DÉCISION
La résolution de livrer une bataille défensive résulte toujours du sentiment d'une infériorité relative, ou au moins de ce qu'on n'est pas certain d'être aussi fort que Tennemi. Le général cherche ainsi en dehors de son armée une compensation à ce qui lui manque de forces. Il ne peut la trouver que dans le terrain. Mais comme il ne peut pas transporter ce terrain avec lui, il y reste, après l'avoir choisi, pour y attendre son adversaire. Si maintenant le terrain augmente réellement ses forces, il peut rendre le défenseur aussi fort que l'agresseur et même supérieur à lui. Cette supériorité se traduira en ce que Tagresseur éprouvera de plus grandes pertes que le défenseur. On peut supposer en conséquence que lorsque la bataille aura duré quelque temps, l'agresseur, d'abord plus fort que le défenseur, deviendra plus faible. Dans ce cas, le défenseur n'aura plus aucune raison de rester sur la défensive, et il pourra lui-même prendre l'offensive pour se proposer le but positif d'anéantir son adversaire. A ce point de vue, un général en chef qui se croit assez fort pour livrer une bataille offensive peut néanmoins donner la préférence à une bataille défensive dans l'espoir de battre plus sûrement son ennemi. Telle est la bataille défensive vraiment profitable; mais il ne faut pas
oublier que l'idée de cette batcdUe défens^Te est i^ue îéée d'offensive.
PLAK.
Au lieu de mareber, comme Tagresseur^ à, la rechercbe de son ennemi, le défenseur l'attend dans une position avau* tageuse ot il s'est établi d'avance.
Il peut se proposer alors trois buts différents s
a. — Repousser complètement l'agresseur, de Douanière que ce dernier ne puisse pénétrer dans la position ;
b. — L'attaquer dans l'intérieur de la position lorsqu'il y est entré ;
c. — Attaquer l'agresseur en avant de la position avant qu'il n'y ait pénétré.
Le premier plan suppose le choix d'une position dont le front soit impénétrable. Mais si l'agresseur ne peut espérer entrer dans une position, il renoncera à l'attaquer et cherchera à la tourner, tandis qu'il songera moins à ce dernier moyen tant que le succès de l'attaque lui semblera possible. Le gé* néra) qui veut livrer une bataille défensive ne doit donc prendre une position presque inaccessible de front que dans le cas où il est absolument impossible de tourner cette position; or, ce cas est à peine admissible.
Le premier plan sera donc toujours modifié dans la pra« tique; le front de la position offrira à l'ennemi de grandes difficultés, mais qui ne seront pas insurmontables. Maintenant, moins le défenseur pourra compter sur la force éà résistance de son front, plus les deux autres plans auront d'importance.
Il ne nous reste plus, par conséquent, que deux sortes de positions pour livrer une bataille défensive, celle avec un champ offensif intérieur et celle avec champ offensif extérieur. Tandis que la question la plus importante dans le plan d'une bataille offensive est le choix du point d'attaque, il s'agit au contraire, dans une bataille défensive, d'abord de forcer l'ennemi à attaquer le point qu^on a choisi soimême, sous peine de renoncer à l'attaque; et, en second
lieu» de lui indiquer des points d'attaque incommodes. On ne peut arriver à ce résultat qu*en choisissant bien sa posi* tion sur le théâtre de la guerre, en ayant égard à la situation des lignes de communication.
POSITION AVISG CHAMP OFFENSIF INTfiRIBUR.
Toute position aye<) champ olSensif intérieur doit être telle que l'ennemi soit obligé de Tattaquer de front, et qu'il ne^ puisse pas la prendre par ses flancs, qui sont nécessairement des points plus faibles. Il faut, en outre, que l'ennemi use en partie ses forces aux difficultés que lui oppose notre, front, afin que notre offensive à l'intérieur de la position en devienqe plus puissante.
On a les ipoyens suivants de forcer l'ennemi à attaquer le front de la position : la longueur du front même ; de bona appiiis fournis par le terrain ; et enfin la forme qu'on donne à la position, de manière qu'elle n'ait pas de flancs.
Il faudrait que la longueur du front fût très-considérable pour suffire à détourner l'ennemi d'une attaque de flanc. Mais d'un autre côté, si l'étendue du front est considérable, le défenseur ne pourra en occuper que faiblement tous les points, ce qui donne à l'agresseur plus de facilités pour en« foncer un point quelconque de cette position»
P-our que les appuis du terrain répondent à ce que l'on attend d'eux, il faut qu'ils soient très-étendus, faciles avoir et à çonamander par la défense, autant que cela est possible. « De vastes marais, des lacs et la mer remplissent le mieux ces conditions, les derniers notamment, quand il s'y trouve des flottilles ou des escadres. De grands bois qui masquent la vue sont à rejeter, ainsi que les montagnes qu'on ne peut jamais commander complètement, quand on veut rester en place. U ne faut pas oublier non plus que tous les appuis du terrain qui sont véritablement des obstacles peuvent devenir très*dangereux pour la défense en cas de défaite.
Si l'agresseur H {fig. 20) réussit à percer au point c la position 4ib, qui s'appuie à droite à un vaste marais et à
gauche à la mer, il force alors le défenseur à prendre contre lui le front a^ b^ , ce qui ne lui laisse plus que la mer pour ligne de retraite. — Telle était la situation dans laquelle les alliés pouvaient placer MentschikofT à TAlma, 1854, s'ils avaient attaqué le flanc droit des Russes.
Yeut-on donner à la position une forme telle, qu'elle n'ait, pour ainsi dire, pas de flancs, il faut qu'elle devienne, soit un cercle soit un carré parfait. Mais le front d'une semblable position ne peut jamais avoir qu'une longueur restreinte, ce qui permettra à l'ennemi de la tourner assez facilement. Elle n'est donc admissible que dans le cas où l'on n'a pas à s'inquiéter de sa ligne de retraite.
Les trois conditions dont nous venons de parler ont toutes leur bon côté, mais aucune d'elles ne donne seule un résultat satisfaisant. Il faut les combiner. La position choisie devra donc réunir une grande longueur de front à une profondeur suffisante, et l'on recherchera des appuis qui empêchent l'ennemi de s'étendre d'une manière qui nous serait défavorable, mais qui nous laissent toujours la liberté de nous retirer dans la direction la plus avantageuse.
La position ab {fig. 21, planche 3) répondrait parfaitement à ces exigences. Le carré mnop représente le noyau de cette position, mais elle s'allonge en outre des deux côtés, de manière à donner à l'ennemi la possibilité d'une attaque de flanc, dans laquelle il s'expose, il est vrai, à être coupé de sa ligne de retraite. Il faut pour cela que les parties ap et ob du front aient une force suffisante pour contenir Tennemi avec quelques troupes mobiles, jusqu'à ce que les fortes réserves 4, 5 et 6 du centre de la position puissent arriver à temps pour attaquer à leur tour, dans les circonstances les plus favorables, l'ennemi qui a pénétré dans la position.
La force défensive du front consiste dans les avantagées qu'il donne au feu de la défense, dans l'abri qu'il procure au défenseur contre la vue et le feu de l'ennemi, dans les obstacles qu'il oppose à l'approche de l'assaillant.
L'action du feu de la défense se trouve augmentée, quand
elle découvre bien le terrain en avant de son front, de ma« nière qu'aucune troupe enneïnie ne puisse s'approcher sans être aussitôt aperçue et exposée au feu ; quand la position est modéTément plus élevée que Tennemi ; quand l'agresseur est obligé de s'exposer en masses profondes au feu de la défense, et qu'il est tenu le plus longtemps possible sous ce feu avant de donner l'assaut.
Toutes les difficultés de mouvement prolongent le temps pendant lequel l'ennemi est exposé au feu. Si l'agresseur se déploie sur la ligne cd {fig. 22), pour préparer son attaque, il sera très-avantageux pour le défenseur ah que le terrain qui sépare son front de la ligne où se déploie Tagresseur soit coupé de fossés et de ruisseaux. Mais il aurait beaucoup moins d'avantages si ce terrain était une alternative de hauteur et de ravins ; ou s'il offrait de nombreux couverts, tels que bois, maisons, jardins, etc., qui permettraient à l'agresseur de faire une grande partie du chemin à l'abri du feu*
L'agresseur sera forcé de s'exposer en masses au feu de l'ennemi s'il ne peut s'avancer que par un petit nombre de chemins d'attaque mn, op^ {fig. 22), ce qui l'oblige de serrer ses troupes sur ces chemins où elles sont enfilées par les batteries q et r. Cela a lieu encore si le défenseur a dans sa position quelques postes flanquants tels que $ d'où il peut enfiler les masses tu de l'agresseur au moment où elles arrivent près de la position.
Pour trouver soi-même un abri contre le feu ennemi et en affaiblir les effets, le défenseur doit rechercher dans le terrain sur lequel il déploie son front toutes les conditions qu'il ne voudrait pas dans le terrain en avant de sa position. Lorsque la nature n'a pas assez fait à cet égard, l'art peut lui venir en aide.
Tandis que le terrain en avant de la position et le front lui-même doivent offrir à l'agresseur des difficultés de toute sorte, il doit en être autrement de l'intérieur de la position. U faut que cet espace intérieur soit libre, facile à embrasser, qu'il n'offre aucun obstacle au mouvement, et qu'il commande, s'il est possible, le front lui-même. C'est là en effet
que le défenseur veut prendre à son tour l'offensive. Il est une autre considération qui intéresse particulièrement ce retour offensif de la défense à Fintérieur de la position : c'est que le front, qui doit être très^fort vers l'extérieur, ne le soit jamais vers Fintérieur de la position défensive. Supposons en effet que ce front renferme un point qui commande la plus grande partie de la position et que l'ennemi pourrait utiliser comme base de ses progrès ultérieurs ; si l'agresseur réussit à se rendre maître de ce point-là, il pourra s'y établir solidement et nous forcer ainsi, soit à évacuer notre position sans autre combat^ soit à l'attaquer à notre tour dans les conditions les plus difficiles. — Tel est le rôle que joua le bastion Korniloff (MalakoflT) dans l'attaque de Sébastopol. Une fois maîtres de ce bastion, les Français avaient le commandement sur une grande partie du faubourg de Karabelnaïa, en même temps qu'un front défertsîf très-fort contre les Russes. Ceux-ci attaquèrent à leur tour, ce qu'ils ne pouvaient faire que dans des conditions très-défavorables, car les rôles étaient entièrement intervertis;
Il est encore à désirer que le front soit disposé de telle manière qu'il soit difficile à l'ennemi qui a percé un point de ce front de réunir ses forces pour marcher à un autre combat. Un terrain coupé et difficile avoir, sur le front môme, donne k la position ce caractère.
POSITIONS AVEC GâAMP OFFJEKSIP EXTÉRIBtJR;
Les principes sont à peu près les mêmes pour ces positions que pour les premières, et la différence ne réside que dans l'endroit où doit commencer l'offensive. Quand l'offensive est intérieure, le défenseur forme avec les réserves 4, 5 et 6 (fiff, 21), le front mp contre l'ennemi qui aurait pénétré dans la position jusqu'en /; dans le second cas, il s'avance, sur le front o/>, en avant de la position pour se porter contre l'ennemi qui attaque dans la direction fffé Tandis que dans le premier cas, le défenseur doit désirer que toat le terrain abcd {fig^ 22) soit couvert d'obstacles, il n'en est
plus ainsi lorsqu'il veut utiliser lui-môme ce terrain avancé pour sa contre-attaque. Il doit, en effet, souhaiter d'avoir là une grande liberté de mouvement. C'est ce qui aura lieu, sans faire perdre à la défense d'autres avantages, quand les obstacles d'approche, au lieu d'être répandus sUr tout le terrain avancé, seront très-rapprochés des points contre lesquels on suppose que l'ennemi dirigera son attaque, ou contre lesquels on veut la lui voir diriger* Prenons un exemple : Si vous voulez livrer une bataiUe défensive, avec offensive intérieure, vous vous placerez volontiers aU sommet d'une hauteur au pied de laquelle s'étendra un terrain coupé de marais, de ruisseaux et de fossés, sans être pour cela complètement impraticable à l'ennemi. Si vous voulez au contraire livrer cette bataille avec offensive extérieure, vous préférerez que tous ces obstacles dispersés n'existent pas, et qu'il se trouve à leur place un seul ruisseau ou fossé immédiatement au pied de la hauteur où vous avez pris position.
Voici encore une autre différence : Quand vous voulez prendre l'offensive à l'intérieur de la position, il importe asse^ peu que l'ennemi attaque sur un point ou sur un autre» Il vaut mieux pour vous sans doute que Tennemi attaque un )^int voisin de celui oii sont vos réserves plutôt que ce point lui-même, ap ou ob par exemple au lieu àepo {fig, âl). Dans le premier cas, en effet, vous pouvez le prendre en flanc, tandis que dans le second vous êtes forcé de l'attaquer de front avec le gros de vos forces. Malgré tout, cela n'est pas forcément désavantageux pour vous, car, d'un côté votre front peut être aussi fort en op qu'en ap et en oô, sans que cela vous gêné eii rien ; et^ en second lieu, vous pourrez toujours diriger contre les flancs de l'agresseur les troupes que vous ave« placées en ûp et en bo.
Miais quand voulez prendre l'offensive en avant de la positiott, vous ne pouvez désirer que l'ennemi vous attaque juste au point d'où vous avez Tintention de marcher vous-même, et sur lequel Vous avez réuni pour cela le gros de Vos réserves, en cp par exemple. En premier lieu, cela renverserait vos projets, puisque vous vouliez attaquer de ce point-là et que
vous êtes forcé de vous y défendre. En second lieu, c'est vraisemblablement sur ce point que la force défensive de votre front est la moins grande, puisque vous ne devez avoir devant vous aucun obstacle important pour faire avancer des forces imposantes/et que ce sont principalement ces obstacles qui donnent de la force au front défensif.
Toutes les fois que le défenseur veut prendre Tofifensive en avant delà position, il est donc très*important qu'il amène Tennemi à l'attaquer sur un point donné, et qu'il éloigne cette attaque d'autres points de la position.
D'où cette règle pour le défenseur : chercher à éloigner l'attaque ennemie de la partie du front d'où il veut prendre l'offensive, et à l'attirer sur la partie du front où il veut se tenir uniquement sur la défensive.
Pour cela, le seul moyen qui n'entraîne pas facilement des désavantages d'une autre espèce, c'est l'emploi intelligent de postes avancés, ou en général la position avancée de la partie défensive du front, dont la partie offensive sera refusée.
, Si dans la position ab {fig. 23), ac est la partie défensive et cb la partie offensive du front, il y aura en avant de la partie défensive un poste avancé e, situé de manière que l'ennemi ne puisse marcher contre cb sans être pris en flanc par les feux de ^, ce qui le force à marcher contre ce poste et à diriger son attaque sur le front 4éfensif oc. Cela arrivera plus sûrement encore si la partie offensive du front cj)^ est en arrière, et se trouve flanquée dans toute sa longueur par l'angle c du front défensif.
Il résulte de tout cela que la partie offensive du front doit être le plus réduite possible, afimçu'on puisse la commander plus facilement des postes avancés ou du front défensif, et qu'on ne doit par conséquent chercher à allonger que le front purement défensif de la position. On comprend facilement que l'adoption générale des armes à longue portée permettra plus facilement de satisfaire aux conditions que nous avons formulées pour la bonne disposition d'une bataille défensive*
Il n'est pas nécessaire que l'intérieur d'une position avec
champ offensif extérieur soit aussi libre que si l'offensive était intérieure. Dans le premier cas, la partie défensive du front doit seule remplir les conditions qu'on exige de tout le front dans le second cas ; la partie offensive du front doit au contraire être libre et sans obstacles au mouvement. Il est cependant avantageux que cette partie offensive du front soit gardée par quelques postes avancés.
Bien que ce ne soit pas, dans les positions avec offensive intérieure, un principe général d'attirer l'attaque ennemie sur un point déterminé du front, il est clair cependant que, dans ce cas aussi, le défenseur préférera le plus souvent se voir attaquer sur un point plutôt que sur un autre ; particulièrement sur le point où il a déployé le plus de moyens de résistance, et où les réserves seront employées le plus facilement contre l'ennemi qui aura pénétré dans la position. On peut également, dans les positions de cette espèce, faire usage de postes avancés pour attirer l'attention de l'ennem. dans une direction donnée.