Sénèquo, EpisL
même de ces luttes lui semble une condition nécessaire pour que Fart de parler atteigne à sa perfection. « La grande éloquence, a-t-il dit dans une phrase célèbre, est comme la flamme. Il lui faut des aliments pour se nourrir, du mouvement pour s'exciter, et ce n'est qu'ei brûlant qu'elle brille *. » Il ajoute qu'Auguste l'a pacifiée ainsi que tout le reste ; mais, comme elle est faite pour la guerre, la paix lui a été mortelle. Exilée de la place publique, prisonnière dans des salles fermées, réduite à ne plus figurer que dans des combats de parade, devant des auditoires restreints, la grande éloquence est morte, et tant que durera l'Empire, elle ne pourra plus renaître.
Voilà une conclusion qui n'aurait pas été sans doute du goût de Quintilien. Il avait composé, lui aussi, un traité que nous n'avons plus sur les causes de la corruption de l'éloquence. Nous savons qu'il trouvait beaucoup de défauts à celle de ses contemporains, mais c'étaient des défauts qui pouvaient se guérir ; il comptait, pour en corriger son temps, sur les jeunes gens qui sortaient de son école, et, dans le nombre, il en signale déjà « qui marchent sur les pas des anciens ». Je crois bien aussi que Pline, qui avait lu le Dialogue sur les oraleursj puisqu'il en cite une phrase, n'en devait pas partager toutes les idées. Fier, comme il l'était, de son talent, heureux de ses succès, il lui aurait été pénible de se résigner à une infériorité nécessaire. Tacite, au contraire, en a pris virilement son parti. On voit qu'il a renoncé sans trop de peine à l'espérance d'égaler jamais les orateurs anciens. Personne, à ce qu'il semble, n'aurait dû regretter plus que lui un régime si favorable à la grande éloquence et qui lui aurait fait sans doute une place si haute ; et pourtant, il paraît en supporter faci-
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lement la perte. Dans le tableau qu'il trace de Tancienne république, il insiste sur les mauvais côtés plus que sur les bons, — ce qui était presque une nouveauté, — il montre les dangers de cette anarchie c que les sots appellent la liberté * ». — c Rome, dit-il, se consumait dans des querelles de parti; il n'y avait ni paix dans le Forum, ni accord dans le Sénat, ni règle dans les jugements, ni respect pour les supérieurs, ni limite fixe à l'autorité des magistrats. » Il n'y trouve rien qui lui semble très regrettable, et, à tout prendre, son époque lui paraît plus heureuse. Les choses y sont mieux ordonnées; ce n'est plus une foule ignorante qui gouverne, c'est le plus sage; et l'autorité d'un seul assure la tranquillité publique ^. 11 accepte donc pleinement l'Empire, et non seulement il l'accepte pour lui, mais il veut entraîner à son opinion ces jeunes gens qu'enflamment les succès de l'école et qui rêvent d'un grand avenir. Il ne leur cache pas que leur éloquence aurait trouvé sous la République des matières plus dignes d'elle et qu'ils pouvaient y arriver à des fortunes politiques plus brillantes, mais, en même temps, il leur montre ce que coûtaient ces fortunes, à quels dangers il fallait s'exposer pour les conquérir et de quel prix Cicéron a payé sa gloire. Le meilleur est donc de prendre son époque comme elle est et de s'y accommoder de bonne grâce. « Puisqu'on ne peut obtenir à la fois une grande renommée et un tranquille repos, que chacun jouisse des avantage^ du siècle où il vit, sans décrier celui où il n'est pas. » — C'est la sagesse et la modération mêmes, et rien n'est plus éloigné de l'idée qu'on voudrait nous donner de Tacite.
1. Dial.y 40 : alumna licentix quant slulti liber taiem vacant,
2. Quid opus est multis apud populum concionibus, quum de republica non imperili et mulli délibèrent, sed sapientissimus et unus? {Dial.y 41.) N'oublions pas que nous sommes du temps de Vespasien.
LES OPÏNIONS POLITIQUES DE TACITE. iO'i
Opinions politiques de Taeite à la mort de Domitien. — VAgricola. — Quel était son dessein eu le publiant. — Situation qu'il prend entre les partis.
A la vérité, ces paroles sont vraisemblablement d'un temps où Tacite était jeune, bien accueilli des empereurs, heureux du présent, confiant dans Tavenir; il n'avait pas encore traversé les trois dernières années de la tyrannie de Domitien. Faut-il croire que cette épreuve, . dont on a vu qu'il avait cruellement soufTert, ait changé ses opinions politiques ? C'est ce que peut nous apprendre la Vie d'Agricola, le premier en date de ses ouvrages his toriques, qui fut publié en 98, au début du règne de Trajan.
L.'Agrioola soulève une question assez délicate, qu'on a beaucoup discutée et résolue de diverses manières: comment Tacite fut-il amené à le composer ? Il semble bien qu'il n'en avait pas d'abord la pensée. Après la mort de Domitien et l'avènement de Nerva, il songeait à écrire l'histoire des événements qui venaient de se passer. Pour secouer l'apathie d'un grand nombre de Romains et les empêcher d'oublier, il jugeait utile de leur remettre sous les yeux les maux qu'ils avaient supportés et la manière aussi heureuse qu'inattendue dont ils venaient d'en être délivrés. D'où vient que, sans renoncer définitivement à son projet, il se soit interrompu pour s'occuper d'un autre ouvrage ?
Le ton oratoire qui règne dans VAgricola a fait supposer à quelques critiques que c'était une sorte de laudatiojunehrk S et que Tacite l'a composé pour rendre à
1, Uûbner, Hermès, I, p. 438 et suiv. Voir aussi l'ouvrage que vient de publier M. Friedrich Léo, professeur à TUniVersité de Gœttingue^ et qui est intitulé Die Griechtah-Bômiscke Biographie,
son beau-père un honneur dont il aurait été privé quaad il mourut. Cela se faisait, à ce moment, dans les salles de lectures publiques. On y prononçait Téloge des victimes de Domitien, et nous avons vu que Pline regardait comme un devoir d*y assister. Mais il faut remarquer qu'Agricola ne se trouvait pas tout à fait dans la situation des gens dont Pline allait entendre l'oraison funèbre. On ne pouvait pas dire que ce fût une des victimes de Domitien, puisqu'il est mort dans son lit, et probablement de mort naturelle. Tout le monde put assister à ses funérailles, et nous savons par Tacite môme que rien ne manqua aux honneurs qui lui furent rendus *. Domitien, qui ne le redoutait plus depuis qu'il était mort, n'aurait pas commis la faute de lui faire un outrage inutile en empêchant qu'on fît son éloge à la tribune, comme c'était l'usage. Seulement il est possible que cet éloge, dans lequel l'orateur se sentait gêné par la jalousie du maître, n'ait pas tout à fait contenté Tacite et qu'il ait tenu à le refaire, pqur donner aux exploits d'Agricola tout l'éclat quïls méritaient d'avoir. Ainsi l'affection filiale suffît à la rigueur pour expliquer qu'il ait composé cet ouvrage. Cependant, lorsqu'on le lit avec soin, on s'aperçoit qu'il devait avoir encore une autre intention. S'il n'avait voulu que glorifier son beau-père, il semble qu'il s'y serait pris d'une manière un peu différente. Assurément il fait bien ressortir ses talents militaires et ses grands mérites d'administrateur. C'était l'essentiel ; mais il met une insistance singulière à vanter chez lui certaines qualités, qui ne sont pas celles que le monde place d'ordinaire au premier rang, la mesure, la prudence, l'habileté, la modestie, la répugnance pour les protestations vaines et les forfanteries sans résultat, la résignation à ce qui
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ne peut être empêché. Ces vertus de demi-teinte, il convenait sans doute de les signaler : elles ont leur prix, surtout à l'époque où vivait Agricola ; mais Tacite ne les aurait pas célébrées avec une sorte d'affectation, s'il n'avait eu quelque raison de le faire. Il faut croire que cette sagesse timide ne plaisait pas à tout le monde, et qu'il y avait des gens qui la traitaient de lâcheté. C'est évidemment pour ceux-là que Tacite écrit ; il oppose à leurs bravades l'exemple de cet honnête homme qui savait céder à propos et tournait les obstacles au lieu de se briser contre eux. Il fait entendre à ces exagérés qu'il est facile de déclamer contre la tyrannie depuis qu'il n'y a plus de tyran, et qu'on peut le faire sans péril, mais que tout le monde l'a subie, eux comme les autres, lorsqu'il n'y avait pas moyen de lui tenir tête ; et, pour avoir le droit de leur parler en toute franchise, il se met lui-même sans hésiter au nombre de ces sénateurs épouvantés dont Domitien faisait ses complices, et qui se résignèrent à condamner les victimes qu'il leur était impossible de sauver. « Nos mains, dit-il, nos propres mains ont traîné Helvidius en prison*. » Il veut dire : < Quand le délateur Publicius Certus s'est jeté sur lui pour le traîner au cachot où l'on allait l'étrangler, nous l'avons laissé faire. Aucun de nous, ni moi ni les autres, n'avons eu le courage de nous mettre entre l'assassin et sa victime. Nous n'avons pas davantage empêché Bsebius Massa de verser le sang de Senecio et de nous en couvrir, et il ne nous convient guère de prendre aujourd'hui des attitudes arrogantes après tant de faiblesses. » A ces violents du lendemain, qui parlaient haut et ne ménageaient pas leurs adversaires, il répond du même ton; il leur oppose la conduite prudente d'Agricola, et les actes dont il le félicite le plus doivent