A ROME
Le livre de Sénèque le père sur la déclamation, malgré l'intérêt qu'il présente, est peu connu du public. Il n'a pas été traduit en français depuis 1663, où on l'avait fort mal traduit, et je ne crois pas qu'il en existe une seule version dans aucune des langues étrangères. C'est qu'en effet la tâche est difficile et bien faite pour effrayer les plus intrépides traducteurs. Un de nos jeunes professeurs, M. Bornecque, a eu le courage de l'entreprendre, et l'Académie française a jugé qu'il y avait réussi en lui accordant la part la plus importante du prix Jules Janîn *. Il lui a fallu s'occuper d'abord du texte de son auteur, qui était fort altéré dans les manuscrits. Il a profité des corrections qu'on y a faites en Allemagne dans ces dernières années, et il y ajoute les siennes. Il a mis en un français clair ce latin obscur et heurté ; il a complété son travail par des notes courtes, nettes, pleines d'informations précises, enfin il a rendu Sénèque lisible pour nous, ce qui est un grand service. Il semble, lorsqu'on l'aborde, qu'on va seulement satis-
i. Sénèque le rhéteur, — Controveraes et suasoirea, traduction nouvelle par Henri Bornecque ; Garnier, 1002,
faire une curiosité, et il se trouve, quand on Ta fini, qu'on a résolu quelques-unes des questions les plus délicates de l'histoire des lettres antiques. Rien ne sera, je crois, plus facile que de le montrer.
L'éducation oratoire chez les anciens Romains. — La rhétorique de Caton. — Introduction de la rhétorique grecque à Rome.
Renan, en recevant M. de Lesseps à l'Académie française, lui disait: < Vous avez horreur de la rhétorique, et vous avez bien raison, c'est, avec la poétique, la seule erreur des Grecs. Après avoir fait des chefs-d'œuvre, ils crurent pouvoir donner des règles pour en faire : erreur profonde ! Il n'y a pas d'art de parler, pas plus qu'il n'y a d'art d'écrire. Bien parler, c'est penser tout haut. Le succès oratoire et littéraire n'a jamais qu'une cause, l'absolue sincérité. »
Renan se trompe : il y a un art de parler et il y a un art d'écrire. Sans doute, qu'on parle ou qu'on écrive, il faut être sincère ; on ne doit jamais dire que ce qu'on pense, mais le penser et le dire ne sont pas la même chose. L'expérience prouve, au contraire, qu'il est très rare qu'on arrive du premier coup à exprimer exactement ce qu'on pense, comme on le pense et comme on le sent. Tantôt la parole est trop faible pour rendre la pensée, et tantôt elle la dépasse dans l'eflFort qu'elle fait pour l'atteindre. Il est sûr que la sincérité, la conviction, servent beaucoup celui qui parle, mais elles ne lui suffisent pas. S'il ne s'agissait que d'être convaincu qu'on a raison pour faire partager son opinion aux autres, les plaideurs n'auraient pas besoin de se munir d'un avocat ;
ilî» plaideraient leur cause mieux que personne. On a tant abusé de là rhétorique qu'il est naturel qu'on s'en défie, mais elle n'est pas condamnée à être nécessairement un art de mensonge. Il y a aussi un art de dire la vérité qui la rend plus persuasive, et cet art s'enseigne comme tous les autres.
Les Grecs le savaient bien, et c'est pour cela qu'ils inventèrent la rhétorique. Comment elle naquit chez eux, à quelle époque, sous quelle forme, et le caractère qu'elle y a pris dès l'origine, c'est une étude très curieuse et qui peut aider à nous les faire bien connaître ; mais je n'ai pas à m'en occuper ici *. Je me bornerai à parler de Rome.
A Rome, ainsi que dans toutes les cités libres, la parole avait une grande importance. Ce n'était pas, au moins dans les premiers temps, un divertissement de lettré ; on ne parlait pas pour parler, on parlait pour agir {agere causam, actio). Comme on avait peu de souci de la forme, on ne prenait pas la peine d'écrire les discours d'avance pour les répéter de mémoire. Même au temps de Cicéron, on fut surpris qu'Hortensius l'eût fait quand il défendit Messalla '. L'affaire finie, on ne s'en occupait plus, et ce n'est qu'assez tard qu'on eut l'idée de récrire le discours après qu'il avait été prononcé, soit pour l'instruction de ceux qui ne l'avaient pas entendu, soit pour en conserver le souvenir à la postérité.
Il n'était pourtant pas possible qu'avec le temps on ne fût pas amené à faire quelques réflexions et quelques observations à propos des merveilleux effets qu'on voyait produire à la parole dans les assemblées publiques. D'abord on s'apercevait bien qu'en général les orateurs
1. On peut consulter à ce sujet Texcelleiite Histoire de la Lillerature grecque de MM. Alfred et Maurice Croiset.