CHAPITRE IV
Est-il vrai de dire que Tacite qui, comme on Ta vu, a subi quelquefois les impressions de ceux qui l'entouraient, leur doive surtout ses opinions politiques? Est-ce parce qu'ils étaient républicains et ennemis du régime impérial qu'il l'est lui-même devenu? Pour qu'on pût le le croire, il faudrait établir d'abord qu'on était républicain autour de lui, ensuite qu'il l'a été lui-même. Ce sont deux questions que nous allons chercher à résoudre*.
Les mécontents à Rome. — Étaient-ils ennemis de Tempereur ou de TEmpire. — Tentative pour rétablir la République après \a mort de Caligula. — Caractère des autres conspirations.
La première ne nous retiendra pas longtemps. Sans doute, dans la société aristocratique, parmi les gens
1. J'ai déjà touché à ces questions dans Touvrage intitulé VOpposiiion sous les Césars, Paris, Hachette. En y revenant après trente ans, je n'ai rien à y changer d'essentiel ; j'ajouterai seulement des développements nouveaux, surtout à ce qui concerne Tacite.
distingués de Rome, les mécontents étaient nombreux; et il faut bien avouer que, sous Caligula ou Néron, on avait quelque raison de Tétre. Souvenons-nous d'ailleurs que les guerres civiles ont surpris cette société en plein épanouissement littéraire, toute livrée aux agréments de la vie mondaine, qui était une nouveauté, en possession de tout voir et de tout dire. La révolution qui détruisit la République ne fut pas asusez puissante pour changer les habitudes. Après la paix, on se remit à parler t dans les dîners et dans les cercles ». On y parlait librement de tout, mais en particulier du prince et des siens. Comme, en général, ces gens spirituels et frondeurs ne lui étaient pas bienveillants, il ne pouvait rien faire, en bien comme en mal, qu'on n'y trouvât quelque occasion de le blâmer. C'est ce que nous voyons clairement dans Tacite. Du moment que les bonnes actions de ceux qui gouvernaient aussi bien que les mauvaises étaient indistinctement attaquées, il était naturel qu'il y eût des mécontents sous les meilleurs princes comme sous les plus méchants. Quatre ans après la mort de Domitien, quand Trajan travaillait de toutes ses forces à guérir les maux de l'Empire, on continuait à se plaindre, et Pline se croyait obligé de dire à l'empereur, dans une harangue solennelle : c Ne prêtez pas l'oreille à ces appréciations malveillantes^ à ces murmures secrets, qui ne peuvent nuire qu'à ceux qui les écoutent*. » Il n'est donc pas douteux que, jusqu'à la fin, dans le grand monde de Rome, l'habitude s'est perpétuée de taquiner le gouvernement du prince, quel qu'il fût et quoi qu'il fît.
Mais c'est peu de chose de constater qu'il y avait des mécontents sous l'Empire : on sait bien qu'il y en a toujours, et qu'aucun régime politique n'a le privilège de
!. Pline, Paneg., 62.
satisfaire tout le monde. L'important est de connaître quel était leur dessein et ce qu'ils souhaitaient qu'on mît à la place de ces princes dont ils disaient tant de mal. Il ne faut pas ici se laisser tromper par l'apparence. Comme ils avaient toujours à la bouche le nom de l'ancienne République, on pouvait croire qu'ils travaillaient à la restaurer. Mais rappelons-nous que c'était une pieuse habitude chez les Romains, presque un devoir, de faire l'éloge du bon vieux temps, et que les empereurs eux-mêmes n'y manquent pas, quoique assurément ils n'eussent aucune idée d'y revenir. Voulonsnous savoir au juste ce qu'il faut penser de ces étalages de souvenirs et de regrets? les faits se chargent de nous l'apprendre. Les conspirations ont été très fréquentes sous les premiers Césars, et les historiens, qui les racontent, nous disent les causes qui les ont fait naître : c'est presque toujours la haine de l'empereur, rarement la haine de l'Empire*. Nous ne voyons guère que les conjurés aient mis en avant la promesse de rétablir le régime ancien; ils n'auraient pas manqué de le faire, s'ils avaient cru que ce régime conservait de nombreux partisans qui pouvaient les aider dans leur entreprise. C'est à peine si, quelquefois, quand une émeute subite éclate dans les légions, les révoltés, qui n'ont pas pris le temps de se concerter ensemble, se couvrent du nom du peuple et du Sénat et prétendent travailer pour eux, en attendant qu'ils trouvent un empereur *. L'empereur choisi, il n'est plus question du sénat et du peuple.
Une seule de ces conspirations, celle où périt Caligula, fut suivie d'une tentative sérieuse pour rétablir la République ^ ; encore semble-t-il que ceux qui en furent
1. Tacite dit formellement que, depuis César et Pompée, les guerres civiles n*ont plus eu d*autre motif que le choix d'un empereur : nunguam postea nisi de principalu quwsilum (Hist., II, 38).