Sénùque, Controv., V, préf
Dans sa famille, il ne devait pas être toujours commode. Il entendait que sa femme, Helvia, vécût à la manière des matrones de Tancion temps, il la confinait dans les soins du ménage et ne voulut pas permettre qu'elle se donnât un vernis de littérature et de philosophie, comme le faisaient tant d'autres femmes du monde. Il aimait beaucoup ses trois fils, auxquels il avait fait donner une brillante éducation, et qui furent tous des gens très distingués. Il était fier d'eux et, comme tout le monde, les croyait réservés à un grand avenir, ce qui ne l'empêche pas de leur parler quelquefois avec rudesse. On voit bien qu'entre eux et lui il devait y avoir un désaccord. Les fils voulaient être de leur temps. Us ne condamnaient pas sans réserve les façons nouvelles de parler et d'écrire, ils ne tenaient pas les yeux obstinément foés sur le passé, ils avaient confiance en l'avenir, ils pensaient que l'humanité devait se perfectionner avec l'âge : l'un d'eux n'est-il pas le premier des philosophes anciens qui ait formulé d'une manière précise la théorie du progrès? Le vieillard, au contraire, était morose, découragé ; il proclamait que tout allait plus mal qu'autrefois, et que c c'çst une loi fatale, immuable, que les choses humaines parvenues au faîte retombent au plus bas degré plus vite qu'elles n'étaient montées •. Il est permis de croire qu'entre des gens qui professaient des opinions si opposées, les discussions devaient être assez fréquentes. Pour convaincre ses fils, le père s'étendait en éloges du passé, et, parmi les comparaisons qu'il en faisait avec le présent, il rappelait sans doute que cette époque fut la plus brillante de la déclamation romaine; il parlait de ces grands rhéteurs dont on ne savait plus que le nom, il citait les plus beaux passages de leurs discours qu'il avait retenus et qui n'existaient plus que dans sa tête. Depuis qu'il les avait entendus, plus d'un demi-siècle
s'était écoulé, mais il ne les avait pas oubliés. Dans un temps OÙ Ton avait fait de la mémoire un art qui s'enseignait dans les écoles, celle de Sénèque tenait du prodige. < Il retenait deux mille noms et les redisait dans Tordre où on les avait énoncés. 11 répétait plus de deux cents vers qu'il venait d'entendre, en commençant par le dernier. » Ses enfants, qui prenaient grand plaisir à l'écouter, lui demandèrent de recueillir tous ces souvenirs pour les empêcher de se perdre. Il ne se fit pas trop prier, car, comme il l'avoue de bonne grâce, « il ne lui déplaisait pas de redevenir jeune un moment et de retourner à l'école ». C'est ainsi que fut composé le livre intéressant où revivent pour nous les rhéteurs du premier siècle.
Il ne contient pas d'eux des discours entiers : la mémoire de Sénèque, si merveilleuse qu'elle fût, n'aurait pas probablement suffi à les retenir dans leur ensemble. Il s'est contenté d'en citer des phrases, des passages et quelquefois des développements entiers qui l'avaient frappé. Le titre que l'ouvrage porte dans les manuscrits (Oratornm et rhetorum senteniias, diviaiones, colores) indique ce que l'auteur a voulu faire. Il a tenu d'abord à reproduire les pensées brillantes (sententias) pour lesquelles on avait un goût si décidé : c'était alors ce qu'on applaudissait le plus et ce qu'on oubliait le moins. Le plan du discours (divisio) avait aussi beaucoup d'importance ; on cherchait à y mettre le plus de finesse et de subtilité possible; Fénelon reproche le même défaut aux prédicateurs de son temps. La signification du mot colores est plus étendue, et il est plus difficile de la préciser. D'une manière générale, il signifie la façon dont l'orateur comprend la cause qu'il va plaider et le tour qu'il lui donne, sa manière de présenter les événements, l'attitude qu'il attribue aux personnages. Un père se plaint que son fils refuse de le
242 TAQTE.
nourrir et il le traduit devant les tribunaux, mais doit-il y paraître irrité, menaçant, armé de la loi et demandant qu'elle soit rigoureusement appliquée, ou triste, gémissant, honteux d'être réduit à cette extrémité de traîner son enfant en justice? entre ces deux coaîears on peut choisir. Quelquefois* le mot a une signification plus nette encore, il s'applique à un incident qu'on invente pour donner plus d'intérêt à la cause ou la rendre plus facile à défendre. Un père qui est convaincu qu'un de ses fîls a voulu l'assassiner ordonne à l'autre de le mettre à mort. Celui-ci hésite et se contente de jeter son frère dans une barque et de l'abandonner aux flots. Plus tard, quand il est poursuivi par le père pour crime de désobéissance, il raconte, pour se justifier, que lorsqu'il traînait le malheureux vers la mer pour l'y précipiter, il a passé par hasard près du tombeau de sa mère et qu'il a cru entendre en sortir une voix qui lui défendait d'obéir. Voilà une couleur tout à fait dramatique et qui prête aux plus grands effets. On n'a pas de peine à comprendre l'importance que les couleurs ont prise dans l'école ; elles étaient un élément de nouveauté et d'originalité qui rajeunissait les sujets usés. Les jeunes imaginations s'y donnaient carrière, et elles fournissaient aux gens d'esprit l'occasion de les faire tout de suite reconnaître et applaudir : d'une couleur nouvelle et heureuse Rome s'entretenait toute une journée.
L'ouvrage de Sénèque contient dix livres de coniroversiœ, c'est-à-dire de causes civiles, semblables à celles qui se plaidaient devant les juges, et des suasoriœ, dont le sujet était emprunté à l'histoire, et qui ressemblaient aux discours français et latins qui se donnaient et se donnent encore quelquefois dans nos classes de rhétorique*. Une partie de l'œuvre est malheureusement
1. Pressons-nous de nous servir de ce mot de classe de rhélo'
perdue, mais ce que nous en avons conservé suffit pour nous donner une idée du reste.
Les controverses. — Raison de leur succès. — L'invention des sujets. — Leur monotonie. — Moyens qu'on emploie pour les varier.
C'était la controverse qui, dans les écoles anciennes,
intéressait le plus les élèves et les maîtres, et la raison
en est facile à trouver. L'antiquité a toujours préféré
réloquence judiciaire aux autres. D'ailleurs tous ceux
qui suivaient les cours des rhéteurs étaient appelés à
plaider un jour devant les tribunaux, tandis que fort
peu d'entre eux arrivaient à entrer au Sénat; il était
donc naturel qu'on les exerçât surtout à ce qu'ils
devaient faire. L'idée dut même venir d'abord, pour
moins s'éloigner de la réalité, de reprendre à l'école les
causes plaidées devant les juges, quand elles avaient
fait du bruit et qu'elles prêtaient à de beaux mouvements
oratoires. Au moment où Rome était tout occupée du
procès de Milon, Brutus imagina de refaire le plaidoyer
que Cicéron venait de prononcer pour le défendre, et
qui ne l'avait pas sauvé; seulement il le prit sur un ton
bien différent. Cicéron s'était efforcé de prouver que
Milon n'était pas l'agresseur; Brutus, au contraire,
avoue sans détour qu'il avait attendu Clodius sur la
route pour le tuer et il le félicite d'avoir eu le courage
de délivrer la République d'un de ses plus mortels
ennemis. Les gens qu'il réunit ce jour-là, pour entendre
sa controverse, purent, dans le déclamateur, deviner le
rique; il va être remplacé dans le jargon moderne par celui de clisse de vremière»
futur meurtrier du tyran. Au commencement du règne de Néron, il se passa une aventure tragique, que Tacite a racontée. Un tribun du peuple, Octavius Sagitta, était Tamant d'une femme mariée, qui s'appelait Pontia. Il l'avait décidée à se séparer de son mari et lui avait fait promettre de l'épouser; mais, une fois libre, Pontia hésitait, par l'espérance d'un mariage plus riche, et môme elle finit par reprendre sa parole. < Octavius désespéré se plaint, menace, invoque sa réputation perdue, sa fortune épuisée. Toujours repoussé, il demande pour consolation une dernière nuit dont les douceurs lui rendront l'empire sur ses sens. La nuit est fixée, Octavius y vient avec un fer sous sa toge. On sait tout ce qu'inspirent la colère et l'amour, querelles, prières, reproches, raccommodement; le plaisir eut aussi dans les ténèbres ses moments privilégiés. Tout à coup, saisi d'une fureur à laquelle Pontia ne s'attendait pas, Octavius la perce de son poignard. La suivante de Pontia accourt, il l'écarté d'un second coup, et s'élance hors de la chambre *. » Sagitta ne fut pas poursuivi tout de suite : il était magistrat et inviolable; mais à sa sortie de charge, le Sénat le condamna à l'exil. On pense bien que l'affaire était très discutée à Rome, que les uns y prenaient parti pour l'assassin, les autres pour la victime. Le jeune Lucain, qui n'avait pas encore vingt ans, mais qui était déjà célèbre et qui ne manquait aucune occasion d'éveiller sur lui l'attention publique, traita, dans quelque aaditoriam, ce sujet qui passionnait Rome, et, pour se faire des partisans des deux côtés, il plaida successivement le pour et le contre. Mais il n'était pas possible que l'école, en quête de sujets de déclamation, se contentât de reprendre les causes réelles. Les grands procès, comme ceux de Milon
et de Sagitta, les procès dramatiques qui excitent la
curiosité générale, ne sont pas communs. Ce qui est
Tordinaire devant les tribunaux, ce sont les discussions
juridiques à propos d'intérêts privés et souvent mes-
quinSy les affaires de vente, de propriété, d'héritage, etc.
On ne pouvait guère espérer que l'imagination des
jeunes gens s'enflammerait pour ce qu'on appelait
dédaigneusement des causes de gouttière et de mur
mitoyen. Il fallait leur trouver autre chose, et puisque
la réalité ne le fournissait pas, on était bien forcé de
l'inventer. L'invention est rendue plus facile par les
libertés qu'on laisse à l'inventeur ; on a grand soin de
ne lui imposer aucune gène. Une affaire civile suppose
toujours une loi que le tribunal doit appliquer : c'est la
condition môme du procès, et les procès fictifs qu'on
imagine dans l'école ne peuvent pas plus s'en dispenser
que les autres ; aussi toutes les controverses du recueil
de Sénèque sont-elles précédées d'un article de loi qui
va servir de thème à la discussion. Mais d'ordinaire cet
article ne se retrouve textuellement ni dans les codes
romains, ni dans ceux de la Grèce. C'est une législation
de f^smtaisie qui est presque partout invoquée *, et, môme
quand le fond en est exact, il est rare qu'on n'y ajoute
pas des détails qui le dénaturent. C'est aussi dans un
monde de fantaisie que les déclamateurs font vivre leurs
personnages. Est-on dans la Grèce? est-on à Rome? à
quelle époque se passent les faits qu'on va discuter? Il
est difficile de le dire. Nous voyons qu'il y est question
partout de la piraterie, qui n'existe plus dans le monde
romain depuis Pompée. Le tyran aussi y joue un grand
rôle, un tyran de petite ville, comme il a dû s'en trouver
1. M. Bornecque le montre très clairement dans ses notes. Il nous dit qu'il doit les renseignements qu'il nous donne à ce sujet à M. Paul-Frédéric Girard, prolesseur ù la Faculté de droit de Paris; il Ten remercie, et le public doit Ten remercier avec lui.
en Grèce, à l'époque de Pisistrate, mais qu'a supprim»^ partout le régime municipal sous lequel vit l'Empire. Ol en a fait un type d'homme abominable, un monstre qu. pille, qui viole, qui torture, qui tue, qui vit dans sa citadelle, entouré de satellites, tandis qu'à côté de lui. dans l'ombre, le tyrannicide le guette, attendant l'occasion de mériter la fameuse récompense sur laquelle, à l'école, on discutera sans fin, quand le coup sera fait. Ce sont si bien l'un et l'autre des personnages de convention que le tyran véritable, celui qui siège au Palatin, ne prend pas pour lui d'ordinaire les injures qu'on dit à celui de l'école, et qu'il laisse « la foule des élèves l'égorger en chœur dans les classes * » sans avoir l'air d'en prendre aucun souci.
Il semble que, dans ces conditions, l'imagination des maîtres étant laissée libre d'inventer les sujets qu'ils veulent et comme ils le veulent, ils allaient en produire sans cesse de nouveaux qui ne se ressembleraient pas entre eux; il n'en est rien. Ceux qu'on donne aux écoliers sont toujours les mômes. On y retombe sans cesse sur les mêmes incidents et les mêmes personnages. Pour ne pas en être trop étonnés, rappelons-nous combien est pauvre le fond sur lequel vit le théâtre depuis qu'il existe, et qu'il n'arrive guère à se rajeunir que par le dehors et les détails. S'il est vrai, comme il le prétend, qu'il soit l'image de la vie, il faut croire que la vie, qui fournit si peu de situations et de caractères, doit être d'une désolante uniformité; et comme on voit que les déclamateurs, qui se sont moins asservis à la réalité et se livrent davantage à leur imagination, n'ont pas mieux réussi que les auteurs dramatiques à varier les sujets qu'ils traitent, on peut en conclure que l'esprit humain n'est pas plus fécond et plus riche quand il se
1. Quum perimil sœvos classis mimerosa tyrannos. (Juvénal, VII, 1:1.)
permet d'inventer ce qu'il veut que lorsqu'il se contente de copier ce qu'il voit.
Le moyen qu'on emploie ordinairement à l'école pour donner un peu de nouveauté aux sujets vieillis, c'est de les combiner ensemble. On va prendre dans l'un quelques incidents qu'on introduit dans celui qu'on veut enrichir. Quelquefois on y mêle des personages qui n'y figuraient pas d'abord, surtout des pirates ou des tyrans, les héros ordinaires des déclamations. Souvent on se contente de quelques légères modifications qui, sans en altérer le fond, en renouvellent un peu l'apparence. Ce procédé est visible dans une des déclamations qui paraît avoir eu le plus de succès auprès des écoliers, celle de la jeune fille enlevée. On imagine une loi qui n'a jamais existé nulle part. Elle ordonne que lorsqu'une jeune fille a été enlevée, elle a le droit de choisir entre deux satisfactions, ou bien son ravisseur sera mis à mort, ou il l'épousera sans dot. Rien ne parait d'abord plus simple, et l'on ne voit pas d'où un procès peut naître. Cependant il peut arriver que, si la jeune fille se décide pour le mariage, son père n'y veuille pas consentir; il en a le droit, et alors il faut plaider. Il se peut aussi, ce qui est beaucoup plus surprenant, mais non tout à fait impossible, que ce soit le père du coupable qui refuse et qui aime mieux voir son fils mort que marié; en ce cas, il ne reste d'autre ressource que de l'accuser de folie. Mais voici une conception plus extraordinaire : on suppose que, dans la même nuit, le jeune homme ait enlevé deux jeunes filles, et que l'une demande sa mort, tandis que l'autre consent à l'épouser. La situation devient fort embarrassante; mais elle a l'avantage d'être, pour les orateurs, une occasion de traits spirituels et de phrases piquantes ; on se doute bien qu'ils ne manquent pas de la saisir. L'un d'eux imagine que, si la nuit avait duré, il en aurait sans
doute enlevé une troisième. Aussitôt un autre de dire : € Je vous félicite, jeunes filles, que le jour n'ait pas tardé à paraître. » Celui-ci s'adresse à la femme qui s'est résignée au mariage pour lui faire changer d'avis : « Regarde, lui dit^il, qui tu vas épouser; c'est un homme tmi me. me coMftmTO^r pa;s d'une femme. » — c Môme pour une nuit », ajoute un autre. — C'est un véritable assaut d'esprit.
Les reproches faits aux écoles de déclamation ne leur font pas perdre leur popularité. — Prestige que conserve Péloquence sous TEmpire, quoique sa puissance soit diminuée. — L'enseignement de l'éloquence reste renseignement littéraire par excellence.
Cette façon de compliquer les sujets, d'y ajouter des incidents disparates et bizarres sous prétexte d'en renouveler l'intérêt, a pour effet de les rendre de plus en plus invraisemblables. Il en résulte qu'ils deviennent différents des causes que ces jeunes gens auront à plaider dans la suite et que par conséquent l'école se trouve ne plus les préparer d'une façon directe pour la profession à laquelle ils se destinent. Ce reproche est celui qu'on lui a fait alors le plus souvent, et les rhéteurs semblent prouver, par leur exemple, qu'on a bien raison de le lui faire. Quand une circonstance les amène à paraître devant un tribunal civil, ils y échouent honteusèment. Porcius Latro, un jour qu'il lui fallut s'adresser à des juges véritables, qui siégeaient en plein air, perdit la tête, et l'on fut obligé de le ramener dans une basilique fermée pour qu'il pût achever sa plaidoirie «.
i. Sénèque, Conlrov., IX, préf., 3.
La mésaventure d'Albucius Silus fut encore plus plaisante. Il plaidait dans son pays, à Milan, devant les centuravirs, et, oubliant qu'il n'avait plus affaire à des auditeurs bienveillants, auxquels on fait tout accepter, il pensa qu'il réduirait son adversaire au silence en employant une de ces belles couleurs qui soulevaient les clameurs à l'école, t Ne veux-tu pas, lui dit-il, que nous terminions d'un coup le débat par un serment? Eh bien ! jure; mais je vais te dicter la formule : jure par les cendres de ton père que tu n'as pas enseveli, jure par sa mémoire... » et il acheva la tirade. — « A merveille, répond l'avocat de la partie adverse, mon client va jurer. » — - Albucius se récrie : t Je n'ai pas déféré le serment, j'ai fait une figure. » Malheureusement les juges sont pressés d'en finir et le client de jurer. « Mais alors, disait Albucius, c'est la mort des figures de rhétorique. » — « Soit, reprit l'autre; on pourra bien vivre sans elles*. >
Il est très surprenant que ce reproche qu'on faisait aux écoles de déclamation, et qu'elles méritaient, de ne pas préparer directement la jeunesse à ce qu'elle devait faire un jour, ne les ait pas empêchées d'obtenir un si grand succès. Je crois que la raison en doit être cherchée dans les circonstances politiques. La parole ne pouvait pas garder sous l'Empire la place qu'elle occupait du temps de la République. Tacite dit quelque part € qu'Auguste avait pacifié l'éloquence comme tout le reste ». Cette expression est de nature à nous causer quelque inquiétude. Elle rappelle une autre phrase célèbre où il fait dire à un ennemi des Romains que, € lorsqu'ils n'ont plus rien laissé dans un pays, ils se vantent d'y avoir établi la paix : ubi solitudinem faciunt, pacem appellant ». C'eût été en effet un moyen commode
l. Sénèque, Con^ror., VII, pr6f.,7.
et sûr, pour prévenir les excès de la parole, d'empêcher tout le monde de parler. Cependant Auguste ne Ta pas employé. On ne peut pas prétendre que l'Empire ait été tout à fait un régime de silence. On continuait à parler au Sénat, devant les tribunaux civils et criminels, dans les salles de lectures publiques ; il semble même que le prestige de l'éloquence n'ait subi aucune atteinte; elle est toujours pour Quintilien le premier des arts, presque le seul, et l'éloge qu'en fait Aper dans le Dialogue sur les orateurs est plus exagéré, plus dithyrambique que celui de Cicéron, dans le De oratore. II est certain pourtant qu'elle tfa plus la même puissance qu'autrefois; elle a cessé de s'adresser directement au peuple, ce qui faisait sa force sous la République. Il n'y a plus d'assemblées populaires, et l'empereur est le seul qui, dans quelques occasions solennelles, monte à la vieille tribune que décoraient les rostres des vaisseaux d'Antium. Au Sénat, où se décident de grandes affaires, la parole n'est pas libre; on ne dit jamais toute sa pensée, et l'on est souvent forcé de dire le contraire de ce qu'on pense. Il est donc devenu moins nécessaire qu'autrefois d'exercer les jeunes gens à un art qui a perdu de son importance. Et pourtant on les y exerce toujours, peut-être même avec plus de passion qu'auparavant. Jamais les leçons des rhéteurs n'ont été plus suivies, ni leurs écoles aussi peuplées. Seulement la déclamation, qui n'était d'abord qu'un moyen, tend de plus en plus à devenir son propre but; on déclamait pour apprendre à parler, on déclame pour déclamer. Mais en même temps, on s'aperçoit qu'en elle-même, et en dehors de la facilité qu'elle donne pour la parole, la déclamation n'est pas un exercice inutile. Elle est faite pour former des orateurs et il se trouve qu'elle profite à d'autres.Quand on veut convaincre quelqu'un et l'amener à son opinion, il faut savoir trouver des idées, en appré-
cier la valeur, les ranger dans Tordre le plus logique, les exposer de la façon la plus persuasive, les exprimer dans les termes les plus clairs, ce qui ne constitue pas seulement Fart de parler, mais aussi celui d'écrire; et l'art d'écrire peut-il se séparer de l'art de penser? Voilà ce qui s'enseigne véritablement dans les écoles, quoiqu'on ait l'air de n'y travailler que pour l'éloquence, et c'est vraisemblablement pour cette raison que le mot eloquentia a pris alors une signification plus étendue et s'applique à toute la littérature *.
Les rhéteurs en avaient bien le sentiment. Sénèque disait de l'éloquence comme on l'enseignait dans les écoles, c'est-à-dire par la déclamation, qu'elle conduit à tout et fournit des armes à ceux-là mômes qu'elle ne forme pas pour elle, instruit etiam quos non sibi exercet * : c'est la vérité. Pratiquée d'une manière plus large, plus intelligente, avec un goût plus sûr, la déclamation pouvait, selon le mot de Sénèque, « conduire à tout » ; elle apprenait à écrire et à penser, autant qu'à parler. Les pères de famille de cette époque n'en demandaient pas tant. Quand ils envoyaient leurs fils à l'école, ils n'avaient qu'une intention, ils demandaient aux maîtres d'en faire de beaux parleurs, et les maîtres, je n'en doute pas, ne songeaient qu'à les satisfaire. C'est un peu malgré eux, sans le vouloir, peut-être sans le savoir, par l'effet des circonstances et la pente naturelle de la déclamation, qu'ils ont laissé leurs exercices prendre un caractère différent de celui qu'avait la parole dans les tribunaux et qu'ils encouraient le reproche de ne pas préparer uniquement leurs élèves à ce qui devait être leur métier. Ce reproche leur était sensible. Ils auraient pu, ils auraient dû peut-être l'accepter franchement; ils pouvaient répondre, pour se défendre,