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3. C'est au moins Topinion de Nipperdey, dans sa Vie de Tacite, quMl a mise en tête de son édition des Annales. Urlichs croit, avec Borghesi , que Vespasien lui concéda le laticlave ; mdis Topinion de Nipperdey parait la plus vraisemblable.
s mblablement il accordait de préférence à des jeunes gens de talent qui, n'appartenant pas par leur naissance à Taristocratie sénatoriale, éprouvaient plus de peine à arriver tout seuls. C'était précisément la situation de Tacite, et ce qui achève de montrer qu'il a dû être choisi directement par les empereurs, aussi bien pour la questure que pour les autres fonctions qu'il a obtenues, c'est qu'il éprouve le besoin de nous dire que ces faveurs qu'il a reçues d'eux n'influeront pas sur la façon dont il jugera leurs actes. Tacite a donc été, dans toutes les magistratures, ce qu'on appelait un c candidat de César >. C'est la protection particulière de Vespasien qui l'a introduit dans la vie politique; c'est le choix de Domitien qui l'a revêtu de la plus haute fonction qu'on pût occuper avant le consulat. Il était préteur l'année où il plut au prince de célébrer les jeux séculaires, et, comme, en même temps, il faisait partie d'un très important collège de prêtres, en cette double qualité, il fut de ceux qui présidèrent à ces fêtes splendides. Il avait alors trente-trois ans; pour un c homme nouveau >, il était arrivé très vite.
Nous devons donc nous figurer Tacite, à ses débuts, comme un protégé de l'Empire, et il est naturel qu'il fût alors très partisan du régime impérial*. Il n'avait pas de violence à se faire, quand l'empereur était Vespasien ou Titus. Certes, le gouvernement de Vespasien n'était pas très libéral. Ce vieux soldat avait pris dans les armées l'habitude de Tordre et de la discipline, il tenait à tout maintenir dans le devoir, et n'était pas d'humeur à laisser contester son autorité. Nous savons qu'il fit mourir Helvidius Priscus et qu'il chassa une première fois de Rome les philosophes, qui lui semblaient sans doute des discoureurs peu dangereux, mais incom-
1. Ces sentiments se retrouvent à la fin du Dialogue sur les Oraleursy qui fut probablement écrit vers cette époque.
modes. Ces rigueurs ont dû contrister Tacite, mais il avait le sentiment que l'empire, après tant d'agitations, avait besoin avant tout de la paix, et il savait gré au prince qui cherchait à la lui conserver, même par des mesures un peu rudes. Aussi a-t-il du le servir de grand cœur.
L'avènement de Domitien le mit à une plus rude épreuve. Les esprits perspicaces s'étaient toujours méfiés de ce jeune homme sauvage et solitaire avec son visage rouge et ses grands yeux morts. Quoiqu'il ait prononcé, au début de son règne, quelques-uns de ces grands mots d'humanité, qui font l'admiration des naïfs, ses mauvais instincts étaient connus. On savait que son père avait été sur le point de prendre contre lui des mesures rigoureuses, et qu'il avait causé à son frère les plus cruels déplaisirs. Aussi ne le vit-on arriver à l'Empire qu'avec beaucoup d'inquiétude. Cependant, il sut d'abord se contenir. Pline le jeune nous parle d'une époque « où il n'avait pas encore manifesté sa haine des honnêtes gens >. Il croyait sans doute qu'il lui était plus honorable et plus sûr de paraître les protéger. C'est le moment où Pline a été questeur et tribun du peuple, et où Tacite a obtenu la préture. Je ne crois pas que Domitien fût alors beaucoup plus aimé, mais certainement il devait être moins haï. Plus tard, le souvenir de ces premiers temps, qui furent moins sombres que le reste, s'effaça, et le règne entier fut enveloppé dans la même malédiction. Tacite, dans VAgricola, ne distingue plus entre ces quinze années de tyrannie : c Quinze ans, ditil, grand espace de la vie humaine, pendant lequel, dans le silence et l'inaction, les jeunes gens sont arrivés à la vieillesse et les vieillards au terme de l'existence * ! ». Il y a là un peu d'exagération : Tacite n'est pas resté quinze
t. Agric.f 3.
ans muet et inactif; il a rempli des fonctions publiques, il a dû prendre la parole dans le Sénat. En réalité, comme nous allons le voir, la période de terreur où les honnêtes gens se cachaient et se taisaient n'a duré que quatre ou cinq ans ; mais ces années ont si lourdement pesé sur Tacite, il en a ressenti une impression si profonde qu'il ne s'est plus souvenu que d'elles.
Tacite légat de jrempereur. — La Germanie, — Comment elle a dû être composée. — Caractère de cet ouvrage. — Quel était le dessein de Tacite en l'écrivant.
En 89, immédiatement après sa préture. Tacite quitta Rome ; c'est par lui que nous le savons, et son absence dura quatre ans. Ce qu'il a fait pendant ces quatre années, nous le devinons sans qu'il le dise : il est allé remplir l'une des fonctions administratives que l'on donnait à ceux qui venaient d'être préteurs, il a été nommé, comme on disait, lieutenant de l'empereur, legatus Augnsti pro prœlore, et, en cette qualité, ou bien on l'a préposé au commandement d'une légion, ou il a gouverné ce qu'on appelait une « province impériale ». On donnait ce nom à celles que l'empereur s'était particulièrement réservées, parce qu'elles étaient plus difficiles à défendre et qu'elles exigeaient la présence d'un corps de troupes ; voilà ce qui est certain. Si nous voulons aller plus loin et en savoir davantage, nous ne pouvons que former quelques conjectures, mais des conjectures assez vraisemblables.
Et d'abord, des deux fonctions qu'on pouvait obtenir après la préture, quelle est celle qu'il a remplie ? nous ne le savons pas positivement. Tout ce que l'on peut dire,
c'est que Tune des deux lui convenait beaucoup moins que l'autre. Il semble en effet assez peu probable^ quand on le connaît, qu'il ait commandé une légion. A ce moment, les aptitudes civiles et militaires, qui étaient mêlées et confondues dans le même citoyen, pendant la République, commençaient à se séparer. Depuis qu'Auguste avait institué des armées permanentes, la guerre était devenue une profession ; il était plus rare qu'on fût à la fois un homme de tribune et un bon général. Les soldats, qui ne quittaient plus les camps, se moquaient volontiers des gens qui vivaient paisiblement chez eux et les appelaient des paysans, pagani^ ; ceux-là, de leur côté, soupçonnaient que les soldats sont ordinairement mal élevés, lourds et brutaux, si bien que Tacite se croit obligé d'affirmer < qu'il s'en trouve qui n'ont pas moins de finesse d'esprit que ceux qui portent la toge^ >. Mais, quoiqu'il prenne ici leur défense, il est bien visible qu'il est étranger à leur profession, que son arme était surtout la parole, et qu'il n'a livré de bataille que devant les tribunaux et, plus tard, au Sénat. Il a fait sans doute, pendant six mois ou un an, son service militaire : c'était la condition pour arriver aux honneurs publics ; mais il est probable que ce fut à la façon de son ami Pline le jeune, qui travailla dans les bureaux du gouverneur de la Syrie à faire des écritures, et qui môme devait y ôtre assez peu occupé, puisqu'il trouvait le temps de suivre les cours des professeurs de philosophie d'Antioche '. Ce n'était pas assez pour donner le goût et la connaissance des choses de la guerre, et il faut bien
1. Je dirais volontiers des pékins, si ce mot employé chez nous autrefois ne commençait à se perdre, depuis que tout le monde pst soldat.