FORMATIONS DU BATAILLON
Un bataillon d'infanterie se forme aujourd'hui pour combattre, ou se préparer à combattre, de l'une des manières suivantes :
!• En ligne,
2* En colonne,
3* En carré,
4*" En colonnes de compagnie.
Toutes les formations serrées doivent être combinées la plupart du temps avec une ligne de tirailleurs. Ceux-ci peuvent former une chaîne continue ou des groupes.
Il est, en général, assez indifférent de prendre la chaîne ou les groupes pour principe de la formation des tirailleurs. Il y a peu de temps encore, alors que le perfectionnement du fusil d'infanterie faisait attacher de plus en plus d'importance à la précision de son tir, on préférait, dans plusieurs armées, des groupes de 8 à 20 hommes, uniquement afin de pouvoir placer chacun de ces groupes sous les ordres d'un sous-officier ou d'un caporal qui estimait la distance, et indiquait à ses hommes le pointoùils devaient mettre la hausse. Mais lorsqu'on s^st convaincu que la précision ne saurait être obtenue à la guerre que dans certaines limites, onaattaché une plus grande valeur à tirer un grand nombre de coups dans un temps donné, au moment décisif, et l'on a reconnu, en outre, que l'erreur du chef de groupe aurait pour conséquence celle de tous ses hommes, ce qui a fait condamner les groupes trop nombreux. On peut aujourd'hui regarder comme le meilleur système les groupes de 4 tirailleurs, qui se soutiennent mutuellement, notamment contre une surprise de cavalerie.
Nous prendrons pour sujet de notre étude un bataillon formé sur deux rangs, ayant 400 files et 42 pelotons. Ce fractionnement du bataillon est le plus général, car le bataillon se compose, ou de 6 compagnies dont chacune se partage en 2 pelotons, ou seulement de 4 compagnies, comme chez les Prussiens, oîi chaque compagnie se divise en 3 pelotons (sur deux rangs). Notre bataillon déployé, sans intervalles entre les pelotons, occupe un front de 240 pas.
La colonne serrée est généralement formée sur un front de deux pelotons et se compose ainsi de 6 fractions successives. On peut former cette colonne sur une aile {fig. 28), ou sur le centre {fig. 29). Dans les deux cas, le front est de 40 pas, la profondeur de 30. La colonne sur le centre (colonne double) (fig. 29) se forme en moitié moins de temps que la colonne sur les pelotons des ailes {fig. 28). elle se déploie également plus vite.
La véritable formation de combat est Tordre déployé ; la colonne n'est donc qu'une formation de manœuvres, et la colonne sur le centre doit être préférée, parce qu'elle se déploie plus rapidement.
Un bataillon de 6 compagnies, chacune divisée en 4 sec* tions, étant déployé, si on veut le former en colonnes de compagnie, chaque compagnie du demi-bataillon de droite se forme en colonne par section, la droite en tète, et chaque compagnie du demi-bataillon de gauche en colonne par section, la gauche en tète {fig. 30). La formation se fait encore d'une manière inverse {Jig. 31). Dans ce dernier cas, les 6 colonnes de compagnie ne forment plus que 5 groupes, dont le groupe central renferme le tiers du bataillon, 2 compagnies, et se trouve indiqué par cela seul comme le noyau du bataillon.
Chez les Prussiens, qui n'ont par bataillon que 4 compagnies, chacune de 3 pelotons, la formation sur l'une des ailes ne donne que quatre colonnes distinctes, et la formation sur le centre {fig. 31) trois groupes seulement, dont celui du centre, composé de 2 compagnies, renferme la moitié du bataillon.
Si nous comparons. 2 batailloùs d'égale force, l'un de 4 compagnies et l'autre de 6, sous le rapport de l'emploi des colonnes de compagnie, nous voyons de suite que tous les dangers de Téparpillement des forces produit par la fo^r mation en colonnes de compagnie sont plus sensibles dans le second bataillon que dans le premier, et que celui-ci peut faire un usage plus général des colonnes de compagnie.
Pour tous les mouvements en ordre serré qui s'exécutent hors de la portée du feu ennemi, la colonne double est préférable à la ligne, parce qu'elle a un moindre front et qu'elle est moins exposée, par conséquent, à rencontrer des obs* tacles de terrain qui l'obligent à se briser. Cela semble être encore plus vrai pour les colonnes de compagnie, puisr que le front de chacune d'elles n'est que la moitié ou le quart de celui de la colonne double ; mais il faut remarquer qu'il y a au .moins cinq de ces colonnes de compagnie dans le bataillon de 6 compagnies, et qu'elles se répartissent sur un front au moins égal à celui du bataillon déployé. Si nous supposons donc un obstacle d'une longueur indéterminée {ab fig. 32), sur lequel il n'existe qu'un seul passage c de la largeur d'une coloime double, il est clair, alors, que les 6 colonnes de compagnie qui s'avancent sur le front d'uQ^bataillon, trouveront autant d'obstacles que le bataillon dé-^. ployé, tandis que la colonne double peut passer. Or, des circonstances analogue^ à celles-ci se rencontrent trôs-fré« quemment, justement là où l'infanterie est appelée à se mouvoir : c'est, par exemple, un village traversé par une grande route, mais entouré de haies épaisses, ou un versant de montagne couvert de cultures, et qui n'est conunodément praticable que sur une seule route ; ou encore un ruisseau marécageux avec un seul pont. — Si la largeur du passage ne suffisait pas pour le front de la colonne double, chaque fraction passerait en se formant par le flanc sur le centre, et se remettrait en ligne après avoir franchi Le défilé.
Ainsi, de ce qu'une colonne de compagnie à un front plus petit qu'une colonne double de bataillon, il ne faut pas con^ dure qu'un bataillon en colonnes de compagnie rencontrera
moins d'obstacles qu'en colonne double, car c'est justement le coqtraire qui a lieu dans la pratique.
Nous venons de dire que la colonne double était préférable à la ligne déployée pour tous les mouvements hors de la portée du feu ennemi. Cela est encore vrai dans certaines limites lorsqu'on est sous le feu derennemi.-^Remarquons, à ce propos, qu'on doit entendre, par cette expression de feu ennemi, le feu réellement meurtrier. — Or, ce feu peut être rendu inefficace, non-seulement par Téloignement où l'on est de l'ennemi, mais encore par les couverts, les lisières de bois, les chaînes de hauteurs, les simples mouvements de terrain, dont la colonne profite plus facilement que la ligne, sans cesser d*étre prête h combattre. Ajoutons qu'on diminue encore l'effet du feu ennemi, même en terrain complètement découvert, au moyen de manœuvres, par exemple en évitant la direction du tir de batteries fixes, ce qui est beaucoup plus facile en colonne qu'en ordre dé* ployé.
On admet généralement aujourd'hui que le bataillon dis^ posé en colonnes de compagnie doit former deux lignes, et que le quart au moins du bataillon est en deuxième ligne. En appliquant cette règle, nous arrivons, par exemple, h donner au bataillon de 6 compagnies la formation représentée par la figure 33, Il faut bien reconnaître^ cependant, que cette formation remédie fort peu à l'inconvénient de la dis-^ persion des forces. Les quatre petits corps qui se sentent indépendants ont une tendance à se séparer les uns des autres, et la faiblesse de la réserve favorise cette tendance, Ce désavantage est beaucoup moins sensible lorsque le bataillon n'a que 4 compagnies. Il est un moyen facile de parer à ce danger, même avec un bataillon de 6 compagnies ; c'est de ne mettre en première ligne que les compagnies 1 et 6, 3 et 4 en deuxième ligne forment la colonne centrale, et enfin 2 et 8 sont en arrière et en côté de 3 et 4, non pour former une troisième ligne proprement dite, mais pour servir de soutien immédiat ^ la colonne centrale des compagnies 3 et 4.
Il existe deux opinions fondamentales relativement à l'emploi des colonnes de compagnie. D'après la première, chaque compagnie est considérée comme une véritable unité tactique. Cette opinion est condamnable, bien qu'elle ait été longtemps la plus générale, par exemple pendant la guerre du Schleswig-Holstein, de 1848 à 1850. D'après la seconde, les colonnes de compagnie ne sont qu'une formation particulière du bataillon, laquelle permet de voir exactement le nombre d'hommes qu'il faut mettre en tirailleurs, de tenir éloignées du feu, jusqu'au moment décisif, certaines fractions du bataillon, et de relever promptement les fractions épuisées. Cette dernière manière d'envisager les colonnes de compagnie est la seule bonne, et l'on a été amené par la force des choses à les employer ainsi dans les guerres les plus récentes. Cet emploi des colonnes de compagnie a gagné de l'importance par l'adoption générale des armes à tir rapide, parce que, en raison de l'usure rapide de chaque fraction de troupe envoyée au combat, il faut, d'un côté, tenir loin du feu tout ce qui ne peut pas agir immédiatement, et d'un autre côté aussi avoir constamment des troupes disponibles pour relever celles qui sont épuisées.
Indépendamment de ce qui vient d'être dit, les Prussiens ont une raison particulière, et plutôt accidentelle, pour expliquer la prédilection avec laquelle ils forment en colonnes de compagnie tous les bataillons qu'ils lancent au combat. On sait que leur bataillon est divisé en 4 compagnies, unités administratives ; mais quand le bataillon marche tout entier, ils forment, du troisième rang, deux compagnies nouvelles (tirailleurs).- Chacune de ces nouvelles compagnies se compose déjà d'hommes de deux compagnies différentes, et quand le combat de tirailleurs a quelque durée, il est inévitable que les hommes de compagnies différentes se mêlent entre eux. Cet inconvénient incontestable s'augmente encore lorsque des pelotons des corps formés par les deux premiers rangs du bataillon viennent à être dispersés plus tard en tirailleurs, — C'est pour remédier à cet inconvénient, dont les résultats se font particulièrement sentir dans le ralliement, que les
Prussiens disposent d'avance le bataillon en colonnes de compagnie.
Le carré est la fonnation qu'adopte l'infanterie pour résister aux attaques de la cavalerie ; il doit faire front de tous les côtés et développer le plus de feux possible. Un bataillon qui se voit forcé de former le carré n'est presque jamais en position d'y employer tout son monde, car il a rarement le temps de rallier ses tirailleurs : aussi on ne doit pas compter, en général, sur plus des deux tiers du bataillon, 8 pelotons, pour former le carré.
On distingue les carrés pleins et les carrés vides. La figure 34 représente un carré plein ; les flancs a ^Xh sont alors formés de 5 files seulement d'officiers et de sous-officiers. On peut encore ( fig. 35) former les flancs du carré plein avec les quatrième et neuvième pelotons rompus par sections. La figure 36 est un carré vide dont les flancs sont formés des quatrième et neuvième pelotons qui conversent, l'un à droite et l'autre à gauche. Un inconvénient du carré plein, c'est le manque d'espace intérieur, ^^ cet espace doit au moins suffire pour recevoir les officiers montés, ainsi que les tambours et clairons. — Un autre inconvénient, c'est l'absence presque complète de feux de flancs. En revanche, le carré plein a sur le carré vide l'avantage de se former plus rapidement et de se relier plus intimement aux autres formations, notamment à la colonne double.
L'adoption des armes à tir rapide, et surtout des armes à répétition, a beaucoup plus modifié les idées sur les carrés que ne l'avait fait le passage des armes lisses aux armes rayées de précision. Jusqu'à présent on s'en tenait encore à ce principe que chaque face du carré vide devait avoir au moins 4 hommes de profondeur, en partie pour que les derniers rangs, constamment occupés à charger les armes, permissent d'avoir toujours le carré prêt à faire feu, et en outre pour opposer à la cavalerie une résistance matérielle, si cette arme n'était pas arrêtée par le feu.
Mais on peut dire à présent qu'une profondeur de deux rangs suffit ppur que le carré soit prêt à faire feu jusqu'au
dernier moment ; d'un autre côté, U est permis d'admettre que le feu nourri de ces deux rangs suffira généralement pour repousser la cavalerie avant qu'elle arrive sur les baïonnettes, et que le carré peut en conséquence se passer de force de résistance matérielle. îl résulte de tout cela qu'on peut adopter maintenant le carré vide, sur deux rangs seulement de profondeur. La formation du carré vide se trouve ainsi considérablement simplifiée, elle est beaucoup plus rapide qu'auparavant, de sorte que Tune des raisons qui faisaient préférer le carré plein disparaît, ou, du moins, perd de sort importance. Il faut encore chercher dans les canons rayés, dont la portée est plus longue et l'action plus meurtrière, une raison de préférer le carré vide. On devrait néanmoins, chaque fois qu'on adopte ce carré, avoir à l'intérieur une réserve d'un oU'deux pelotons.
Le carré vide étant admis, il n'y a plus de difficultés à Ëormer en carré une seule compagnie.
Il est arrivé souvent, dans la campagne de Bohtoie, 1866, qu'un bataillon et même une seule compagnie, en ordre déployé, a repoussé par son feu une attaque de cavalerie. Cela aura encore lieu parfois dans l'avenir ; mais il ne faudrait pas en faire une règle, surtout quand toutes les armées européennes seront pourvues du même armement.
On admet généralement comme règle que le tiers de la force totale du bataillon peut être mis en tirailleurs. Les 8 pelotons serrés étant donc en ligne ou en colonne double, les tirailleurs ab {fig\ 37) devront donner une ligne un peu plus grande que le frgnt du bataillon déployé, et seront formés soit en chaîne 12, soit en groupes 1. Des 4 pelotons détachés, 2 fourniront la chaîne ou les groupes de tirailleurs, les 2 autres pelotons 2 et 11 resteront en ordre serré, entre les tirailleurs et le bataillon, pour servir de soutien et de point de ralliement aux tirailleurs. Ceux-ci ne sont pas alors obligés de se replier sur le bataillon, qui peut attendre plus tranquillement le moment de combattre. Les soutiens de la chaîne de tirailleurs donnent en même temps
la possibilité de les renforcer, et de les relever en totalité ou en partie.
Chaque colonne de compagnie sert directement de soutien aux tirailleurs qu'elle a dispersés, ou bien elle place une troupe de soutien entre les tirailleurs et le gros de la colonne.
Si pour obtenir des feux le plus d'effet possible, quand le terrain le permet, on porte en avant en ordre déployé un bataillon ou seulement quelques compagnies, il faut toujours que cette troupe, marchant en ligne, cherche à arriver le plus vite possible sur le terrain où elle doit commencer le feu. On comprend qu'il est impossible que cette marche ait lieu en ligne serrée. Ce serait l'idéal, mais la réalité tient toujours le milieu entre la marche en ligne du terrain de manœuvre et la marche des tirailleurs en masse profonde. Telle est à la guerre la marche en ligne, et nous désirons qu'on s'en fasse cette idée toutes les fois que nous nous servirons de cette expression. Il n'est pas besoin de dire que la ligne doit toujours avoir, dans ce cas, des soutiens à portée, quels qu'ils soient.