‹ TaciteChapitre 78 sur 138 · Agricol.j · texte numérisé non relu

Agricol.j

2. Tacite prend déjà le mot respublica dans cette acception et l'oppose au gouvernement impérial : quotusquisque qui remputlicam vidisset {Ann., 1, 3).

moment, il n'en était pas l'ennemi. N'oublions pas que non seulement il a obtenu vite les fonctions publiques, mais qu'il les tenait directement de la faveur des princes. Il n'hésite pas à le reconnaître, à une époque où il aurait eu peut-être quelque intérêt à le cacher. Mais nous avons de ses opinions vers ce temps-là un témoignage plus évident encore dans le premier écrit qui nous reste de lui, le Dialogue sur les orateurs. L'ouvrage, fort intéressant en lui-même, l'est encore plus quand on songe à la situation de l'auteur. J'ai cru pouvoir affirmer que, bien qu'il n'ait été probablement publié qu'après la mort de Domitien, il avait dû être composé plus tôt. Tacite alors venait d'être questeur ou édile; il avait débuté avec éclat au barreau et, sans doute aussi, au Sénat ; il était, selon le mot de Pline, « tout florissant de renommée >. Il avait donc intérêt à glorifier les orateurs de son temps, parmi lesquels il tenait une place éminente. Mais son jugement est si ferme, sa sincérité si entière, qu'il les traite sévèrement, quoique sa sévérité retombe sur lui-même. « Ce beau nom d'oratoreSy nous dit-il, on n'ose plus le leur donner; il est réservé à ceux d'autrefois. Les nôtres sont appelés causidici, advocati, patroni. » Et ce n'est pas d'un mal accidentel et passager que souffre l'éloquence contemporaine; quelque éclat qu'elle paraisse jeter, il la croit condamnée à une médiocrité irrémédiable, et il en donne les raisons.

Parmi ces raisons, il y en a qui tiennent à la mauvaise éducation que reçoivent les jeunes gens dans leur famille ou chez les rhéteurs, et à des habitudes fâcheuses qu'on avait prises au barreau. Celles-là, on les avait déjà indiquées; elles n'ont pas échappé à la sagacité de Quintilien. Mais Tacite en ajoute une autre beaucoup plus grave, qu'il est le premier à signaler, qu'on n'avait pas vue, ou qu'on ne voulait pas voir, et sur laquelle il faut insister pour en saisir toute l'importance.

La critique littéraire^ pour Aristote et ses disciples, était surtout une branche de la philosophie. Ils traitaient la littérature comme les autres productions de Tesprit; ils en étudiaient chacun des genres en lui-même, et isolé de toutes les conditions de temps et de lieu, cherchant à en démêler la nature propre, le réduisant à ses éléments essentiels, qui ne changent pas, lui imposant des règles absolues d'après les lois de la logique pure. C'est ee qu'on peut appeler la critique esthétique. Aujourd'hui nous procédons d'une autre manière; nous remettons les grands écrivains dans leur milieu, convaincus que le plus souvent leur époque explique leurs œuvres. C'est la critique historique, que nous n'avons pas inventée, mais dont nous nous sommes mieux servis qu'on ne l'avait fait encore. Les Grecs ont pratiqué surtout la première; il me semble que les Romains ont entrevu l'autre. Dans une de ses lettres à Lucilius, Sénèque, après avoir constaté, comme Tacite, que l'éloquence de son temps est en pleine décadence, en accuse la corruption des mœurs publiques : talis hominum oratio qualis vita *. Cet axiome Fisque de paraître aujourd'hui un lieu commun; c'était alors une nouveauté de faire dépendre la littérature d'un peuple de sa situation morale. Tacite va plus loin; il énonce une idée plus nouvelle et plus profonde quand il la rattache à son état politique. Je ne me souviens pas qu'à Rome personne l'ait fait avant lui, au moins d'une manière aussi précise. Sa pensée, c'est que la décadence de l'art oratoire est la suite naturelle, inévitable, de l'établissement de l'Empire. Sous la République, la parole était maîtresse de tout. Les questions les plus graves, qui intéressaient le sort des nations, se débattaient au Forum, en plein jour, devant le peuple entier, dans des luttes passionnées, et la violence

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