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CHAPITRE III

Tacite a porté sur les Césars un jugement très sévère; il importe de savoir s'il est juste. On Ta pendant longtemps accepté sans opposition, et il faisait l'opinion publique. Ajourd'hui beaucoup de critiques et d'historiens le trouvent trop rigoureux. Si je voulais exposer toutes leurs objections et les discuter l'une après l'autre, ce serait un travail infini. Je vais me borner à dire comment la question s'est posée pour moi, et par quels arguments j'ai pensé qu'on peut la résoudre.

Attaques contre la véracité de Tacite. — Voltaire. — Linguct. —

Napoléon. — Le second Empire.

C'est dans le Dictionnaire philosophique de Voltaire que j'ai rencontré pour la première fois des doutes sur la véracité de Tacite, et j'avoue que je ne m'y attendais guère. Voltaire est en général très dur pour Auguste, auquel il en veut beaucoup d'avoir détruit la République romaine; il n'avait donc aucune raison de prendre la

défense de ses successeurs. Aussi n'est-ce pas dans l'intérêt de Caligula ou de Néron qu'il attaque c ce fanatique pétillant d'esprit >, comme il appelle Tacite, mais pour lui appliquer dans toute sa rigueur la méthode qui lui semblait devoir renouveler l'histoire, surtout celle de l'antiquité. Il voulait qu'elle s'affranchît de la servitude où elle s'était mise du texte des auteurs anciens, qu'on lui permît de discuter leur témoignage et de ne l'accepter que lorsqu'il est conforme à la vraisemblance. € Ce qui répugne au cours ordinaire de la nature, disaitil, ne doit pas être cru » ; et certainement il a raison s'il veut dire que toutes les autorités du monde ne peuvent pas nous forcer d'admettre que ce qui n'est pas possible soit arrivé. Il s'agit seulement d'y regarder de près, et de ne pas supposer trop vite qu'une chose extraordinaire soit par cela même impossible. Voltaire s'y est parfois trompé, et c'est ce qui lui arrive précisément à propos de Tacite. Il suffît, par exemple, que, dans l'admirable récit de la mort d'Agrippine, il lui semble découvrir des incidents dont l'explication lui paraît difficile, pour qu'aussitôt il refuse d'y croire. La principale raison qui l'amène à condamner d'une manière générale les jugements de Tacite et des historiens qui l'ont suivi sur les Césars, c'est qu'il y trouve des exagérations qui les lui rendent suspects : c Dès qu'un empereur romain, dit-il, a été assassiné par les gardes prétoriennes, les corbeaux de la littérature fondent sur le cadavre de sa réputation. » Les horreurs qu'on lui impute, outre qu'elles se discréditent par leur excès même, ont encore pour Voltaire un grave défaut qui l'empêche d'y ajouter foi : « C'est, dit-il, qu'elles font trop de honte à la nature ^ »

Ce n'étaient encore là que des escarmouches; peu de

liO TACITE.

temps après, Tavocat Linguet entama un combat véritable *. Linguet était une sorte d'aventurier de lettres, comtne il y en avait tant alors, besogneux et hardi, très pressé d'arriver, et qui pensait qu'il n'y a pas de meilleur moyen d'attirer sur soi l'attention que de heurter les opinions reçues. Il venait de faire l'apologie des Jésuites au moment où on les chassait du royaume ; il proclamait c que les philosophes sont les pires ennemis de l'espèce humaine >, et qu'on ne peut pas rendre uh plus mauvais service aux hommes que de les éclairer ; il malmenait Montesquieu, que tout le monde portait aux nues, refaisait à sa mode YEsprit des Lois, et, en attendant qu'il traînât Cicéron dans la boue, il s'avisait de dire des injures à Tacite. On les trouvera dans le livre qu'il a intitulé Histoire des révolutions de l'Empire romain, livre médiocre et dont la meilleure partie et la plus curieuse est certainement celle où Tacite est malmené. Il voudrait bien nous persuader t que c'est en tremblant qu'il ose le contredire *; mais n'en croyons rien; Linguet est friand de scandale, et nous pouvons être sûrs qu'il le contredit sans aucune espèce de crainte ou de remords. Sa malveillance pour lui se montre tout d'abord aux motifs qu'il donne de sa sévérité. Il ne se contente pas de prétendre que c'était un de ces esprits chagrins € qui ne voient, dans le monde, que des vertus feihtes ou des vices déguisés > : ce reproche n'est pas sans quelque apparence, et l'on verra qu'il est de ceux qu'on a repris de nos jours. Mais, par une contradiction singulière, en même temps qu'il en fait un pessimiste hargneux, £1 veut le représenter comme un bas complaisant, qui quête les bonnes grâces des princes, t Les satiriques les plus outrés, dit-il, sont souvent les flatteurs les plus adroits. Qui peut assurer que le censeur impla-

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