PUN DES ALLIÉS POUR ATTAQUER LA POSITION DE L'ALMA
On se prépara des deux côtés au combat qu'on prévoyait pour le lendemain. Par suite des renseignements qu'il avait reçus sur la position des Russes, Saint-Arnaud avait arrêté avec lord Raglan un pian de bataille. A 5 heures du soir, il réunit les généraux français auxquels il communiqua verbalement ce plan ; les généraux reçurent en outre dans la soirée une carte du terrain sur laquelle étaient marquées les directions qu'ils devaient suivre et les positions qu'ils avaient ensuite à occuper ; enfin Saint- Arnaud envoya son aide de camp, le colonel Trochu, à lord Raglan, pour s'assurer de racquiescement complet de ce dernier aux dispositions prises. Lord Raglan se déclara d'accord sur tous les points. Voici quel fut l'ordre donné :
(( La division Bosquet, à laquelle la division turque sernbra de soutien, quittera le camp de Bulganak le 20 septem- )re à cinq heures et demie du matin ; elle suivra le bord de
la mer, traversera l'Aima près de son embouchure et gravira les hauteurs de la rive gauche pour attirer rattention des Russes sur leur flanc gauche, qu'elle tournera. Cette division assurera en même temps la liaison de Farmée alliée avec la flotte, qui s'approchera de l'embouchure de TAlma, pour couvrir la marche et appuyer l'attaque de la division Bosquet.
« L'aile gauche, c'est-à-dire toute l'armée anglaise, rompra à six heures, une demi-heure plus tard que Bosquet, et marchera le long de la route de poste d'Eupatoria contre le flanc droit des Russes, qu'elle cherchera à tourner.
« Le centre, gros de l'armée française, rompra à sept heures, suivra le chemin d'Alma-Tamak, et forcera le centre russe. »
Cherchons à saisir clairement le sens de ce plan :
La division Bosquet avait à faire environ 7 kilomètres pour arriver du Bulganak à l'Aima ; elle pouvait donc commencer à traverser cette rivière à sept heures au plus tard. Les Anglais (aile gauche) n'étant pas tout à fait aussi loin que Bosquet de l'Aima, partaient à six heures et se trouveraient à sept heures sur les hauteurs en vue de BurL'uk et de Tarchanlar. Le centre enfin, gros de l'armée française, qui ne devait partir du Bulganak qu'à sept heures, pouvait être à huit heures sur les hauteurs en vue d'Alma-Tamak, et attaquer ce village à neuf heures au plus tard.
Ce que les alliés avaient de mieux à se proposer contre les Russes, c'était de leur couper la retraite vers l'intérieur de la Crimée, vers Simphéropol, et de les jeter à la mer. Pour y arriver, les alliés devaient chercher à porter des forces supérieures contre le flanc droit des Russes avant que ceux-ci pussent s'échapper dans une direction favorable. Il fallaitpoar cela que Menschikoff ne quittât pas ses positions (voir livre D, pages 79 et suivantes). On pouvait l'y maintenir par une fausse attaque, soit contre son aile gauche, soit contre son front, soit contre son aile gauche et son front à la fois. Dest incontestable que la fausse attaque contre le front était préférable, parce que son succès était plus certain ; celle contre
Taile gauche russe pouvait donner de plus grands résultats si tout allait bien, mais elle n'ofirait pas la même certitude de succès.
Le plan des alliés se fût alors traduit par Tordre suivant ;
a. — Si l'on voulait faire une démonstration contre le &ont de Menschikoff :
(( L'aile droite rompra à cinq heures et demie, marchera sur Âlma-Tamak et attaquera ce village à sept heures et demie.
(( Le centre lèvera le camp à six heures ; il suivra l'aile droite et, en arrivant sur les hauteurs situées au nord de rAlma, il marchera à gauche sur la route de poste et il attaquera Burliuk à huit heures des deux côtés de cette route.
(( L'aile gauche rompra à six heures et demie et inarchera sur Tarchanlar, en se couvrant autant que le terrain le permettra ; elle y passera l'Aima le plus vite possible — au plus tard à huit heures et demie — et se formera sur les hauteurs au sud de la rivière pour attaquer le flanc droit des Russes. Dès que le centre s'apercevra que le combat est engagé à l'aile gauche, il attaquera lui-même avec plus de vigueur sur la route de poste ; ce qui doit avoir lieu vers neuf heures et demie au plus tard. »
D'après ce plan, les alliés auraient toujours été maîtres de réunir sur le point décisif les trois quarts de leurs forces.
6. — Si l'on voulait démontrer contre Taile gauche de Menschikoff, le seul changement à apporter à ce plan, c'était de faire traverser l'Aima par l'aile droite près de son embouchure au lieji d'Alma-Tamak. Il en résultait alors une plus grande séparation des forces alliées, ce qui n'était pas avantageux.
Comparons à ces dispositions, telles qu'elles étaient dictées par les circonstances, le plan conçu par les alliés.
Bosquet doit attirer l'attention des Russes du côté de la mer, vers leur aile gauche ; on s'attend à ce que ce mouye*
ment ait pour but de détourner rennemi du point où le menace le véritable danger, afin de Tattaquer avec d'autant plus de chances de succès sur son flanc droit. Mais il n'en est rien, puisque les Anglais se mettront en mouvement une demiheure seulement après Bosquet et se dirigeront contre l'aile droite des Russes.
Au moment même où Bosquet prendra l'offensive après avoir franchi l'Aima, les Anglais, s'ils ont suivi fidèlement et sans perdre de temps les dispositions prescrites, devront commencer à paraître sur les hauteurs situées au nord de Burliuk, c'est-à-dire dans une direction beaucoup plus dangereuse pour les Russes que celle où se montre Bosquet. Avant même que l'attaque de Bosquet puisse faire quelque impression sur MenschikofT, la présence des Anglais lui eo causera une bien plus forte qui effacera complètement la première. En admettant que le mouvement de Bosquet pût décider les Russes à faire front à l'ouest afin de le repousser, l'apparition simultanée des Anglais les en détournerait nécessairement ; la vue des Anglais sur sa droite rappelle i Menschikoff qu'il ne peut faire front à l'ouest dans l'intérieur de sa position, sous peine d'avoir sa retraite coupée verâ la route de Simphéropol. Bosquet est la tentation au péché, les Anglais sont la voix d'avertissement. On voit que les alliés s'intéressaient au salut de leur ennemi 1
Nous venons de dire que Menschikoff ne devait pas faire front à l'ouest dans l'intérieur de la position, et cependant nous avons dit plus haut que le seul parti qu'il eût à prendre était de faire front à l'ouest, et qu'il lui était interdit de faire front à l'est. La contradiction n'est qu'apparente. Nous avons dit en effet que Menschikoff devait faire front à l'ouest, mais à la condition qu'il serait complètement à Test de l'armée alliée, et que sa retraite vers l'intérieur de la Crimée serait libre. Or, cette condition n'était plus remplie si Menschikoff faisait front à l'ouest contre Bosquet au sud d'Alma-Tamak, car il ouvrait ainsi au reste de l'armée alliée la route de poste sur son flanc droit ; ceux-ci pénétraient par là dans la position, se formaient sur les hauteurs, marchaient à l'ouest et
forçaient ainsi Menschikoff à faire front à l'est, c'est-à-dire dans la direction interdite, tout en laissant des troupes face à l'ouest contre Bosquet.
Puisque, d'après leur plan, les alliés devaient attaquer en même temps par les deux ailes, tandis que leur centre ne s'engagerait que plus tard, leur pensée dominante était donc. d'amener Menschikoff à dégarnir son centre pour renforcer ses ailes menacées par ces démonstrations, et ensuite d'enfoncer plus facilement le centre russe. Mais la menace contre les deux ailes à la fois ne pouvait pas conduire à ce résultat. Il eût fallu pour cela que ses deux ailes eussent la même im« portance aux yeux de Menschikoff; or, il n'en était pas ainsi. Quand Bosquet tournait la position de l'Aima par son flanc gauche, cela n'avait pour résultat que de couper Menschikoff de la mer, vers laquelle il ne pouvait songer à effectuer sa retraite. En déployant des forces considérables contre le flanc gauche de l'ennemi, les alliés pouvaient amener les Russes à trouver trop dangereux de défendre plus longtemps leur position, si celle-ci était en même temps menacée, mais la retraite vers l'intérieur de la Crimée restait complètement libre. Si au contraire les alliés tournaient la position ennemie par son flanc droit, ils mettaient aussi bien les Russes dans l'impossibilité de conserver plus longtemps leur front sur l'Aima, et de plus ils leur coupaient la retraite vers l'intérieur et les poussaient à la mer. La présence des Anglais sur son flanc droit devait donc produire sur Menschikoff une impression bien plus vive que celle de Bosquet sur son flanc gauche. La présence simultanée des alliés sur les deux flancs de l'armée russe pouvait avoir les conséquences suivantes :
a. — Supposons que Menschikoff ait une complète liberté d'esprit et ne songe pas à conserver à tout prix sa position, alors la menace contre ses deux ailes à la fois doit lui indiquer justement la bonne voie. Il ne laisse sur la basse Aima que des détachements, et il porte le gros de ses forces audessus de Tarchanlar, sur le chemin qui va de là à Oteschel et à Bàktschiséraï, en faisant front à Touest. Il ouvre ainsi à
1* ennemi la route de Burliuk, et il Tattaque sur son flanc gauche au moment où il traverse l'Aima.
6. — Supposons maintenant que Menschikoff ait perdu la tète et veuille défendre à tout prix le front de sa position. Dans ce cas, il est possible que la présence simultanée de bosquet et des Anglais l'amène à diviser ses forces pour faire face à la fois à ces deux adversaires ; mais il n'est admissible en aucun cas qu'il oppose à Bosquet la moitié de ses forces^ et il est hors de doute qu'il dirigera le gros de ses troupes du côté oh le menace le plus grand danger. Par suite, si l'attaque des Français contre le centre russe réussit, elle ne coupera, dans le cas le plus heureux, la retraite vers l'intérieur de la Grimée qu'à la plus petite portion de l'armée de Menschikoff, celle opposée à Bosquet^ tandis que le gros des forces russes, celles attaquées par les Anglais, auront leor retraite assurée.
Mais ce cas le plus heureux est lui-même invraisemblable. Ce qui est plus probable, c'est que l'aile gauche de Menschikoff,. opposée à Bosquet, ne combattra pas avec décision, que le combat simultané de l'aile droite russe contre Ifô Anglais à Burliuk et à Tarchanlar rappellera à l'aile gauche qu'elle doit songer à sa propre sûreté, c'est-à-dire à ne pas se laisser couper du gros de l'armée qui est l'aile' droite. Sous l'influence de cette circonstance, Bosquet gagnera du terrain, et si alors le gros des Français attaque le centre russe, cette attaque n'aura plus pour résultat de couper en deux l'armée ennemie, mais seulement de réunir le centre des alUés avec Bosquet.
Cet examen du plan des alliés montre aussi clairement que possible qu'il y manquait une idée bien arrêtée, et que ce n'était que le produit de cette locution vide de sens : percer le centre ennemi, dont les Français s'enivrent volontiers sans y trop réfléchir.
Remarquons encore que si l'on eût adopté le plan qui convenait le mieux à la situation, c'étaient les Anglais, plus lourds et plus lents, qu'il fallait charger de la menace et de l'attaque contre le front ennemi à Burliuk et Alma-Tamak,
tandis que le mouvement tournant par Tarchanlar convenait mieux aux Français plus agiles et aux Turcs qu'ils avaient avec eux.
On pourrait dire que si l'on eût commencé par attaquer de front la ligne de l'Aima et que, sous la protection de cette attaque, l'aile gauche alliée eût exécuté le mouvement tournant par Tarchanlar, ce dernier mouvement n'eût pas pu être caché à Menschikoff et l'aurait décidé à se mettre aussitôt en retraite. Mais il faut réfléchir que Menschikoff avait pris ses dispositions pour défendre la ligne de l'Aima ; que lorsqu'il verrait ce front attaqué il n'en serait que plus convaincu que cette défense était avantageuse aux Russes, ce qui détournerait certainement son attention du point où le menaçait le véritable danger; et qu'enfin Menschikoff, une fois engagé dans un combat sérieux sur son front, ne saurait se dégager de ce combat aussi rapidement qu'il pourrait échapper à un danger, imminent il est vrai, mais qui ne serait encore qu'à l'état de menace. Si les alliés avaient commencé par attaquer la position de front, le mouvement tournant par Tarchanlar aurait toujours pu se produire au moment où Menschikoff commencerait à peine sa retraite, et cette attaque contre l'ennemi en retraite était très-avantageuse pour les alliés (Voir livre II, page 77).
Enfin, l'on pourrait faire au plan que nous avons indiqué comme le meilleur l'objection suivante : c'est qu'il offrait aux Russes une occasion favorable pour prendre eux-mêmes l'offensive et passer sur la rive droite de l'Aima entre la mer et les alliés. Nous répondrons que cette offensive en avant du front de la position ne pouvait avoir lieu que dans l'espace restreint compris entre la mer et Alma-Tamak, 3,000 pas à peine. Or, en faisant ce mouvement^ les Russes auraient tourné le dos à la mer et aux flottes ennemies ; ils étaient les plus faibles, et la position de l'Aima n'était généralement pas favorable à une offensive extérieure, surtout près de l'embouchure delà rivière. Bref, une telle manœuvre était si difficile pour les Russes qu'elle ne pouvait avoir de danger pour les alliés, et elle était si dangereuse pour Mens-
chikoff, à moins d'être couronnée d'un succès rapide et dé* cîsif fort invraisemblable, qu'un homme intelligent ne pouvait en avoir l'idée, et que les généraux alliés devaient plutôt souhaiter une telle manœuvre que la craindre. Cette éventualité insensée ne pouvait donc pas entrer dans leurs calculs, d'après les renseignements qu'ils avaient sur la force et la position des Russes.
Passons au récit des événements.
MARCHE DES ALLIÉS VERS L'àLHÀ.
Le 20 septembre, à cinq heures et demie du matin, la division Bosquet quitta le camp de Bulganak et, une heure après, à six heures et demie, la tète de sa première brigade, d'Âutemarre, arrivait déjà dans la plaine au nord de TAIma, à 2,000 pas à peine de l'embouchure de cette rivière.
Les Anglais devaient rompre à six heures ; mais à sii heures et demie on n'apercevait pas encore dans leur camp de mouvements annonçant un départ prochain. Le gros des troupes françaises était déjà sous les armes et se disposait à se mettre en marche. Les généraux des deux divisions les plus avancées, Canrobert et le prince Napoléon, avaient l'ordre de rompre à sept heures ; mais d'un autre côté, les dispositions arrêtées la veille leur prescrivaient de ne partir qu'une heure après les Anglais. Ils étaient donc impatients et se rendirent auprès du général Lacy Evans, commandant la 2' division anglaise, laquelle avait la droite de la première ligne et devait se relier à la gauche française, division Napo* léon. Lacy Evans leur dit qu'il n'avait pas d'ordres de départ. On en prévint Saint- Arnaud, qui fit dire à Bosquet de s'arrêter pour ne pas se trouver seul en face de l'armée russe, et, vers sept heures, il envoya le colonel Trochu à lord Raglan pour l'engager à se mettre en marche. Trochu trouva les troupes anglaises encore dans leur camp à sept heures et demie. Lord Raglan était à cheval et venait seulement . de donner les ordres de marche; il dit à Trochu que ces ordres avaient été transmis sur toute la ligne. Mais le
colonel, qui voulait s'en assurer de ses propres yeux, resta là jusqu'à ce que les Anglais fussent prêts à partir. Il était alors dix heures. Trochu rejoignit Saint-Arnaud et lui rendit compte que les Anglais se mettaient en marche. Il était près de dix heures et demie.
Le gros des troupes françaises, qui étaient formées depuis longtemps en avant de leurs bivouacs, s'étaient avancées sur les hauteurs jusqu'à quatre kilomètres de TAlma, oîi les Russes pouvaient voir leur position. Un peu avant onze heures, Saint-Arnaud ordonna à Bosquet de marcher en avant ; mais à peine cet ordre venait-il d'être donné, qu'il fut retiré de nouveau, parce que les Anglais se faisaient encore attendre.
Il faut reconnaître que ce retard des Anglais pouvait devenir très-utile, puisqu'il pouvait faire abandonner le plan vicieux d'après lequel on devait se présenter à la fois aux deux ailes de l'ennemi, en leur montrant tout ce qu'on avait de forces et ce qu'on projetait, et faire adopter un plan meilleur, l'attaque en échelons par l'aile, droite. Cette circonstance fortuite pouvait faire comprendre la véritable situation; mais elle ne servit au contraire qu'à faire exécuter de la manière la moins judicieuse un plan déjà peu judicieux.
Lorsque Saint-Arnaud eut la certitude que les Anglais étaient en mouvement et marchaient un peu en arrière de la gauche de l'armée française, il renouvela à Bosquet Tordre d'avancer. Le gros des Français était alors à 2,000 pas de TAlma, dans l'ordre suivant : la division Canrobert à droite (ouest) de la route du Bulganak à Alma-Tamak, la division prince Napoléon à gauche (est) de cette route, à la même hauteur que Canrobert et ayant son extrême gauche à plus de 3,000 pas de la mer. Derrière ces deux divisions et à cheval sur la route était la division Forey avec la réserve d'artillerie. Chacune de ces divisions avait une brigade à l'aile droite et une à l'aile gauche; chaque brigade était formée sur deux lignes en colonnes de bataillon. Les divisions Canrobert et Napoléon avaient détaché en avant leurs, bataillons
de chasseurs. Les Français conservèrent cet ordre pendant les événements qui vont suivre.
BOSQUET PASSE l'ALHA.
Le général Bosquet avait mis à profit sa longue station en vue de la position ennemie pour reconnaître exactement le cours de l'Aima entre Alma-Tamak et la mer, où la rivière, comme nous savons, n'était point occupée par les Russes. Il y trouva deux passages : l'un, près de Tembouchure, était un gué formé par un banc de sable; le second était encore un gué situé près d 'Alma-Tamak à plus de 1000 pas à Test du plumier.
Après avoir traversé la rivière à ces gués, il restait encore à gravir des hauteurs escarpées, ce que les colonnes d'infaih terie et Tartillerie ne pouvaient faire qu'en suivant le lit desséché de quelques torrents qui formaient des chemins trèsdifficiles. Des tirailleurs vigoureux pouvaient escalader les hauteurs entre les lits de ces torrents.
Lorsque le général Bosquet reçut définitivement Tordre d'avancer, il se mit en mouvement à onze heures un quart. Il dirigea la brigade d'Autemarre sur le gué le plus rapproché d' Alma-Tamak, et la brigade Bouat sur le gué près de la mer. Chacune de ces brigades était suivie d'une batterie. La brigade d'Autemarre passa la rivière sans difficulté et commença l'ascension des hauteurs par le lit du torrent le plus voisin. Le 3" régiment de zouaves était en tête. En gravissant les hauteurs, ses tirailleurs aperçurent SOCosaques auxquels ils envoyèrent des coups de fusil et qui se retirèrent aussitôt. Arrivés sur le plateau, les zouaves se formèrent dans le pli de terrain le plus voisin en faisant front au sudest. Bosquet fit aussitôt suivre le 3" zouaves par la batterie de la brigade d'Autemarre. On eut à vaincre de grandes difficultés pour faire monter l'artillerie, mais on y réussit cependant, et les pièces arrivèrent une à une sur le plateau. La première qui y parvint se mit en batterie à 150 pas en avant de la crête, et les autres vinrent successivement se
former à sa droite, chacune ouvrant aussitôt son feu. Le gros de la brigade d'Autemarre se forma derrière cette première batterie. A une heure de Taprès-midi, elle était tout entière sur le plateau. L'ennemi le plus rapproché qui s'offrît aux coups de Tartillerie française, était une fraction de l'aile gauche de Russes (régiments de Brzesc et de Tarutina). Le bataillon du régiment de Minsk, qui occupait le village d'Akles, ne fut pas découvert par les Français, et dès que le feu commença, il se hàt'a de se retirer à l'est sur Ulukull.
Lorsque Menschikoff reçut la nouvelle que les Français ayaient gravi les hauteurs de l'Aima sur son flanc gauche, et que le canon ne lui permit pas d'en douter, il y envoya suc-' cessivement des troupes, d'abord, semblerait-il, pour y arrêter la marche en avant de l'ennemi, mais bientôt dans l'intention de rejeter les Français en bas des hauteurs.
Les troupes qui furent ainsi employées successivement ' contre Bosquet, en faisant front à l'ouest, étaient :
D'abord deux bataillons du régiment de Moscou, c'est-àdire de la réserve de l'aile gauche, auxquels se joignirent au nord-ouest d'UlukuU le bataillon de Minsk, revenu d'Akles, et la batterie légère n' 4 de la 17* brigade d'artillerie (8 pièces) ;
Bientôt après les deux autres bataillons du régiment de Moscou et la batterie légère n'' S de la 17' brigade d'artillerie (8 pièces) ;
Ensuite, un régiment de hussards et la batterie légère à cheval n" 12 (8 pièces), ces troupes appartenant à la réserve générale; plus tard encore, les deux batteries du Don (16 pièces), de la réserve de l'aile droite, et enfin les trois autres bataillons du régiment de Minsk, de la réserve générale.
L'effectif des troupes que Menschikoff engagea sur son flanc gauche, à différents moments de l'action, fut donc : d'abord de 3 bataillons et 8 pièces ; puis de 5 b*aillons et i6 pièces ; ensuite de S bataillons, 8 escadrons et 40 pièces ; et enfin de 8 bataillons, 8 escadrons et 40 bouches à teu. Qu'on ajoute à cela 3 bataillons des régiments de Brzesc et
de Bialystock, ainsi que les 4 bataillons du régiment de Tarutina et l'on aura tout ce que les Russes opposèrent de ce côté aux Français dans le moment où le combat fut le plas chaud. C'est un total de 15 bataillons, 8 escadrons et 40 bouches à feu, 12,000 hommes au plus, c'est-à-dire le tiers des forces de Menschikoff.
Il était bon de donner en passant l'efFectif total de ces troupes, bien qu'elles ne furent engagées que successivement, ainsi que nous l'avons déjà dit.
Les deux premières batteries à pied que firent avancer les Russes prirent position à 1200 pas au nord-est d'Orta- •Ejsek, contre l'artillerie de d'Autemarre, mais la batterie française reçut à ce moment même un renfort important. La brigade Bouat avait rencontré de grandes difficultés au passage de l'Aima : l'infanterie fut obligée de passer le gué homme par homme et de gravir les hauteurs également en colonne par un dans le lit d'un torrent. Il était clair que cette voie serait tout à fait impraticable pour l'artillerie^ et Bouat renvoya alors sa batterie au gué d' Alma-Tamak. Cette batterie traversa la rivière, gravit les hauteurs et alla se former aussitôt à droite de la batterie d'Autemarre. Il y avait donc 12 pièces françaises contre 16 russes. Ce fut une simple canonnade : l'infanterie russe se forma, en arrivant, derrière ses batteries, ainsi que le prescrit son règlement, et l'infanterie française en fit autant ; mais cette dernière était bien abritée, la première mal. Les Français savaient tirer un meilleur parti du terrain. Dans ce combat d'artillerie, les Russes avaient l'avantage du nombre des pièces, mais les Français celui du calibre et de la simplicité du système. Les pièces russes étaient des canons de 6 et des obusiers longs de 10 livres, les pièces françaises des canons-obusiers de 12 centimètres, avec 14 calibres de longueur. Les obusiers longs des Russes étaient également di^ calibre de 12, mais ils n'avaient que 10 calibres de longueur et ne tiraient pas de boulets pleins, ce que faisaient les canons-obusiers français. Chez les Français, les roues des affûts et des caissons étaient les mêmes, ce qui permettait de les remplacer très-
facilement. Ainsi, dans les deux batteries de la division Bosquet, 32 roues furent brisées pendant le combat par les boulets russes, mais aucune pièce ne fut obligée pour cela de suspendre son feu*
Les 16 pièces russes avaient déjà lutté pendant une demiheure contre les 12 pièces françaises, lorsque arrivèrent les deux batteries à cheval du Don, qui se placèrent à gauche des deux batteries à pied et sur la même ligne. Il y avait alors 32 pièces russes contre 12 françaises; mais cet accroissement de forces ne pouvait servir à rien tant que les Français conserveraient la supériorité du calibre, et que les Russes se tiendraient à une aussi grande distance. Gomme ces derniers avaient un plus grand nombre de pièces, ils auraient dû en laisser une partie continuer le feu dans les mêmes positions, et s'avancer avec le reste jusqu'à 800 ou 600 pas des Français, de manière à diriger contre leur flanc droit le feu de ces batteries avancées et à obtenir ainsi l'avantage d'un feu embrassant. Bosquet redoutait en effet ce mouvement, mais il n'eut pas lieu. Cependant, bientôt après l'arrivée des deux batteries du Don, ces inquiétudes du général français semblèrent devoir se justifier. En effet, les hussards envoyés par Menschikoff et la batterie à cheval n» 12, apparurent sur le flanc droit des Français, au delà d'Orta- Kisek, et la batterie fit mine de prendre position. Bosquet tourna aussitôt deux pièces de ce côté et envoya quelques obus aux hussards, ce qui suffit pour intimider les Russes.
Au même moment, la tête de la brigade Bouat arrivait sur le plateau, après avoir enfin surmonté les nombreuses difficultés qu'elle avait rencontrées pour passer l'Aima et gravir les hauteurs. Bouat aperçut l'artillerie russe ; il ne prit pas le temps de réunir sa brigade et lança dans la direction d'Orta-Kisek les troupes qui se trouvaient déjà sur le plateau. Cette menace effraya tellement l'artillerie russe, qu'elle se retira aussitôt. Bouat vint alors se mettre en ligne à droite de la brigade d'Autemarre.
Bosquet, croyant que le combat d'artillerie avait duré assez longtemps, et voyant en outre les divisions Canrobert et
Napoléon commencer leur attaque, résolut de se porter en avant et d'attaquer l'infanterie russe qu'il avait devant lui. A partir de ce moment, deux heures environ, Bosquet ne combattit plus seul, et les autres divisions françaises furent engagées. Nous allons nous rendre près d'elles.