Voir surtout : Sa/., I, 79-80, et Sat., VIII
tion s'achever en déclamation, il la tourne en raillerie. S'il en est ainsi, on ne doit pas voir, comme on Ta fait, dans ces brusques changements de ton un démenti qu'il se donne ; ils sont plutôt la suite de la lutte qui se livre chez lui entre son goût de lettré et ses habitudes de rhéteur.
Nous ne trouvons rien de pareil chez Martial. Pour rester simple et naturel, il n'avait pas d'effort à faire, c'est sa nature même, et il pouvait dire avec une entière assurance que toute sorte d'enflure est absente de ses livres :
A nos tris procul est omnis vesica lihelUs *.
C'était un mérite rare à l'époque où il vivait. De tous les écrivains de l'Empire, je n'en connais guère que deux qui aient su se garder aussi complètement de la rhétorique : Pétrone et lui.
Triste condition des poètes de ce temps. — Comment pouvaientils vivre? — Les lectures publiques. — Nécessité d'avoir des protecteurs. — Le poète chez le protecteur. — Salutatio du matin. — La sportule. — La littérature se met sous la protection de Tempereur.
Je crains bien d'avoir donné une idée peu favorable de Martial, quand j'ai dit tout à l'heure qu'il n'avait pas d'autre métier que d'adresser aux gens riches des compliments qu'on lui payait et qu'il n'en éprouvait aucune honte. C'est malheureusement ce qui ressort de la lecture de ses épigrammes. A la manière dont il provoque
les libéralités de ses protecteurs, on voit bien qu'il ne se doutait pas qu'on lui en ferait un jour un reproche. Il n'attend pas qu'on lui donne; il ne se lasse pas de demander, il crie toujours misère : il lui faut de Tarant pour désintéresser ses créanciers, pour payer son terme, pour renouveler sa garde-robe quand elle est usée. Sans compter qu'on ne le satisfait pas aisément et qu'une libéralité qu'il reçoit semble lui donner le droit d'en solliciter une autre. Le chambellan de l'empereur, Parthénius, lui ayant fait cadeau d'une belle toge, sa reconnaissance et son admiration ne connaissent pas de bornes : c'est une merveille à laquelle rien ne peut s'égaler, nulle part on n'en pourrait trouver de pareille ; c elle est plus blanche que le lys et que la fleur du troène fraîchement éclose. » Mais tout d'un coup il lui vient un scrupule qu'il ne peut s'empêcher d'exprimer. N'est-il pas à craindre que la beauté de la toge ne fasse paraître son vieux manteau trop laid? — Ce qui est une manière de demander aussi un manteau ^
Pour ne pas lui être trop sévère, songeons à ce qu'était alors la situation des gens de lettres. On est tenté de la croire brillante, quand on se souvient du goût .que cette société témoignait pour la littérature et du grand nombre de ceux qui la cultivaient; en réalité, elle a rarement été plus misérable. Un poète, par exemple, n'avait guère le moyen de vivre de sa plume. Le théâtre lui était fermé depuis qu'on n'y représentait
1. Vin, 23. Ailleurs, en remerciant son ami Stella d'avoir fait réparer le toit de sa petite villa endommagé par Thiver, il lui dit € que, puisqu'il a couvert la maison il devrait bien aussi couvrir le propriétaire ». On s'explique cette insistance de Martial à demander des vêtements, quand on sait que la nécessité où il était de se mettre en grand habit tous les matins pour aller saluer le patron lui faisait user quatre toges par an. C'était une grosse dépense.
plus que par exception des comédies et des tragédies; à la vérité, il pouvait mettre en vente ses ouvrages, et, s*il avait du talent, il était sûr qu'ils auraient des lecteurs ; mais, quand ils se vendaient bien, le profit n'était pas pour lai. L'idée n'était venue encore à personne qu'un livre appartient à celui qui l'a fait, aussi bien qu'un champ où une maison à ceux qui les possèdent, et que l'État doit lui en garantir la propriété. On pouvait, dès qu'il avait paru, s'en procurer un exemplaire, le faire copier autant de fois qu'on voulait, et donner à ses amis ou vendre au public ce qu'on ne gardait pas pour soi. Dans ces conditions, c'aurait été une duperie pour un libraire d'acheter cher une œuvre que tout le monde, le lendemain, avait le droit de reproduire et de répandre. On comprend donc qu'il ait très peu payé, ou même qu'il ji'ait pas payé du tout, l'ouvrage que l'auteur lui apportait*. De cette façon, il ne partageait le bénéfice avec personne et faisait de bonnes affaires. Le commerce de la librairie, dont il n'est presque pas question avant l'Empire, était devenu alors florissant. Martial avait à Rome un certain nombre d'éditeurs, dont il cite le nom et donne l'adresse : il est probable que chacun d'eux vendait ses épigrammes sous des formats et à des prix différents. L'un, Secundus, qui demeurait derrière le temple de la Paix, en avait fait une édition commode, en petit format qui ne pesait pas à la main, et qu'on pouvait emporter en voiture. Au contraire, Atrectus, qui possédait, près du Forum de César, une belle boutique, avec une façade où s'étalaient les noms de tous les auteurs à la mode, tenait surtout des ouvrages de luxe, c dont la couver-
1. Th. Birt (Das antike Buchwesen) croit que les auteurs tiraient quelque honoraire de leurs ouvrages. L. Haenny {Schriftsleller und Buchhândler in allen Rom) pense qu'ils n'en tiraient rien; et je crois bien que les textes lui donnent raison.
ture était soigneusement polie à la pierre ponce et rehaussée de pourpre ». Un livre des épigrammes de Martial se payait chez lui quatre deniers (3 fr. 20). Tryphon, qui fut aussi l'éditeur de Quintilien, était, ce semble, bien moins cher. Martial dit que pour un de ses livres il se contentait de prendre quatre ou même deux sesterces (40 centimes) ; il est vrai qu'il s'agit des Xenia, une plaquette de peu d'importance, qui contient tout juste deux cents devises pour les cadeaux des Saturnales : même en les donnant à si bon compte, Tryphon trouvait moyen d'y gagner. Ajoutons que ce n'était pas seulement à Rome que les livres de Martial se vendaient, on les expédiait en province, où ils étaient fort appréciés. Mais, de ce commerce lucratif, rien ne revenait au pauvre poète. C'est lui qui nous l'apprend, et, quoiqu'il paraisse résigné d'ordinaire à cette injustice, il ne peut s'empêcher cette fois d'en parler avec quelque amertune : < On dit que mes vers sont chantés dans la Bretagne; mais à quoi cela me sert-il? Ma bourse n'en sait rien *. »
Les autres moyens, par lesquels les poètes cherchaient alors à se faire connaître, n'étaient pas plus favorables à leur fortune. Par exemple, les lectures publiques, dont on usait beaucoup, coûtaient cher et ne rapportaient rien. Il fallait se procurer une salle et la meubler, louer les chaises qu'on plaçait dans l'orchestre, les bancs, qui figuraient les gradins, la chaire où s'asseyait le lecteur; il fallait lancer des invitations et les renouveler plus d'une fois pour rafraîchir la mémoire des invités. Non seulement les auditeurs ne payaient pas, mais on en payait souvent quelques-uns pour applaudir aux bons endroits. Stace n'avait pas besoin de recourir à ce procédé; son succès était sûr. Quand