Quintilien, II
mations finirent sans doute par absorber presque tout le temps des élèves à Fécole.
Quand Télève arrive chez le rhéteur, vers treize ou quatorze ans, il sort des mains du grammairien, qui lui a enseigné tant bien que mal tout ce qu'on apprend chez nous jusqu'à la fin de la classe de seconde. On Ta même préparé, pendant les derniers temps, à l'enseignement que le rhéteur va lui donner et qu'on regarde comme le couronnement des études. Il attend avec impatience qu'on le mette véritablement à la rhétorique, et surtout qu'on le fasse déclamer. Songez que, le jour où il prendra part à cet exercice, il va devenir, au lieu d'un élève, un personnage qu'on écoute et qu'on applaudit. Au milieu de l'émotion du jeune auditoire, le maître donne le sujet de la déclamation; puis, après l'avoir énoncé, il l'explique. Il montre quel en est le caractère, de quels développements il est susceptible, s'il faut mettre les personnages eux-mêmes en scène et supposer qu'ils défendent leurs intérêts, ou s'il convient mieux de les tenir éloignés et de leur donner un avocat ; il indique les dangers qu'il faut éviter et les principaux arguments dont on peut se servir. Cette partie préliminaire, qu'on appelle sermo, est le véritable enseignement du professeur, et Quintilien exige qu'il y donne beaucoup d'importance *. Alors le rôle de l'élève commence. Il compose sa déclamation, il l'écrit, puis la lit devant le maître, qui la corrige phrase par phrase. Cela fait, il l'apprend par cœur et la récite avec les intonations et les gestes qu'on lui a enseignés. C'est donc deux fois de suite qu'il la répète devant le maître et les camarades, une fois assis, l'autre debout; Juvénal a quelque raison
1. Quintilien, VII, 1, 14. — Dans ce qu'on appelle Le» p6/i7«5 déclamations de Quintilien, qui ne sont pas de lui, nous avons des exemples fort curieux du sermo du professeur. Voyez notamment la 320« déclamation.
de dire que ce régime auquel on soumet la classe est bien fait pour lui donner une indigestion d'éloquence ^ Mais on se garde d'en rien laisser voir; ce serait manquer grossièrement à la politesse, au savoir-vivre, à ce qu'on appelle avec un peu d'exagération Vhumanitas, que de ne pas admirer un orateur qui débute. D'ailleurs ces jeunes gens savent bien que la complaisance est réciproque, et que celui qu'ils applaudissent leur rendra, quand ils déclameront à leur tour, ce qu'ils ont fait pour lui. Aussi, à la première phrase un peu brillante que leur camarade prononce, le jeune auditoire se lève ; on quitte sa place, on trépigne, on hurle, c'est un délire '. Qu'on se figure ce que ces scènes pouvaient être dans ces classes agitées, bruyantes, qui comptaient quelquefois deux cents écoliers. Le débutant en sort enivré d'orgueil, et lorsque, à son retour chez lui, il a reçu les félicitations de sa famille émue, il peut croire qu'il est déjà un Cicéron. Tout n'est pas fini; après le triomphe de l'écolier vient celui du maître. 11 fait emporter le pupitre derrière lequel il parle ordinairement, il se dresse dans sa chaire, et, reprenant le sujet que les élèves viennent de traiter, il en donne le corrigé. C'est une fête pour la classe de l'entendre, et elle y prend un plaisir si vif qu'elle se demande si ce n'est pas véritablement un crime d'empêcher les autres d'en jouir. C'est ainsi que dut venir l'idée d'ouvrir les portes de l'école le jour où le rhéteur devait parler et de laisser entrer ceux qui voulaient l'entendre.
On y vint en foule. La société de ce temps, plus éprise
1. C'est, dit Juvénal, soumettre les professeurs et les élèves au régime du chou répété : Occidit miseroB crambe repelila magistros (VII, 154).
2. Quintilien, 11^2, 9 : proni atque succincii ad omnem clausulam non exsurgunt modo^ sed etiam excuirunt et cum indecora exsultatione conc/amaw ^ Verrius Flaccus imagina, pour donner encore plus d'émulation aux élèves, de les faire composer ensemble, et de leur distribuer en prix des livres rares. (Suétone, De gramm., 17.)
que jamais des lettres et un ^u désoccupée de la politique, trouvait dans ces solennités littéraires une distraction dont eUe avait besoin. Les plus iUustres orateurs, Messalla, PoUion, l'empereur lui-même, avec ses grands ministres, Agrippa et Mécène, les encourag-eaienl par leur présence. L'école était pleine le jour où un maître célèbre, Porcins Latro, Âlbucius Silus, Gallio, devait prendre la parole. Les pensées ingénieusesi les phrases à effet, les images inattendues, les cliquetis de mots, toutes ces fleurs artificielles dont ils paraient leurs discours étaient accueillies par des cris d'enthousiasme. Le lendemain, dans les sociétés mondaines et lettrées de Rome, il n'était pas question d'autre chose. Les opinions étaient souvent fort partagées; il y avait des rivaux jaloux qui se moquaient sans pitié des expressions dont l'orateur s'était servi, et qu'on avait applaudies la veille. D'autres, plus audacieux encore, osaient reprendre le sujet qu'il avait traité, pour montrer qu'ils avaient plus de talent que lui. Les admirateurs, au contraire, ne tarissaient pas d'éloges. Ils répétaient les beaux endroits qu'ils avaient retenus et dont, à l'occasion, ils se servaient pour leur compte. Cependant, taalgré le bruit que faisaient ces déclamations au moment où l'on venait de les entendre, il était à craindre qu'il n'en restât rien dans la suite. Elles devaient être souvent improvisées. D'autres fois les orateurs, selon le mot de Latro, les écrivaient dans leur tête, mais aucun d'eux ne songea jamais à les publier. Ainsi tous ces rhéteurs, qui étaient après tout des gens de talent et qui eurent, à leur époque, tant de renommée, risquaient beaucoup de périr tout entiers; et en effet on nous dit, quelques années après leur mort qu'on ne possédait rien d'eux qui fût authentique *^.