‹ TaciteChapitre 85 sur 138 · Bist,. h 45, as · texte numérisé non relu

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a. ^t., XV, ^.

pour ses clients, protecteur des gens de lettres, qui faisait lui-même des vers, plaidait au barreau, déclamait devant ses amis. Il excellait à tous les exercices du Champ de Mars, et passait pour le meilleur joueur d'échecs de son époque, talent qui lui avait valu l'amitié de Caligula. Du reste, il était peu sévère dans ses mœurs, ce qui achevait d'en faire un héros de la mode, et à l'occasion montait sur le théâtre pour y jouer la tragédie. Quand on sut qu'il était décidé à délivrer l'Empire de Néron et à prendre sa place, ce fut un entraînement général à se mettre dans le complot; on vit même des débauchés, des efféminés, qu'on n'aurait jamais soupçonnés d'une telle audace, aiguiser des poignards et réclamer l'honneur de frapper le premier coup. Mais cette énergie tomba subitement devant le danger ; la peur saisit aussitôt tous ces gens qui prenaient d'avance des attitudes de héros. Avant même d'être interrogés, ils s'empressaient de révéler tous les secrets de la conjuration et de désigner leurs complices. Chacun d'eux nommait ses meilleurs amis; Lucain dénonça sa mère. Il semble que Tacite ait voulu rendre cette faiblesse plus honteuse, en y opposant la mort d'Épicharis. C'était une femme de mœurs légères, qui avait été mise on ne sait comment au courant du complot. Pour la faire parler, on la soumit aux tortures . les plus cruelles, sans pouvoir lui arracher un aveu. Le lendemain, comme on allait recommencer, et qu'elle craignait de n'avoir plus la force de se taire, elle détacha la ceinture qui entourait son sein, et se pendit dans la litière qui la ramenait au bourreau : « Courage admirable, dit Tacite, dans une affranchie, dans une femme, qui, soumise à une si terrible épreuve, protégeait de sa fidélité des étrangers, presque des inconnus, tandis que des hommes de naissance libre, d'un sexe fort, des chevaliers romains, des sénateurs, n'atteu-

daieut pas les tortures pour trahir à l'envi ce qu'ils avaient de plus cher. » Ce récit montre que Tacite ne se faisait pas beaucoup d'illusion sur l'aristocratie de son temps; quel que fût son respect pour le grand nom du Sénat, je crois bien qu'il pensait que, si le pouvoir lui était remis, il n'en ferait peut-être pas toujours un bon usage. A Tavènement de Vespasien, quelques sénateurs essayèrent de profiter de l'occasion pour donner un peu plus d'importance au Sénat. Tacite, qui a raconté cette tentative, ne semble pas éprouver pour elle une bien grande sympathie ; il en parle froidement, et tout en louant beaucoup la sagesse et les vertus d'Helvidius Priscus, il prête à son adversaire un discours fort raisonnable, où il lui fait dire notamment : € qu'il faut se rappeler toujours dans quel siècle et sous quel gouvernement on vit, et que, quant à lui, s'il admire le passé, il s'accommode du présent * ».

S'accommoder à son temps, garder le gouvernement qu'on a, et, même si l'on regrette le passé, se résigner au présent, c'était, on s'en souvient, la conclusion de son premier ouvrage ; c'est celle aussi des derniers et, d'un bout de sa vie à l'autre, il n'a pas changé. La seule différence, c'est qu'au début, dans le Dialogae sar les orateurs, sa résignation avait quelque chose de vif et d'aisé, plus d'entrain et de belle humeur; avec le temps, elle est devenue plus morose. Les épreuves qu'il a traversées, la pratique des hommes, l'expérience des choses l'ont rendu moins confiant et plus triste, mais elles Font confirmé aussi dans l'idée qu'il ne faut pas être trop exigeant et courir après les perfections chimériques et les gouvernements accomplis. Celui auquel le monde obéit en ce moment est loin d'être sans défauts, mais il a du moins cet avantage de répondre

i. lîisL, IV, 8.

aux nécessités présentes : c'est une raison de s'en contenter. Tacite Ta dit formellement à deux reprises, dans des circonstances différentes. A la vérité, la première fois, il fait parler un de ses personnages, et ce personnage est un prince, mais il semble bien prendre à son compte les paroles qu'il lui prête. Il fait dire à Galba, quand il adopte Pison, qu'il aurait bien voulu rétablir la République, mais < que ce corps inxmense de l'Empire ne pouvait se tenir debout et en équilibre sans une main qui le dirigeât^ ». Rien n'était plus vrai : l'étendue de la domination romaine, la diversité des peuples dont elle se composait, la poussée des barbares sur les frontières, rendaient nécessaire l'unité du commandement. Dans l'autre passage, il parle en son nom. Au début des Histoires^ en résumant le règne d'Auguste, il rappelle « que c'est dans l'intérêt de la paix publique qu'on a été amené à concentrer l'autorité dans la main d'un homme * », et il n'ajoute pas qu'on ait eu tort de le faire; il accepte donc la monarchie comme Auguste l'a faite, ou, si l'on veut', il s'y résigne. C& n'est point un gouvernement idéal, un de ceux dont les philosophes nous font des tableaux enchanteurs dans leurs ouvrages. Comme toutes les choses humaines, il a ses qualités et ses défauts ; mais, par ses défauts même et par ses qualités, il est le seul qui soit approprié à une société dont il a dit < qu'elle ne peut supporter ni la pleine liberté, ni la pleine servitude ».

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