de l'Italie et qui aimait à rendre hommage aux familles nombreuses. Ajoutons qu'on y trouvait aussi la mention des mariages importants, des naissances et des décès, sans compter celle des divorces, qui devait occuper une grande place, car, nous dit Sénèque, il y en avait à Rome au moins un par jour, nulla sine divortio Acta sunt. Enfin le même Sénèque laisse entendre que quelques vaniteux s'en servaient à l'occasion pour se faire des réclames quand il dit : < Pour moi, je ne mets pas mes libéralités dans la gazette, beneficium in Acta non mitto. »
Sous cette forme, et avec les développements qu'ils
avaient reçus, les anciens Acta senatus eipopuli, que César avait créés, devenaient méconnaissables. Aussi semblet-il qu'on ait éprouvé le besoin de modifier le nom qu'ils portaient. On les appelle d'ordinaire Acta diurna populi romani. Ce nom, nous avons le droit de le traduire par celui de Journal de Rome ^
Succès du Journal de Rome jusqu'à la fin de TEmpire. — Pourquoi nVt-il jamais pris le développement et Timportance de la presse de nos jours.
Le succès du Journal de Rome ne fut pas douteux un instant. Dès le premier jour nous le voyons répandu partout ; tous les grands personnages que leurs fonctions retiennent dans les provinces se le font adresser, t Je sais, dit Cicéron à tous ses amis, que vous recevez le journal, —Acta tibi mitti certo scio, —Acta omnia ad te arbiiror perscribi, — Vous devez savoir tout ce qui se passe par les lettres de ceux qui se sont chargés de .transcrire le journal pour vous. » Et lui-même ne néglige pas ce moyen d'être informé quand un sort qu'il déplore l'exile pendant un an dans le gouvernement de la Cilicie. « J'ai le Journal jusqu'aux nones de mars, écrit-il à Atticus, et j'y vois que, grâce à Curion, on ne s'occupera pas des provinces, et que je pourrai quitter la mienne sous peu de temps. » Un siècle et demi plus tard, Pline le jeune,
1. D'autant plus que le mot de journal est sorti de l'adjectif diurnaliSj qui vient lui-même de diurnus, — On trouvera la collection la plus complète de ce qui nous reste du Journal de Rome dans l'opuscule de M. Hûbner intitulé : De senatus populique romani actis, Leips., 1860.
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qui est dans ses terres, écrit à Tun de ses amis resté à Rome : « Conservez la bonne habitude de faire copier le Journal et de me l'expédier, pendant que je suis aux champs. » Plus tard encore, sous Théodose, Symmaque remplit ses lettres de politesses banales et s'épuise, suivant son expression, à souhaiter finement le bonjour à ses amis. Mais, pour ne pas les laisser tout à fait dans l'ignorance des affaires publiques, il joint à ces généralités un résumé des nouvelles politiques ou autres, qu'il appelle Breviariam ou Indicalus. Ce résumé fait sous sa direction par quelqu'un de ses secrétaires est emprunté, sans aucun doute, au Journal de Rome.
Ainsi, pendant toute la durée de l'Empire, du com* mencement à la fin, le Journal a vécu ; mais il a vécu toujours de la même manière. Aucune innovation féconde ne parait jamais s'y être introduite, et vivre ainsi, c'est végéter. On s'en est servi pour transmettre les nouvelles, c'est à cela qu'il avait été employé dès le début ; mais on n'en a pas fait autre chose, et personne ne s'est douté de l'importance qu'il pouvait prendre. On lui était même fort peu reconnaissant du profit qu'on tirait de lui, et ceux qui auraient eu grand'peine à s'en passer affectaient de n'en parler qu'avec le plus grand dédain.
On peut donner beaucoup de raisons pour expliquer que la presse n'ait pas pris alors le même développement et la même importance qu'aujourd'hui ; et pourtant il me semble qu'à les regarder de près aucune d'elles n'est tout à fait décisive. La plus grave de toutes assurément, c'est qu'entre les Romains et nous il y avait cette différence, que le Journal vient nous trouver, tandis que, chez les Romains, il fallait aller trouver le Journal. On l'affichait dans un endroit où tout le monde pouvait le lire ; en réalité, on ne le lisait que par hasard, quand on était de loisir et qu'on passait près de la muraille où il
était écrit. On pouvait à la vérité l'envoyer copier, mais c'était une affaire, et on ne s'y résignait que quand on ne pouvait pas faire autrement, c'est-à-dire quand on s'absentait de Rome et qu'on voulait savoir ce qui s'y passait. Tant qu'on habitait la ville, qu'on assistait aux réunions du Sénat, qu'on fréquentait les sociétés bavardes dans lesquelles se répétaient ou se fabriquaient les nouvelles, on se croyait dispensé de les chercher ailleurs. Ainsi l'usage qu'on faisait des journaux n'était qu'intermittent : il aurait fallu qu'il fût régulier pour devenir une habitude ; et, comme il ne devint pas une habitude, il ne fut jamais un besoin.
Tout cela est juste ; mais il n'était pas impossible, il était même très naturel qu'un jour ou l'autre on eût l'idée de modifier les conditions dans lesquelles se produisait le journal. 11 suffisait pour cela qu'un de ces c manœuvres » que les grands seigneurs employaient à recueillir les nouvelles pour leurs amis absents parvînt à les convaincre de l'intérêt qu'ils auraient eux-mêmes à trouver tous les jours sous leur porte cette feuille qu'ils ne recevaient que de temps à autre et à être régulièrement renseignés chez eux et sans peine, au lieu d'aller chercher les renseignements au Forum. Dès lors tout était changé, et la < compilation > de Chrestus pouvait devenir un journal comme les nôtres.
Mais voici une autre difficulté, et des plus graves : le journal rédigé, il fallait le répandre, ce qui n'était pas aisé avec les moyens dont on disposait alors. L'imprimerie n'existait pas, et sans elle on ne croit pas que la diffusion du journal soit possible. Sans doute l'antiquité n'a pas connu l'imprimerie ; mais il faut avouer aussi qu'elle a été bien près de la connaître : tous les jours on se servait de matrices de fer, qui portaient des caractères en creux ou en relief, pour imprimer sur des milliers de vases, de lampes, de tuiles, le nom du fabricant.
le lieu de la fabrique, la mention des consuls en exercice, qui donnait la date de la fabrication. On peut donc dire qu'on était sur la route d'une grande découverte, et qu'un effort ou un hasard pouvait un moment ou l'autre y conduire. Est-il bien téméraire d'imaginer qu'on eût Mt un pas de plus, le seul qui restait à faire, si le Journal avait pris son importance légitime, et que le besoin de le répandre eût excité l'esprit d'invention ? Dans tous les cas, l'imprimerie, quoi qu'on dise, n'était pas tout à fait indispensable au succès du Journal : il restait la copie manuscrite. Les esclaves copistes étaient nombreux à Rome, ils écrivaient rapidement, ils ne coûtaient pas cher, et, à la rigueur, leur travail pouvait suffire. Quand Cicéron éprouva le besoin de soulever l'opinion publique en sa faveur, dans l'affaire de Catilina, il trouva un assez grand nombre de copistes pour transcrire et distribuer en peu de temps, dans toute l'Italie, et dans les provinces, les dépositions des témoins contre les conjurés *. Pline rapporte que l'ancien délateur Regulus, ayant perdu son fils, envoya mille exemplaires de l'éloge qu'il en avait fait, pour être lus solennellement sur la place publique des principales villes de l'Empire 2. Mille exemplaires, c'est bien peu, si nous songeons aux millions d'abonnés qu'il faut servir aujourd'hui ; c'était assez alors pour créer la publicité du Journal qui venait de naître : le temps aurait fait le reste.
Quant à la difficulté qu'on éprouvait à faire parvenir le journal à son adresse, c'était en apparence la plus gênante de toutes, et pourtant c'était celle qu'il eût été le plus aisé de résoudre. La poste existait. 11 est vrai que, comme on l'a vu, l'empereur s'en était réservé l'usage ; mais concevrait-on que, si l'autorité impériale
1. Pro Sylla, 34 : describi ab omnibus statim librariis imperavi^ divisi loti Italise, emisi in omnes provincias.