Ann., III
plus que nous ne le pensons sous le charme de ces exercices de rhétorique qui nous semblent si futiles. Quelquefois, l'éducation finie, on n'y pouvait pas entièrement renoncer. De môme qu'il y avait des gens, chez nous, qui continuaient jusqu'à la mort à faire des vers latins, on a vu des sénateurs, des consulaires, comme Pollion, comme Messala, qui conviaient de temps en temps leurs amis à les entendre déclamer, ainsi qu'ils le faisaient dans leur jeunesse. Tacite parle assez légèrement des rhéteurs, dans le Dialogue; cependant il avait fréquenté leurs écoles, et, plus qu'il ne l'aurait voulu, il en gardait l'empreinte. On y donnait à l'élève une cause à défendre très souvent une détestable cause, quelquefois le pour et le contre à soutenir. Quand il avait reçu ou choisi un sujet, de quelque nature qu'il fût, il ne songeait plus qu'à le traiter le mieux possible. 11 oubliait ses opinions et ses sympathies ; il ne cherchait qu'à profiter de toutes les ressources que la cause pouvait lui offrir et à montrer ainsi son savoir-faire. Il semble bien que cette disposition d'esprit se retrouve quelquefois chez Tacite. Dans la lutte, qui, à l'avènement de Vespasien, mit aux prises le noble Helvidius Priscus avec Eprius Marcellus, l'accusateur de Thraséa, il n'y a pas de doute que Tacite ne soit pour Helvidius. Mais quand il s'agit de faire parler le délateur, il impose silence à ses rancunes et compose pour lui un discours si habile que nous sommes près de nous mettre de son côté *. Dans ces luttes d'école, la nécessité d'avoir toujours quelque chose à dire amenait à dire souvent des sottises. Comme on voulait avant tout se faire applaudir des camarades, on choisissait les arguments les plus frappants, qui ne
1. Hist.j IV, 8. Il faut dire aussi qu'en le faisant il se conformai à la vérité des faits. Tacite reconnaît ailleurs que, dans ce débat, Tavantage était resté à Thabile avocat sur rhonnèteté un peu maladroite du sage.
sont pas toujours les plus justes; il fallait trouver des raisons à tout, et quand on n'en avait pas de bonnes à donner, on en donnait hardiment de mauvaises. Tacite s'était familiarisé avec ces pratiques pendant sa jeunesse, et il me semble qu'on en trouve encore quelque trace dans ses discours. N'est-il pas étrange, par exemple, qu'Agrippine accusée invoque sérieusement, pour sa défense, la divinité de Claude, devant des gens dont aucun n'ignore quel moyen elle a employé t pour précipiter son mari dans le Ciel * » ? Comprend-on que Poppée, qui veut éloigner Néron de sa femme Octavie, l'accuse devant lui de relations avec un joueur de flûte égyptien, quand elle sait bien que c'est une calomnie dont Néron ne peut pas être dupe, puisque très probablement ils viennent de l'inventer ensemble * ? Je suis tenté de croire que ces raisonnements singuliers, qui surprennent chez un si bon esprit, et, d'une manière générale, que le plaisir qu'il éprouve à faire parler deux adversaires et k les faire si bien parler, à s'oublier lui-même et à se mettre à leur place, à imaginer pour eux des arguments qui ont plus d'apparence que de solidité, sont un souvenir de l'époque où, à l'école, il plaidait le pour et le contre, aux applaudissements de ses maîtres et de ses camarades. — C'est ainsi que, par moments, dans ce grave sénateur, dans ce consulaire qui approche de la cinquantaine, dans ce sévère historien, l'élève des rhéteurs reparaît.
i. Ann., XIII, 14.