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CHAPITRE III

MARCHE DU COMBAT LORSQUE LA TROUPE QUI ATTAQUE EST UNE BRIGADE, UNE DIVISION OU UN CORPS D'ARMÉE

La marche du combat, telle que nous l'avons indiquée pour le bataillon, peut être suivie par le régiment, mais ne convient pas pour les unités lactiques supérieures.

Lorsque Ton attaque avec de grandes masses, les troupes chargées de la préparation sont généralement trop affaiblies ou trop impressionnées par le feu pour livrer l'assaut final.

Cela arrivera surtout quand on devra aborder une position retranchée, précédée d'une zone découverte, sans abris ni plis de terrain. Alors la ligne de combat, mince, flottante, fatiguée souvent par plusieurs heures de marche, fortement ébranlée par les stations fréquentes ou elle aura essuyé des pertes sensibles, et manquant parfois de cartouches pour riposter au feu nourri de l'ennemi, ne pourra pas donner l'assaut avec la vigueur physique et morale nécessaire au succès.

« Dans les luttes des grandes masses, dit avec raison

» le colonel d'Arnim (1), ce sont des forces nouvelles, indé- » pendantes de la 1'" ligne, qui doivent donner Tassant » final. »

Cet assaut ne sera pas livré sur toute la ligne.

Le commandant de la troupe indiquera le point ou les points sur lesquels portera l'effort principal. Mais il attendra que les incidents de la lutte le lui aient clairement fait connaître. Il existe encore une autre raison pour ne pas désigner les points d'attaque au début, c'est qu'en le faisant on influencerait défavorablement le moral de la partie de la ligne de combat à laquelle on n'assignerait qu'un rôle démonstratif. Son énergie et son entrain en seraient amoindris et l'allure générale du combat en souffrirait.

Le général d'infanterie von Kessel a soutenu, avant le colonel d'Arnim (2), qu'il faut prévoir que la 1"" ligne d'une brigade ou d'une division, arrivée à 300 ou 400 mètres de l'ennemi, ne pourra pas, à cause de ses pertes ou de son épuisement, amener la décision du combat. « C'est à tort, dit-il, que dans les exercices du temps de paix, on lui fait souvent exécuter l'attaque. Il faut utiliser la puissance de son feu et non ce qui peut lui rester de force offensive. Elle accable l'ennemi sur tout son front d'un feu violent, le tenant indécis sur le point d'attaque. Pendant ce temps, la 2" ligne, qui a reçu une direction précisCy gagne du terrain en évitant les pertes autant que possible, et c'est sous la protection du feu continu de la 1'*» ligne qu'elle va donner l'assaut. »

(1) Voir sa Tactique de comtat.

(2j Dans une brochure anonyme qui a pour titre : Die aufgabe unserer infanterie .

Mais ni von Kessel, ni d'Arnim ne font connaître d\me manière précise comment sera dirigée la S*» ligne, ni comment se donnera l'assaut final.

D'Arnim veut qu'on prescrive à la 1" ligne de se porter en avant jusqu'à distance du feu décisif, et à la 2^ ligne de se porter en avant wrs tel point,

La 1*^° ligne prend la formation de combat à la manière ordinaire, en ayant soin seulement de bien garder ses flancs. Arrivée à 300 ou 400 mètres de l'ennemi, elle doit s'arrêter et, par un feu écrasant, se ménager la possibilité d'une nouvelle et prochaine approche méthodique.

« Quant à l'attaque décisive, il faut y employer des » formes tactiques différentes : une ligne de tirailleurs frais, » allégés du sac, marchant sans arrêts, ou plutôt courant » jusqu'à la distance décisive de tir, dirigeant de là des » feux de masse violents et courts, préparation dernière » à l'irruption des colonnes de compagnie qui les suivent » au pas de charge.... Ce mouvement en avant doit avoir » quelque chose d'imposant, éveiller l'assurance dans les fi cœurs, et permettre une irruption simultanée, irrésistible » dans la position. »

A cet effet, pendant que les chefs de bataillon de la 1'" ligne (arrêtée à l'endroit qui lui aura été indiqué par le général] « jalonneront les points d'où leurs colonnes » s'élanceront à l'attaque, toute la masse d'assaut (â"" ligne] » prendra la seule formation appropriée à la circonstance : » celle en colonnes de compagnie à intervalles de déploiement ; » un deuxième échelon plus faible, également composé de » • colonnes de compagnie, suivra partie en arrière du cen- » tre, partie débordant les ailes. »

L'ensemble est précédé, à 300 ou 300 mètres, d'une

épaisse ligne de tirailleurs — sans sacs — qui rejoint la ligne de préparation, pour redoubler l'intensité du feu en face des points d'attaque (1).

Le général von Kessel est d'accord avec le colonel d'Arnim sur l'impossibilité de donner l'assaut avec la 1" ligne, mais, plus absolu, il ne veut pas même que cette ligne concourre à l'opération. Il lui assigne pour rôle unique de préparer et d'appuyer par ses feux l'assaut que doit donner la 2® ligne, laquelle marche en avant sans tirer, pour conserver tout son élan et tout son sang-froid. « Le général, dit-il, dirigera aussitôt que possible une fraction convenable des forces dont il dispose vers des points du terrain judicieusement choisis où elles s'installeront, renonçant à l'avance à se joindre à l'assaut . De là elles dirigeront un feu violent bien ajusté sur tout point vulnérable de la position ennemie, en particulier sur son artillerie. Abondamment pourvues de munitions, elles pourront se donner tout entières à leur tâche spéciale, sous la direction assurée, régulatrice de leurs officiers. »

Voici comment le général von Kessel dirige l'attaque, quand c'est une brigade qui en est chargée.

11 divise celle-ci par moitié et assigne à chaque ligne un régiment.

Le commandant de la l'« ligne forme deux échelons : le 1*" de 2 bataillons et le 2® de 1 bataillon. Dans chaque bataillon les colonnes de compagnie forment les sommets d'un losange dont la points est dirigée vers l'ennemi. Le com-

(1) Cette analyse des idées du colonel d'Arnim est extraite d'un article sur les Tendances actuelles de la tactique allemande, publié par la Revue militaire de Vétranger, dans le n» du i^^ mars 1881 .

mandant du régiment désigne la compagnie de direction. « Cette formation maniable se prête aux changements de » direction éventuellement nécessaires ; elle permet de » déployer les tirailleurs successivement et là seulement » où ils seront utiles ; elle assure une protection ef&cace » aux flancs. »

Les premiers tirailleurs sont fournis par la compagnie de direction (1). Le commandant de la l'*' ligne en augmente le nombre au- fur et à mesure que le feu de l'ennemi devient plus gênant. Les tirailleurs n'ont pas à former une chaîne continue ; ils se groupent derrière les abris du terrain.

La â^* ligne est dirigée sur le point faible de la défense, si le général Ta déjà discerné et, dans le cas contraire, sur un point de la 1'® ligne. Les bataillons marchent à même hauteur, leurs 4 colonnes de compagnie formant 2 échelons en échiquier ; elles mettent à profit tous les accidents du terrain pour diminuer leurs pertes.

A iOO ou 500 pas de la position ennemie, la l'"* ligne est obligée d'arrêter sa marche. A ce moment les essaims de tirailleurs ont acquis leur maximum de densité ; ils se groupent aux points favorables, coude à coude; de là ils dirigent sur l'ennemi un feu violent pour détourner son attention des colonnes qui s'avancent.

La S** ligne continue à marcher. Elle ne doit pas traverser la l'^' ligne, mais en déborder une aile. Au moment

(1) Le commandant de cette compagnie, restant à cheval, forme, ditle général von Kessel, le guidon vivant de toute la ligne de tirailleurs. Le commandant du bataillon se tient près de la compagnie de direction pour lui donner les indications nécessaires.

oîi elle va la dépasser, tous les soutiens et les réserves de celle 1'® ligne se portent sur un rang contre les tirailleurs pour redoubler l'activité du feu.

11 va sans dire que l'artillerie a, pendant toute la marche en avant, concouru à la préparation.

<( La ligne d'assaut, dit von Kessel, est formée en i éche- » Ions de colonnes de compagnie à intervalles de déploie- » ment. A quelques pas en avant des colonnes du 1*' échelon, » une ligne épaisse de tirailleurs excite l'énergie de l'attaque » par un feu continu. Ici c'est le bruit, ce n'est plus » l'effet utile qui compte. Au moment de dépasser la l"* ligne » arrêtée et couchée face à l'ennemi, toute la ligne d'as-r » saut descend l'arme. Les échelons se suivent au pas de » charge, à 60 pas de distance au minimum. A 80 pas » de l'ennemi, les tirailleurs et tout le 1*' échelon foncent » en avant, baïonnette baissée; l'autre échelon suit au » pas de course. Tous s'élancent à la fois^ les clairons » sonnent ef l'air retentit des cris ininterrompus de » hourras. »

Si l'on peut faire suivre l'aile intérieure par une troupe de cavalerie, même d'un faible effectif, celle troupe chargeant énergiquement au moment de l'assaut, contribuera grandement au succès.

11 est entendu qu'il y aura toujours une réserve, laquelle ne devra prendre aucune part à l'assaut.

En résumé, le mode d'attaque préconisé par le colonel d'Arnim consiste à occuper l'ennemi sur tout son front, à reconnaître le point faible de la défense, a amener avec art la 2*^ ligne jusqu'en face de ce point et à lancer finalement sur la position toutes les forces dont on dispose sauf les troupes tenues en réserve.

Ces principes sont excellents, mais leur application présentera de très grandes difficultés.

Le colonel d'Amim n'indique pas, en effet, comment on pourra lancer en avant (sans produire du désordre et un complet mélange de bataillons] une l'** ligne dispersée contre laquelle viendra se serrer aux points décisifs une ligne de tirailleurs frais, sans sacs, suivie à 200 ou 300 mètres par la 2« ligne, formée de 2 échelons de colonnes de compagnie à intervalles de déploiement.

Le général von Kessel évite cett^ difficulté en prescrivant à la â"" ligne de déborder, pour donuer Tassant, une aile de la l'"* ligne; mais ce débordement n'est pas à co&seiller lorsque les ailes sont bien appuyées ou lorsque le front présente un point faible; et il est inexécutable lorsque la brigade ou la division qui attaque se trouve intercalée dans une ligne de bataille.

D'un autre côté, il semble peu judicieux de laisser la 1" ligne en place, de borner son rôle à préparer l'assaut par ses feux, et de renoncer ainsi à l'avantage qu'offre une attaque simultanée de front et de flanc. Il n'est pas prouvé d'ailleurs que les bonds successifs et les feux en marchant disposent si mal une troupe pour l'offensive qu'elle doive renoncer à donner l'assaut ou à y prendre part. Sans doute, des troupes fraîches qu'aucune émotion n'a troublées, lancées contre l'ennemi, agiront avec plus de vigueur et obtiendront de plus grands succès ; mais les bataillons de la S"* ligne du général von Kessel seront-ils dans cette situation morale favorable après avoir parcouru la zone des feux efficaces oii elles auront subi des pertes sensibles sans en avoir infligé aucune à l'ennemi? Cela est d'autant moins probable que la formation d'attaque en II 12

lignes de colonnes de compagnie, préconisée par le général prussien, offre un but avantageux à l'artillerie de la défense qui, naturellement, dirigera son lir contre elle plutôt que contre les troupes chargées de )a préparation. Il faudrait que le terrîùn fût très couvert et très accidenté pour que le mouvement latéral de la 2" division ne présentât pas cet inconvénient.

Selon nous, l'attaque d'une position par de grandes nnités tactiques doit être conduite comme snit

Sbpposons que l'unité dont on dispose soit un corps d'armée, et considérons d'abord le cas eu cette unité agit seule ou se trouve à l'extrémité d'un front de bataille.

Fig. A. -â--î-T-

L'aile ennemie à déborder étant l'aile gauche, la 1" division du corps d'armée sera chargée de l'attaque directe, et la â" de l'attaque enveloppante.

La 1'® division occupera avec ses 4 régiments un front à peu près égal à celui de l'ennemi, pour masquer le mouvement de la 2« division qui s'avancera derrière elle.

Les 3 premiers régiments auront tous leurs bataillons sur la ligne de combat (1), le 4® n'en dispersera que 2 et conservera le 3" à 300 mètres en arrière pour servir de soutien. Ce dernier aura pour mission spéciale de repousser les attaques contre la gauche de la chaîne assaillante.

Tous les bataillons avanceront en ligne de colonnes de compagnie, à intervalles de déploiement, jusqu'au moment où ils devront prendre la formation de combat ou se déployer pour diminuer leurs pertes.

La 2* division, chargée de déborder l'ennemi, aura une formation plus dense, se prêtant à une plus grande succession d'efforts.

Elle portera en 1" ligne 3 régiments ; 2 garderont 1 bataillon comme soutien et le 3® en gardera 2, pour assurer une protection efficace à l'aile extérieure de la division.

La 2® ligne se composera du 4* régiment, qui avancera, de même que les bataillons de soutien, en ligne de colonnes de compagnie, à intervalles de déploiement. Il se tiendra en arrière du centre de la division.

Pendant que les troupes chargées de la préparation attireront sur elles le feu de l'ennemi, les troupes chargées de

(1) L'es figures A et B représentent par des traits pleins les bataillons dispersés de la 1>^^ ligne et les bataillons déployés ou en ligne de colonnes de compagnie de la 2^ ligne.

Les traits pleins de la V^ ligne marquent la place du gros des bataillons.

Les tirailleurs, les soutiens et les réserves ne sont pas indiqués.

Tattaque enveloppante profiteront de tous les accidents du terrain pour avancer à couvert le plus rapidement possible.

£lles pourront se débarrasser du sac, si le terrain est difficile et la température très élevée.

Leurs bataillons ne prendront la formation de combat qu'au fur et à mesure qu'ils seront démasqués par la l'"* ligne dont ils devront déborder Taile droite.

La â'' division arrivera ainsi sur le lieu de combat sans avoir éprouvé ni autant de pertes, ni autant de fatigue que la 1".

Celle-ci s'arrêtera et se couchera lorsqu'elle sera à 400 mètres environ de l'ennemi, pour diriger contre la chaîne opposée un feu bien ajusté, pendant que s'exécutera le mouvement tournant de la â"* division.

Deux compagnies de chaque bataillon seront entièrement fondues dans la ligne ; la 3<^, déployée sur un rang, se couchera à 50 mètres en arrière, et la i^, déployée sur 2 rangs, se tiendra dans la même attitude à 100 mètres de la 3* (voir fig. 11).

Dès que la chaîné de la S** division sera arrivée à hauteur de celle de la l'*' et l'aura débordée, la situation sera la suivante :

La chaîne de la l'* division s'est relevée, la 3» compagnie de chaque bataillon s'est serrée contre elle et la i** compagnie, formant la réserve, s'est rapprochée à 50 mètres.

Les l""" et S"* régiments ont été dirigés sur la partie faible du front ennemi, que nous supposons être le point O. Il a fallu pour cela faire obliquer le 1®% qui de la sorte a démasqué en partie le front de la 2« division. Les 2 premiers bataillons de ce régiment, formés sur 2 rangs, suivent à 60 mètres de distance les réserves des bataillons du

2* régiment. Il convient de laisser des intervalles de quelques pas entre leurs pelotons, pour faciliter Técoulement de la 1" ligne, si elle était en partie ou complètement repoussée.

Le 3"^ bataillon, également déployé sur 2 rangs, se tient à 100 mètres en arrière des 2 autres, pour jouer le rôle de réserve conjointement avec le 3® bataillon du 4" régiment.

Les bataillons en 1" ligne de la 2« division ont la même formation de combat que ceux de la V'' division et sont appuyés, à la distance de 50 mètres, par des bataillons de soutien déployés sur 2 rangs avec intervalles de 8 à 10 pas entre les pelotons.

Le S"" bataillon du l''' régiment se porte à 100 mètres en arrière du 2® et sur la droite de celui-ci. Enfin, le 4" régiment, en ligne déployée, se tient à ISO mètres en arrière des bataillons de soutien.

Si les troupes ne sont pas sufiisamment instruites, disciplinées et calmes, il sera avantageux de laisser les soutiens et la réserve en ligne de colonnes de compagnie à intervalles de déploiement, pour les tenir mieux dans la main. Les pertes seront ainsi plus grandes, mais l'attaque se fera dans de meilleures conditions et Tordre se rétablira plus promptement en cas d'insuccès.

Les 2 divisions avanceront dans Tordre indiqué ci-dessus et fondront les réserves des compagnies dans la chaîne au moment où Ton fera mettre la baïonnette au canon.

Les bataillons de soutien se serreront contre la chaîne et tâcheront de pénétrer avec elle dans la position ennemie.

Seuls, les 3«» bataillons des 1«' et i'^ régiments de la 1" division, le 3'» bataillon du 1<»' régiment et tout le 4^ régiment de la 2"^ division resteront en arrière et ne prendront aucune part à l'assaut.

Exécutée ainsi, Tattaque décisive se fera dans les meilleures conditions, parce que les troupes qui en seront chargées auront peu souffert de Ja fatigue et essuyé peu de pertes. Mais, dans bien des cas, il sera impossible ou trop dangereux de n'employer qu'une moitié de la troupe à la préparation, et de garder l'autre moitié en arrière pour la décision. La figure A montre, en effet, que le P' régiment, pour démasquer la 2<» division et prendre sa place de combat, doit exécuter une marche oblique ou un mouvement de flanc très difficile et qui lui fera essuyer de grandes

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