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Ann., IV

LA CONCEPTION DE l'HISTOIRE DANS TACITE. 83

fables faisaient plaisir et qui aimaient à les entendre redire. Elles s'étaient répandues partout, et jusqu'à faire une sorte de concurrence à l'histoire sérieuse. C'est au point que Tacite paraît craindre que la vogue dont elles jouissent ne nuise au succès de ses propres ouvrages. Il éprouvç le besoin d'adjurer les lecteurs aux mains desquels tombera ce qu'il appelle noblement le fruit de son travail {cura nostra) < de ne pas préférer à des faits certains, et que n'a point altérés l'amour du merveilleux, des inventions romanesques avidement reçues du public* >. C'est parce qu'elles sont si populaires que, malgré la méfiance qu'elles lui inspirent et qu'il ne dissimule pas, il n'a pas osé tout à fait les supprimer. Enfin, il est possible que nous retrouvions ici quelque effet de cette indécision d'esprit qui lui est ordinaire entre des informations de nature et d'importance diverses. Cette fois encore, il peut avoir cédé à ce besoin, dont nous parlions tout à l'heure, de dire tout ce qu'il sait; en sorte que ce scrupule un peu maladroit, qui ne veut rieji sacrifier de ce qui est venu à sa connaissance, ne serait au fond qu'une preuve de plus du désir qu'il a de chercher et de dire toute la vérité.

Je crois donc qu'en somme il s'est donné, pour la connaître, plus de mal qu'on ne le suppose, et il me semble que tout ce qui vient d'être dit le prouve suffisamment. Il n'a pas négligé autant qu'on le prétend les documentsr officiels, et, dans tous les cas, il s'en est plus servi qu'on ne le faisait de son temps. Il a étudié les historiens qui étaient plus rapprochés que lui des événements qu'il voulait raconter; et il ne s'en est pas tenu à un seul d'entre eux, comme on voudrait nous le faire croire, mais il les a comparés ensemble. Il a fait parler les survivants des époques antérieures, et quand il n'en restait

i.Ann,, IV, 11.

plus, il a recueilli ce qui s'était conservé de leurs récits dans la mémoire de ceux qui les avaient entendus. C'est bien là, en principe au moins, ce qu'il fallait faire, et ce que nous recommandons à ceux qui écrivent l'histoire. La différence, c'est que d'ordinaire Tacite le fait sans le dire. Aujourd'hui, nous aimons à étaler les précautions que nous prenons pour être bien informés, ou, comme nous disons, bien documentés. Tacite n'a pas toujours ce souci, ou, si l'on veut, cette vanité. Quelquefois pourtant il est moins discret et nous laisse entrevoir la peine qu'il s'est donnée pour ne rien avancer à la légère. Je prends, pour le montrer, un fait qui n'a pas en luimême une grande importance et sur lequel pourtant il tenait à ne dire que l'exacte vérité. On rapporte qu'Agrippine, qui sentait son fils lui échapper, était prête à tout, même à l'inceste, pour le retenir *. C'est un fait si monstrueux que Tacite ne veut l'affirmer que sur la foi de tous les historiens de ce temps : or, ces historiens ne sont pas tout à fait d'accord ; tandis que Fabius attribue l'idée du crime à Néron, Cluvius en accuse Agrippine. Pour savoir qui des deux a raison, Tacite consulte des écrivains moins importants {ceteri cuictores) et même la rumeur publique [fama hue inclinât). Cette enquête le conduit à penser que c'est bien Agrippine qui est coupable, comme le disait Cluvius; et la vraisemblance est ici tout à fait d'accord avec la vérité : < Une telle abomination convenait bien à celle qui, par ambition, avait prostitué sa jeunesse à Lepidus et que la même passion jeta plus tard dans les bras de l'affranchi Pallas. >

Dans ce passage. Tacite nous laisse voir clairement les efforts qu'il a faits pour démêler la vérité au milieu des affirmations contraires. Je crois bien qu'ailleurs,

l.>4nn., XIV, 2.

sans le dire, il a procédé de la même manière, et c'est en cela surtout qu'il se piquait de l'emporter sur les historiens de TËmpire, qui ne prenaient pas toujours la même peine.

L'artiste dans Tacite. — Goût des Romains pour les scènes dramatiques. — Comment Tacite a trop cherché à le satisfaire. — La rhétorique dans Tacite. — Pourquoi il n'a pas reproduit les discours véritables. — Discours qu*il prête à ses personnnfros. — Débats contradictoires. — Caractère qu'il leur donne. — Souvenirs des exercices de Técole.

En faisant, dans ses prologues, Téloge des historiens de la République, Tacite semblait prendre l'engagement de les imiter. C'était la seconde partie de son programme : c'était aussi la plus difficile à exécuter. L'époque était trop vieille, trop corrompue, trop éprise de littérature et de civilisation raffinée, pour qu'on pût aisément s'y refaire simple. La formule de Cicéron, c que l'histoire est une œuvre d'orateur », s'était imposée à tous les historiens; elle était devenue la loi du genre, et presque de tous les genres. On a vu que, prise dans son sens le plus large, elle peut signifier simplement c que l'histoire doit être une œuvre d'artiste », c'est-à-dire qu'il ne suffit pas de rapporter les faits avec exactitude, de les mettre à la suite les uns des autres, comme ils sont arrivés, qu'il faut savoir y intéresser le lecteur, les disposer de façon à lui en faire saisir le sens et l'importance, et, par la manière dont on les présente, rendre la vie aux événements et aux personnages. Cette façon de comprendre le précepte de Cicéron devait convenir parfaitement à Tacite, qui était de sa nature un artiste merveilleux. Racine l'appelle c le plus grand peintre de l'an-

ae TACITE.

tiquité >, et quelques-uns des tableaux qu'il a laissés sont parmi les plus beaux qui nous restent des écrivains anciens. Il est inutile de les rappeler ici; tous les lettrés les connaissent. Et comme c'était son talent de peindre de grandes scènes, il était naturel que ce fût son goût. 11 en cherchait les occasions * et l'on sent bien qu'il est heureux de les trouver. On a remarqué, par exemple, qu'il ne paraît pas se sentir tout à fait à son aise quand il lui faut raconter quelque opération militaire, et, comme on fait mal ce qu'on ne fait pas de bon cœur, ses récits de guerre laissent quelquefois à désirer. Les gens du métier l'accusent de nous mal renseigner sur l'état des lieux, le nombre des combattants, la disposition des troupes, les phases de la lutte ; mais quUl survienne un incident nouveau, curieux, qui prête à la description, comme à Idistavise, aux Longs-Ponts, au combat de nuit devant Crémone, aussitôt sa verve se ranime, le récit redevient vif, intéressant, coloré.

Ceux qui sont tentés de trouver qu'il y a par moments, dans ces beaux récits, un peu trop d'art, et même d'artifice, une préoccupation trop visible de l'effet, quelques excès de mise en scène, ne doivent pas oublier que Tacite fait agir et parler des gens de son pays, à qui ces grandes démonstrations sont naturelles et qui en donnent volontiers le spectacle. Nous sommes surpris, par exemple, qu'il nous montre des généraux, pour désarmer leurs soldats révoltés, < se roulant à leurs pieds dans la poussière, déchirant leurs vêtements, le visage en pleurs, la poitrine suffoquée de sanglots- >; mais, ne trouve-t-on pas quelque chose de cette mimique expres-

1. C'est ainsi qu'à propos de la mort de Cremutius Gordus (Ann., IV, 34), il a préféré au récit de Sénèque, qui doit être le vrai, celui qui lui permet de faire comparaître Cremutius devant le Sénat, et de lui faire prononcer un admirable discours.

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