II
jeux publics, de la neige qui est tombée un jour au milieu de la représentation sans que l'Empereur ni le public aient quitté la place; de cet acteur qui a joué le rôle de Mucius Scœvola et qui tient si bravement sa main sur le brasier enflammé ; du lion qui mange son gardien et qui joue avec un petit lièvre qui s'est réfugié entre ses pattes; joignez-y les bons mots qui courent la ville, des anecdotes galantes, et quelques obscénités, qu'on demande aux dames de ne pas écouter pour être sûr qu'elles tendent l'oreille afin de les mieux entendre. On ne peut pas dire que Martial nous apprenne des choses très nouvelles sur la société de son temps : il n'était pas assez libre d'en parler comme il l'aurait voulu ; dans sa situation, ayant besoin de tout le monde, il ne devait s'exposer à blâmer personne. Il proteste sans cesse contre ceux qui veulent trouver dans ses vers des allusions malicieuses; ludimus innocue. Un homme si timoré ne pouvait pas être un observateur bien profond. De peur de se compromettre, il reste dans les généralités de la morale ordinaire, il attaque les avares et les prodigues, ceux qui ne font rien et celui qui fait trop de choses; le riche, qui laisse croire qu'il est pauvre de peur qu'il ne soit forcé d'être généreux; le pauvre qui veut passer pour riche, et qui, le soir, pour payer les dépenses de la journée, met son anneau en gage; le parvenu insolent qui parle sans cesse de sa fortune, le coureur de testaments; le parasite à la recherche d'un dîner; le poète qui assassine tout le monde de ses vers, etc. Ce sont des figures vraies et vivantes, mais peu originales, et auxquelles il n'a pas donné beaucoup de relief. La peinture qu'il a faite des femmes n'est pas poussée au noir, comme chez Juvénal. Au fond, cependant, il les juge à peu près de même. On voit bien, à ce qu'il en dit, qu'elles se sont fort émancipées de la servitude et de la solitude d'autrefois,
elles vont dans le monde, elles accompagnent leur mari dans les festins; assises sur leurs hautes chaises, elles a.ttendent les visiteurs, qui viennent leur apporter leurs liommages et leur apprendre les nouvelles. Ce qui fait leur indépendance, c'est qu'elles ont leur fortune à part, qu'elles gardent avec soin*, afin de pouvoir l'emporter le jour du divorce, — et les divorces sont si fréquents! Pour administrer leurs biens, elles choisissaient un intendant, et si l'on en croit cette mauvaise langue de Martial, cet intendant était quelquefois un fort joli garçon : c Dis-moi, mon cher Marianus, qui est ce petit frisé, qui ne quitte jamais ta femme, qui s'appuie sur le dossier de sa chaise, et se penche sans cesse pour lui parler à l'oreille? Ses jambes sont épilées avec soin et des bagues légères courent à chacun de ses doigts. Tu me réponds que c'est son intendant. Pauvre sot, que tu es bien digne de jouer au théâtre les rôles de niais, à côté de Latinus. Ce ne sont pas les affaires de ta femme qu'il fait, mais bien les tiennes^. » On voit que les femmes ne se contentaient pas d'user de l'indépendance qu'elles avaient conquise; beaucoup en abusaient. Pour se bien prouver à elles-mêmes et convaincre tout le monde qu'il n'y a pas d'inégalité entre elles et les hommes, elles prennent leurs défauts, affichent leurs ridicules, envahissent leurs occupations; elles affectent de ne plus parler que grec, elles veulent paraître savantes et pédantes, elles étudient la philosophie, elles font des vers, et même des vers d'amour. L'une d'elles, Sulpicia, la femme de Calenus, est célèbre par des poésies terriblement passionnées; il est vrai qu'elles sont adressées à son mari, ce qui désarme les
1 . Aux éloges que donne Martial à Tune d'elles qui a confondu sa fortune avec celle de son mari, on voit que c'était une très rare exception.
plus sévères. Martial l'admire comme tout le monde. il la compare à Sapho et à la nymphe Égérie. Mais, en parlant ainsi, il ne dit pas tout à fait ce qu'il pense : en réalité) ces talents que les femmes cherchent à se donner l'inquiètent. Il souhaite, quant à lui, que celle qu'il épousera, si jamais il se marie, ne soit pas trop savante ; cette égalité qu'on veut établir entre l'homme et la femme ne lui dit rien de bon ; et il reprend à son compte le mot du vieux Caton : Le jour où elles seront nos égales, elles seront nos maîtres :
Inferior matrona suo sit^ PrUce, marilo.
Son aliter fient femina virgue pares.
Si l'on voulait compléter ce tableau de la vie mondaine que Martial laisse entrevoir, il faudrait placer à côté do la femme qui se pare, qui s'attife, qui se farde, « qui craint la pluie parce qu'elle se met du blanc, et le soleil parce qu'elle se met du rouge », son compagnon, l'homme à la mode, que le poète appelle le petit-maître ou le petit-frisé, bellus homo, crispulus. C'est un personnage assez nouveau dans la société romaine; on ne le connaissait guère à l'époque républicaine; aussi n'en est-il jamais question dans les comédies de ce temps. Peut-être le trouverions-nous dans les mimes du temps d'Auguste, où l'on mettait volontiers sur la scène la vie privée, où l'on voyait l'amant surpris par le retour imprévu du mari se cacher dans un coffre. 11 y a déjà quelques traces de sa présence dans VArt d'aimer d'Ovide, mais c'est Martial qui l'a dépeint au naturel. « Un petitmaître est un homme dont les cheveux sont partagés par une raie bien faite, qui sent toujours les parfums, qui chantonne, entre ses dents, les chansons de l'Egypte et de l'Espagne, et sait agiter ses bras épilés en cadence, qui ne quitte pas de toute la journée les chaises de» dames et qui a toujours quelque chose à leur racouter
LE POETE MAKTIAL. 305
à l'oreille, qui leur lit les lettres qu'elles ont reçues de divers côtés et se charge d'écrire les réponses, dont la grande affaire est d'empêcher que son vêtement ne soit froissé par le coude du voisin, qui connaît les cancans de la ville et vous dira le nom de la femme dont un tel est amoureux, qui court les festins et peut réciter toute la généalogie du cheval Hirpinus *. » Voilà en quelques vers un portrait achevé et qui nous met le personnage sous les yeux.
On a bien eu raison de chercher à savoir qui sont les gens à qui Martial adresse ses épigrammes ^ : c'est à peu près toute la société distinguée de ce temps. On y rencontre d'abord les serviteurs, les affranchis du prince, c'est-à-dire ceux qui, sous son nom, gouvernent l'Empire ; puis, ce qui reste de l'ancienne aristocratie, fort diminuée, très appauvrie par la. tyrannie des Césars, et la noblesse nouvelle qui est en train de la remplacer; des gouverneurs de province, des généraux d'armée, des sénateurs qui possèdent depuis longtemps une grande situation; d'autres moins connus, mais qui pointent déjà, comme ce Palfurius Sura, l'ami de Trajan, à qui l'avenir réservait une si brillante fortune. Ajoutez-y de riches protecteurs des arts, des amateurs, des collectionneurs, des lettrés du grand monde, Silius Italiens, qui avait composé un poème épique, et cet Arruntius Stella, un roi de la mode, auteur de petits vers précieux, c dans lesquels il mettait autant de perles et de brillants qu'il en portait à ses doigts >. Tacite n'est pas dans la liste : c'était un trop grave personnage et qui devait un peu effrayer la muse folâtre de Martial ; mais on y trouve
2. Giese, De personis a Martiale commemoralis. Voir aussi V index nominum, que Mommsen a mis dans la seconde édition des lettres de Pline par Kcil. Les personnages dont parle Martial se retrouvent souvent chez Pline
son ami Pline le jeune, que le poète n'aborde qu'avec respect et qui le fait souvenir de Caton. Un des plus curieux, dans le nombre, est cet Antonius Primus, qui eut son heure de célébrité. Il était de Toulouse, et ses compatriotes, dans le patois de leur pays, l'avaient surnommé Beeco (l'homme au grand nez). Condamné sous Néron pour crime de faux, il avait trouvé moyen de se remettre en selle, et, à la mort d'Othon, il commandait une légion dans l'armée de Pannonie. Il se déclara résolument pour Vespasien, se jeta sur l'Italie, quoiqu'il eût reçu l'ordre de n'en rien faire, battit Vitellius, malgré tout le monde, pilla et brûla Crémone et prit Rome d'assaut. Ses soldats l'adoraient et ne voulaient suivre que lui; il les fascinait par son audace, par sa faconde. Dans les conseils de guerre, il parlait plus haut que les autres, de manière à être entendu par les centurions, hors de la tente. Au plus fort de la mêlée, il courait les rangs, trouvant un mot à dire à chacun, encourageant les braves, traitant les lâches de pèkins (pagani), toujours prêt, s'il les voyait faiblir, à prendre l'aigle et à se jeter sur l'ennemi. C'était un de ces héros d'aventures dont les partis se servent pendant la lutte et qu'on éloigne après le succès. Celui-là, la guerre finie, disparaît de l'histoire et nous ne saurions pas ce qu'il est devenu, si nous ne le retrouvions dans Martial. Il était retourné à Toulouse et y vieillissait tranquillement; mais, comme il ne lui déplaisait pas qu'il lui arrivât encore, dans sa retraite, quelque bruit de la vie de Rome, il lisait les épigrammes de Martial; le poète avait soin de les lui adresser lui-même, en lui faisant remarquer qu'un livre a plus de prix quand il vient directement de l'auteur que si on l'achetait chez le libraire. Ce personnage mérite vraiment de n'être pas oublié : c'est le premier Gascon dont on ait gardé la mémoire.
Stace et Martial. — Juvénal. — Ce qu'il a de commun avec Martial.
— • Bn quoi il en diffère.
Parmi les personnes importantes de cette époque, il y avait deux grands poètes : Stace et Juvénal. Martial n'a jamais dit un mot du premier, quoique assurément il dut le connaître; il était l'ami intime de Tautre.
Les destinées de Martial et de Stace offrent des ressemblances surprenantes. Tous deux étaient nés hors de Rome et fort attachés à leur pays d'origine qu'ils n'ont cessé de regretter; tous deux sont revenus y mourir. Â Rome, tous deux ont fait le même métier : ils essayaient de vivre de la libéralité du prince ou des gens riches, et ni l'un ni l'autre n'y a réussi. Ils étaient doQC rivaux, et rivaux auprès des mêmes personnes. Presque tous les noms qu'on vient de citer à propos des épigrammes de Martial se retrouvent dans les Silves de Stace. Ils ont prodigué aux mêmes gens les mêmes flatteries ; ils ont très souvent traité les mêmes sujets. Tous deux ont chanté le mariage de Stella, pleuré la mort de Glaucias, l'esclave chéri d'Atedius Melior, célébré la naissance de Lucain, décrit les bains de Claudius Etruscus ou cette charmante statue de Lysippe que Nonius Vindex était si fier de posséder, fait des vers pour Earinus, un jeune eunuque du palais, qui venait de couper ses cheveux et en faisait don au temple d'Ësculape, à Pergame. Ce n'est pas le hasard qui les a fait se rencontrer ainsi. Ils avouent qu'ils travaillaient sur commande, et ceux qui les payaient trouvaient un plaisir piquant à faire lutter ensemble deux poètes célèbres, comme fît chez nous la duchesse d'Orléans quand elle engagea Corneille et Racine à composer leur Béré
nke. On est donc sûr qu'ils ont connu les mômes personnes et fréquenté les mêmes maisons : comment se fait-il qu'ils n'aient jamais parlé l'un de l'autre?
Ce qui peut expliquer ce silence, indépendamment de la jalousie très naturelle entre des gens qu'on se plaisait à mettre aux prises, c'est que leur caractère était très dilTérent et que, s'ils faisaient le même métier, ils ne le faisaient pas de la même manière. Martial y apporte une sorte d'ingénuité, quelquefois même une franchise un peu brutale. Ces compliments qu'il distribue^ il trouve tout naturel qu'on les lui paie, et si le salaire se fait attendre, ou lui semble trop maigre, il se plaint ou se fâche, c Quelqu'un dont j'ai fait l'éloge, dit-il à un ami, feint de l'ignorer et fait comme s'il ne me devait rien : je suis volé *. » Stace n'a pas la même attitude; en réalité, il est prêt à faire tout ce qu'on lui demande, comme Martial; si son protecteur le désire, il pleurera, avec la môme émotion, la mort de sa femme, de son mignon ou de son perroquet; mais en apparence au moins il y met plus de façon. 11 se garde bien de laisser entendre qu'il compte tirer quelque profit de sa complaisance; il voudrait nous faire croire que les personnes auxquelles il s'adresse sont des amis, que c'est uniquement pour sa satisfaction personnelle qu'il chante leurs douleurs ou leurs joies, qu'il vit dans leur familiarité. S'il détaille les beautés de leur villa, c'est qu'on l'y a retenu, un jour qu'il passait pour aller ailleurs. 11 vante les objets d'art qu'on admire chez eux, parce qu'il les a vus dans un dîner où on l'avait convié. Une fois uK'îme, il semble dire qu'il ne fait pas des vers pour tout le monde, et qu'il faut en .ôtre digne et en comprendre le prix. C'est qu'il a un grand sentiment de lui-même et qu'il respecte en lui la poésie épique, dont
1 . V, 3G : Imposuil, proprement et familièrement : c II m'a mis dedans. »
il est fier d'être un des plus nobles représentants. Songez que c'était un improvisateur de tempérament, presque de naissance, puisqu'il était Napolitain, et qu'il s'est imposé la tâche de composer une épopée qui lui a coûté douze ans de travail. Avoir fait la Thébaîde, c'est une sorte de dignité qu'il ne veut pas compromettre; c'est une gloire aussi, qui, dans la hiérarchie de la poésie, doit le mettre au-dessus des simples faiseurs d'épigrammes. Il est assez naturel que cette haute opinion qu'il avait de lui, il l'ait fait sentir aux autres, et que Martial en ait été froissé.
Au contraire, Martial paraît s'être très bien entendu avec Juvénal. Dans une des pièces qu'il lui adresse, il compare leur amitié à celle de Thésée et de Pirithoûs, de Castor et de Pollux, d'Oreste et de Pylade. Comment avait pu se former une liaison aussi étroite? Au premier abord on ne le voit guère et l'on ne saisit entre eux que des contrastes. Les personnes que l'un accable de compliments sont précisément celles qui déplaisent le plus à l'autre. On a peine à se figurer Juvénal écoutant tranquillement les épigrammes où son ami célèbre le Dieu Domitien, où il flatte si bassement ses serviteurs, et, parmi eux, ce Crispinus, métis de Grec et d'Égyptien, que le satirique ne se lasse pas de déchirer : Ecce iterum Crispinus. Le jugement qu'ils portent sur leur temps est tout à fait contraire. Tandis que Juvénal proclame < que la corruption est à son comble, et qu'il n'y a plus de progrès à faire; qu'en fait de vice, il défie l'avenir de rien imaginer de nouveau », Martial trouve qu'à tout prendre, le siècle où il vit est une époque heureuse, et que, si seulement on payait un peu mieux les poètes, il n'y aurait rien à souhaiter. « Quand Rome a-t-elle été plus glorieuse, plus tranquille? Quand a-t-on ioui de plus de liberté *? > C'est au
point que Caton, s'il revenait, reviendrait césarien*. Entre les deux, comme on le voit, l'opposition est complète. Cependant en cherchant bien, on aperçoit un point, — un seul, — sur lequel ils s'accordent. Juvénal affirme que, s'il s'est mis sur le tard à écrire des vers et à les publier, c'est qu'il avait une revanche à prendre contre tous les méchants ouvrages qu'on lui avait fait écouter dans les lectures publiques, et il en prend occasion pour railler ces Télèphes, ces Orestes interminables , avec leurs descriptions de tempêtes, leurs descentes aux enfers et toutes ces vieilleries qu'on fait subir à des auditeurs trop complaisants. Martial, non plus, ne peut soufhrir ces longs et lourds poèmes et ne cesse de s'en moquer, d'autant plus que les auteurs se croyaient en droit de le mépriser, parce qu'il n'avait écrit que de petites pièces sans conséquence. Il répond à leur mépris, en déclarant que personne ne peut supporter ces épopées qui chantent en huit ou dix mille vers les aventures de Médée ou d'Agamemnon : « Ce sont des ouvrages qu'on affecte d'admirer, quand il y a du monde, mais qu'on ferme, dès qu'on est seul *. »
Non seulement ces épopées lui semblent ennuyeuses, mais il leur fait un reproche plus grave, sur lequel il faut insister, car il nous fera mieux connaître le fond de ses opinions et mieux comprendre l'originalité de son talent. Ces sujets mythologiques étaient si anciens, ils avaient tenté, en Grèce et à Rome, un si grand nombre de poètes, on les avait ressassés de tant de manières qu'il était bien difficile à celui qui voulait les reprendre de rien imaginer de nouveau. Dès qu'il se met au travail, les souvenirs de ce qu'on a fait avant lui se réveillent dans sa mémoire; ils l'obsèdent, ils le gênent, ils s'interposent entre lui et les sentiments qu'il veut