DE LA SUPPRESSION DES SOUTIENS
Une commission d'officiers supérieurs du 8® corps d'armée français fut réunie au camp de Châlona en 1879, pour suivre diverses expériences sur les feux de guerre (1). Entre autres questions, elle eut à étudier la suivante :
« Connaissant les effets du tir de Tinfanterie, en déduire les formations de combat les plus avantageuses au double point de vue des effets à subir et des effets à produire suivant les distances, n
La Commission opta à l'unanimité pour la suppression des renforts en se basant sur les arguments ci-après :
1" Le renfort et le soutien ont absolument le même rôle ; au point de vue tactique, leur dualité est une superfétation ;
2^ Le renfort ne diminue pas les pertes ; au contraire, il les augmente, et en outre, il aggrave les difficultés du commandement.
Pour juger de la valeur de ces arguments, il convient de rappeler le rôle du renfort et du soutien, d'après les règlements français.
Le renfort se compose des hommes qu'il est inutile d'exposer au commencement du combat ; on les tient en arrière pour les
(i) Le rapport de cette commission a été résumé par le lieutenant-colonel Lebrun, dans son Etude sur la formation et le mécanisme du combat^ei par le major Marchai dans ses Etudes sur la tactique, etc., auxquelles nous empruntons la présente annexe.
mettre à l'abri des coups de l'adversaire ; ils remplissent, suivant les besoins, les vides de la chaîne et s'y déversent peu à peu afin d'accroître l'intensité du feu.
Le soutien a un rôle mixte ; une de ses fractions se fond dans la ligne active, de manière k donner au feu toute son intensité ; l'autre fraction, en ordre serré, imprime à cette ligne l'élan nécessaire pour l'assaut.
Or le règlement français détermine le front d'action du bataillon d'après le nombre de fusils que les compagnies en ligne avancée peuvent réunir au moment décisif. Ce nombre est fixé à 154 d'après les données suivantes :
L'effectif de la compagnie sur les contrôles est de 250 hommes; il se réduit au début des hostilités à 200 hommes, par suite des non-valeurs présumées; il faut encore en défalquer 16 hommes pour les cadres et 30 pour les pertes éventuelles (1/7 de l'effectif) . Il reste pour mai'cher à l'assaut 154 baïonnettes, à placer à raison d'une par mètre courant sur la ligne de combat avant la charge.
La commission conteste le chiffre de 1/7 pour les pertes; eUe a compulsé les chiffi:*es des pertes éprouvées dans des engagements sérieux pendant la guerre de 1870, et elle a constaté que les corps d'armée réellement engagés ont perdu en moyenne 30 pour 100, ce qui porte à. 50 pour 100 environ les pertes des troupes de première ligne de ces corps d'armée.
La conunission estime donc que le soutien n'aura pas les éléments sufiisants pour donner à la ligne active l'élan de la charge, et voici son opinion à cet égard :
« Le règlement considère ce nombre de 154 fusils, comme un minimum; nous, au contraire, nous le considérons comme un maximum qui sera rarement atteint, parce que la proportion d'un septième pour les pertes sera le plus souvent dépassée. » « Dans tous les cas, on peut être certain que les compagnies de première ligne se verront dans la nécessité de mettre tout leur monde en ligne, non point seulement pour l'assaut, mais bien pour le dernier acte de la préparation de l'attaque, pour l'exécution du feu rapide. Ce ne sera pas là une exception, mais
la règle générale, et il arrivera même fréquemment qu'une des compagnies de la réserve devra concourir à compléter la ligne de feu à un fusil par mètre. »
•• Le rôle mixte attribué au soutien n'est conforme ni à la situation, ni aux moyens dont il dispose. »
« Le soutien, comme le renfort, ne peut être qu'un réservoir de fusils, qui aura été se déverser complètement sur la ligne de feu, quand on ouvrira le feu rapide. On a voulu voir en lui un élément de choc; il n'est et ne peut être qu'un élément de feu. Donner comme principe aux commandants de compagnie de première ligne qu'ils devront chercher à donner l'attaque uniquement avec l'aide des soutiens, c'est les induire en erreur et compromettre d'avance le succès de l'offensive. »
« Nous avons la ferme conviction que nous sommes dans le vrai en nous refusant de reconnaître au soutien d'autre emploi que celui d'entretenir et de renforcer la ligne de feu jusqu'à l'ouverture du feu rapide. Inculquer aux commandants de compagnie de première ligne une autre manière de voir, les rendre timides et hésitants dans l'emploi qu'ils ont à fisiire de leurs soutiens, c'est les engager dans une voie dangereuse. »»
« Du moment que le renfort et le soutien n'ont qu'un seul et même but, il n'y a plus qu'une raison qui puisse militer en faveur de leur séparation en deux échelons, c'est la diminution des pertes. Eh bien, non seulement cette condition n'est pas remplie, mais on aboutit au résultat contraire. *•
« C'est ce que nous allons démontrer. »
L'auteur prouve effectivement qu'à toutes les distances supérieures à 700 mètres le renfort subit plus de pertes que le soutien, et qu'aux distances inférieures à 700 mètres il partage le même sort que le soutien :
On sait que le règlement de tir prussien du 15 novembre 1877 prescrit l'emploi de trois lignes de mire au delà de 700 mètres, de deux lignes de mire entre 700 et 400 mètres, et d'une seule ligne de mire en deçà de 400 mètres. Les règles senties mêmes pour le M&user et l'Albini.
Supposons une ligne de tirailleurs ayant ses renforts à
150 mètres derrière elle, et son soutien à 350 mètres plus en arrière, conformément aux prescriptions du règlement français. Dans tous les tirs exécutés contre cette troupe, par un adversaire placé au delà de 700 mètres, il y aura trois gerbes de feux, puisque les armes sont pointées avec trois hausses dilfférentes. D'après les expériences faites au camp de Châlons, les renforts se trouvent sur le terrain battu par les trois gerbes simultanément, tandis que la chaîne, au contraire, n'est battue que par deux gerbes.
Dans les tirs similaii'es exécutés entre 700 et 400 mètres avec deux lignes de mire, les renforts se trouvent comme la chaîne sur un terrain battu par les deux gerbes en même temps.
« Est-il nécessaire — dit le lieutenant-colonel Lebrun — de pousser plus loin notre démonstration?
n L'emploi des renforts placés sans nécessité comme des cibles derrière la ligne de tirailleurs, es formellement condamné dans le rapport sur la Tactique de Vinfanterie du colonel Lobell {Jahresberichte, année 1878). • « On doit, dit le rapporteur, déployer autant de tirailleurs que cela est nécessaire et laisser le restant de la compagnie comme soutien dans une seule main. »
« Les arguments que nous venons de produire nous paraissent mériter une sérieuse considération : la formation de combat ne comporte logiquement que deux échelons ; le renfort est une complication inutile et dangereuse. **
« La suppression du renfort simplifie de suite la situation; elle permet de diminuer la profondeur de l'ordre de combat, en plaçant le soutien hors d'atteinte des gerbes conjugées.
»» En supprimant le renfort, nous ne ferons pas œuvre de novateurs : l'Allemagne, l'Autriche et la Russie nous ont déjà précédées dans cette voie. » ■
Après avoir ainsi décidé qu'il fallait réduire à deux le nombre des échelons de la compagnie, il restait encore à fixer l'écartement et la force normale de ces organes.
L'écartement est facile à mesurer d'après les expériences de tir. Elles prouvent que pour abriter le soutien il faut le tenir :
A 375 mètres de la chaîne, pour les distances de tir supérieures à 700 mètres ;
A 275 mètres de la chaîne, pour les distances entre 700 et 400 mètres;
A 175 mètres de la chaîne, pour les distances en deçà, de 400 mètres.
Quant à la force des échelons, il a paru à la commission que si Ion adopte pour ceux-ci les distances ci-dessus motivées, il semble nécessaire, pour compenser la suppression du renfort et l'augmentation de distance entre les deux échelons jusqu'à 400 mètres, de constituer la chaîne plus fortement, afin de lui permettre en quelque sorte de se suffire à elle-même jusqu'à 400 mètres de l'ennemi.
Pour ces raisons et en nous appuyant sur des opinions conformes émises récemment par des écrivains militaires allemands, par le dernier règlement russe, par le compte rendu des grandes manœuvres allemandes en 1879, où la densité de la ligne des tirailleurs était frappante, « nous pensons, dit le lieutenantcolonel Lebrun, que la formation normale de la compagnie de 1" ligne doit se composer de deux échelons de force égale. *»
A^nnexe n"" 14L.