‹ TaciteChapitre 76 sur 138 · Hist., I · texte numérisé non relu

Hist., I

3. Josèphc a parlé deux fois de la mort de Cali^rula, dans les

les chefs obéissaient d'abord à des motifs personnels, plus qu'à des raisons politiques. Le principal d'entre eux, Chéréa, était un tribun des cohortes prétoriennes, auquel le prince avait plusieurs fois commandé des besognes qui lui répugnaient; comme il les exécutait d'assez mauvaise grâce, Caligula, qui était un fou spirituel, l'en punissait par des railleries mordantes, qu'il ne pouvait pas supporter. Mais quelle qu'ait été la première cause de sa colère, il ne voulait pas que, cette fois, l'Empire survécût à l'empereur. Caligula mort, le Sénat se réunit au Capitole. Les circonstances étaient terribles. Tout le monde tremblait encore des scènes qui venaient de se passer au théâtre, où les soldats germains s'étaient jetés sur les spectateurs, menaçant au hasard tous ceux qu'ils pouvait atteindre, pour venger leur prince. La foule hurlait sur le Forum, demandant qu'on lui donnât sans retard un empereur nouveau. Cependant, si l'on en croit Josèphe, les sénateurs osèrent résister, et même le consul, Sentius Saturninus, proposa ouvertement de revenir à la République. Un moment, il sembla que ce projet allait réussir. Quelques tribuns militaires, gagnés sans doute par Chéréa, se prononcèrent pour le Sénat, avec leurs cohortes. Le peuple même, après quelque résistance, semblait disposé à les suivre et applaudissait les meurtriers de Caligula. Mais une circonstance inattendue vint tout changer en un instant. Un prétorien qui, avec la foule, parcourait les appartements du Pdlatin, aperçut un homme caché derrière une tapisserie, dont les pieds seuls passaient. C'était Claude,, l'oncle du dernier prince, qui, convaincu qu'on Fallait tuer aussi, se jeta aux genoux du prétorien, demandant qu'on lui fît grâce; l'autre, pour toute réponse, le pro-

Antiquités judaïques et dans la Guerre des Juifs. C'est surtout dans le XIX* livre des Antiquités judaïques qu'il a donné des détails curieux sur Tattitude du Sénat.

clama empereur. Aussitôt les soldats se déclarèrent pour lui, et, le lendemain, au petit jour, quand les sénateurs se réunirent de nouveau, il se trouva que tout était fiai sans eux. C'était bien aussi leur faute : ils ne s'étaient pas assez pressés d'agir. Pendant la nuit, beaucoup avaient réfléchi, et, le matin venu, les moins courageux étaient partis pour la campagne, au lieu de se rendre à la curie. Chez d'autres, l'ambition s'était éveillée : ceux qui pouvaient avoir quelque espérance d'être élus empereurs, commençaient à éprouver moins d'ardeur pour la République. En vain Chéréa voulut tenter un dernier effort, ses soldats refusant de l'écouter allèrent rejoindre les troupes de Claude, et ce qui restait de sénateurs les suivit en toute hâte, chacun craignant qu'on ne lui reprochât d'être arrivé le dernier.

Cette piteuse aventure n'était pas faite pour donner des partisans à la République. Aussi, quelques années plus tard, quand Furius Camillus (un beau nom républicain) songea à débarrasser les Romains de Claude, il n'eut pas trop de peine à se faire écouter des sénateurs et des chevaliers, qu'indignaient la sottise et la cruauté du prince; mais à peine eut-il dit un mot aux soldats « du gouvernement du Sénat et du peuple » que tous l'abandonnèrent. Sous Néron, la grande conjuration de Pison ne fut qu'une coalition de haines contre un prince qui était en horreur à tous les honnêtes gens. Personne ne songea un moment à rétablir la République ; il s'agissait de remplacer un empereur par un autre. Lucain lui-même, qui était en train d'écrire la PharsalCy si pleine de sentiments républicains, ne se fit aucun scrupule de risquer sa vie pour donner un maître à Rome, et même Tacite nous dit qu'on se garda bien d'enrôler dans le complot le consul Vestinus « parce qu'on craignait qu'il n'eût trop de souci de la liberté * >.

• 1. Ann., XV, 52.

Il ne s'est donc pas formé contre les Césars un parti puissant et homogène, avec un programme fixe, des desseins arrêtés, qai vit clairement ce qu'il voulait et travaillât sans relâche à Taccomplir, mais des conjurations de hasard, des explosions momentanées de haines personnelles, qui en voulaient à Thomme plus qu'au régime. Pour en comprendre la raison, rappelons-nous quelle était la nature de l'Empire. Un parti politique se détermine non seulement par les principes qu'il professe, mais par le caractère du gouvernement qu'il combat. Si l'Empire avait été une monarchie pure, l'opposition n'aurait pas manqué d'être franchement républicaine. Elle fut incertaine et indécise, parce que l'Empire l'était aussi et que des dehors républicains y couvraient une autorité absolue. On peut croire sans doute que, parmi ces mécontents, il s'en trouvait auxquels il ne suffisait pas de faire de belles phrases sur la République ancienne, mais qui étaient disposés à tenter quelque entreprise et à exposer leur vie pour elle ; seulement ils devaient être très rares. Les autres n'allaicdit pas si loin et on les aurait contentés en corrigeant quel, ques excès d'autorité, quelques abus de pouvoir. Ce qui prouve bien qu'ils n'étaient pas des ennemis irréconciliables de l'Empire, c'est qu'en général ils allaient chercher dans la famille impériale quelque prince qui passait pour être plus libéral que les autres, Drusus ou Germanicus, et reportaient sur lui toute leur affection et toutes leurs espérances. Ils disaient que, « s'il devenait le maître, il rendrait la liberté au peuple romain * ». Cela voulait-il dire qu'il abdiquerait son autorité souveraine et se réduirait au rôle d'un magistrat d'autrçfois? Personne n'était assez sot pour le croire ; mais la liberté, comme ils l'entendaient, n'avait rien d'intransigeant.

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