IV, 49 : laudant illa, sed ista alegant
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peindre, si bien qu*il ne peut plus se mettre directement en contact avec la nature et la vérité. Il ne trouve plus à dire que des réminiscences, et son œuvre, quoi qu'il fasse, est toute d'artifice et de procédé. Voilà ce que Martial ne peut souffrir, ce qui est absolument contraire à sa nature et à sa méthode. Il oppose volontiers les plaisanteries piquantes de ses épigrammes, où la société de son temps aime à se reconnaître, à ces longs et puérils poèmes que le maître d'école déclame à ses élèves de sa voix enrhumée, « et qui font le tourment de la jeune fille déjà grande et du bon petit enfant' ». — « Quel plaisir, ajoute-t-il, peut-on prendre dans des livres pleins de ces sottises solennelles? Lis plutôt ceux où la vie semble te dire : Me voilà. Chez moi tu ne trouveras ni Centaures, ni Harpies, ni Gorgones; mais à chaque page, l'homme y respire et vit. » L'homme, la vie, homo, vita, ces mots dont il se sert volontiers, sont ce qui caractérise le mieux son œuvre. Aucune autre, dans la littérature latine, n'est plus vivante et plus sincère. 11 n'use guère des idées générales, qui sont le fond de la poésie de son temps; il n'a jamais recours à ces descriptions vagues dont tout le monde se contente autour de lui. Tout se tourne, dans ses ouvragées, en détails exacts et précis. Il nous apprend heure par heure comment un grand seigneur emploie sa journée; il nous guide successivement dans tous les quartiers où un parasite espère trouver quelqu'un qui l'invite à dîner : on pourrait refaire la route après lui. Quand il flâne par les rues de Rome, il note les gens qu'on y rencontre d'ordinaire, les marchands d'allumettes soufrées, ceux qui débitent des salaisons ou des pois chauds, ceux qui vont offrir dans les cabarets leurs saucisses fumantes, les men,diants de toute espèce, depuis le petit
1. Vin, 3. Ces vers de Martial prouvent que dans les écoles romaines les garçons et les flUes étaient souvent réunis.
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Juif que sa mère a dressé à demander Taumônc jusqu'au pauvre naufragé qui raconte d'une voix lamentable la tempête où il a pensé périr et montre le tableau qui la représente. C'est ainsi qu'il se complaît à énumérer les petits faits qui nous mettent sous les yeux la vie de tous les jours*. Stace agit autrement. Comnie il souhaite avant tout élever et ennoblir son sujet, il évite le plus qu'il peut ces détails qui lui paraissent grossiers, et s'empresse d'avoir recours à quelqu'une de ces lourdes machines dont l'usage de la poésie épique lui a donné le goût; à propos d'un événement ordinaire, un départ ou une arrivée, un mariage, les embellissements d'une villa, la construction d'un chemin public, il évoque les légendes antiques, fait paraître et parler les dieux, et nous jette résolument en dehors de la réalité. — C'est tout juste l'opposé de Martial.
Quant à Juvénal, on peut affirmer, quoique les apparences soient contraires, qu'il est bien au fond de la même école que son ami. Nous avons vu qu'il professait, comme lui, la haine des grandes épopées mythologiques, et que c'est la raison qu'il donne pour expliquer qu'il se soit mis à faire des vers. Il lui en est resté une rancune amère contre la mythologie; jamais il ne parle d'aucun dieu, même des plus grands, sans laisser échapper quelque irrévérence, et il a toujours un ton
1. Il est naturel que ces peintures réelles de la vie d'autrefois qu'on trouve chez Martial aient souvent rappelé la vie d'aujourd'hui. Ces sortes d'applications se font d'elles-mêmes. On lit dans le Ménagiana : t 11 n'y a point de poète latin où il y ait tant de choses qui puissent tomber dans la conversation que dans Martial. On y trouve tout. Là-dessus une personne me demanda un jour si j'y trouverais le manteau de M. de Varillas. Je répondis sur-lechamp et sans hésiter :
Dimidiasque nates gallica palla iegit. »
Je prends cette citation dans V Essai sur Trajan de M. de La Berge, qui contient une appréciation très juste et très flne de Martial.
d'ironie quand il raconte les légendes les plus respectables. On ne peut guère douter non plus qu'il ne partage le goût de Martial pour tout ce qui est la vérité et la vie; mais, comme il va volontiers à l'extrême, ce n'est pas tant l'expression vraie qu'il aime que l'expression crue. Je ne crois pas qu'il y ait, dans la littérature latine, un tableau d'une réalité plus repoussante que celui de la vieillesse, dans la dixième satire. Seulement, le réalisme de Juvénal a quelque chose de violent et d'outré, tandis que celui de Martial consiste simplement à voir les choses comme elles sont, et à les dire comme il les voit. C'est que Juvénal avait été trop longtemps l'élève et l'émule des rhéteurs; le pli était pris, quand il donna son congé à la rhétorique; il voulut l'abandonner, mais elle ne le quitta pas. Elle se montre chez lui par l'ampleur et l'emphase dans les développements, par les exagérations du langage, par une chaleur un peu extérieure et factice, surtout par une certaine façon de choisir pour sujets de véritables thèses et de les traiter comme on faisait dans les écoles, en entassant un peu au hasard les raisons bonnes ou mauvaises et en se préoccupant plus de frapper fort que de frapper juste. Mais si d'ordinaire il subit la rhétorique, par moments aussi, il lui résiste. C'est du moins ainsi que j'explique certains passages fort singuliers de ses ouvrages dans lesquels une tirade passionnée, où il semble avoir mis son âme, tourne court tout d'un coup et s'achève par une plaisanterie inattendue *. Ce revirement rapide n'est-il pas une précaution qu'il prend contre lui-même, parce qu'il sent que son sujet l'entraîne, qu'il craint de n'être plus maître de lui et qu'il a peur de déclamer ! Il se décide alors à se couper volontairement les ailes et, plutôt que de laisser son inspira-