ATTAQUE BU GROS DES TROUPES FRANÇAISES
Nous avons laissé ces troupes dans leurs positions à 2,000 pas au nord de l'Aima. Saint-Arnaud voyait Bosquet sur les hauteurs, le combat d'artillerie avait commencé, et l'artillerie russe répondait de plus en plus vivement aux deux batteries françaises. A l'aile droite des Russes, tout était encore immobile ; les Anglais étaient sur la route de poste, à gauche et en arrière des divisions françaises, et ils ne bougeaient pas, ainsi que nous le verrons tout à l'heure. Le plan de batmlle des alliés n'avait jamais été justifié; mais il l'était encore moins après les circonstances fortuites qu'avait présentées le commencement de son exécution. Cependant Saint-Arnaud ne vit rien autre chose que ceci : c'est que Bosquet était engagé sur le plateau, et il ne songea qu'à lui porter secours directement. A une heure et demie, il ordonna donc iiux divisions Canrobert et Napoléon de se porter en avant. D'après le plan primitif, Canrobert devait marcher directement sur le village d'Alma-Tamakj Napoléon plus à l'est sur Burliuk; les Anglais devaient attaquer à l'est de Burliuk, et leur attaque devait même précéder celle de Canrobert et du prince Napoléon. Comme cela n'avait pas eu lieu, la meilleure manière dont Saint-Arnaud put employer les divisions françaises du centre, c'était peut-être de les diriger plus à l'est que ne le voulait le plan primitif, car les Anglais se trouveraient ainsi forcés de s'étendre plus à gauche, et de cette manière, malgré les fautes déjà commises, la position russe pouvait encore être tournée par son flanc droit et l'armée russe coupée de l'intérieur de la Crimée. D'après tout ce que l'on voyait et entendait du combat de Bosquet, on pouvait conclure que sa présence sur les hauteurs avait attiré sur ce gé-
néral l'attention des Russes autant qu'on pouvait le désirer, et beaucoup plus qu'on n'était en droit de s'y attendre. Plus Saint-Arnaud dirigerait maintenant vers la gauche l'attaque des divisions Canrobert et Napoléon, plus il prendrait en flanc et à revers les troupes russes qui luttaient contre Bosquet. Cette manière indirecte de soutenir Bosquet devait en outre être aussi profitable à ce dernier qu'un appui direct, plus profitable même selon toute apparence. Bosquet était l'un des meilleurs généraux de l'armée française, indépendant, énergique, fertile en ressources, et l'on était en droit d'admettre qu'il comprendrait parfaitement la nouvelle manœuvre de Saint-Arnaud, et qu'il réussirait à contenir assez longtemps les Russes, même s'il se trouvait plus vivement pressé qu'il ne l'était réellement.
Saint-Arnaud cependant fit exactement le contraire de ce que lui indiquait la situation ; au lieu de diriger les divisions Canrobert et Napoléon plus à l'est qu'il ne l'avait ordonné primitivement, il les porta plus à l'ouest, en ordonnant à Canrobert de gravir les hauteurs sur le même point que l'avait fait Bosquet, c'est-à-dire à l'ouest d'Alma-Tamak,
Canrobert mit en avant ses bataillons de chasseurs à pied qui se dispersèrent en une nuée de tirailleurs ; il dirigea sa 2* brigade, Vinoy, sur Alma-Tamak, la i'% Espinasse, à droite de Vinoy vers l'Aima et la position de Bosquet. Pendant que Canrobert approchait du village d'Alma-Tamak, Bosquet se mît en mouvement. Il se porta à droite sur Orta- Kisek, dans la double intention de menacer le flanc gauche des troupes russes qu'il avait devant lui, et de s'éloigner de la crête des hauteurs, afin de laissera Canrobert la place nécessaire pour se déployer lorsqu'il serait sur le plateau. Dans la direction que prenait ainsi Bosquet, il avait devant lui, à Test d'Orta-Kisek, le régiment de Minsk ; au nord de ce dernier, à 3 ou 400 pas seulement de l'origine du ravin par lequel on gravit les hauteurs au sud d'Alma-Tamak, le régiment de Moscou, faisant front à l'ouest comme Minsk ; plus à l'est, les bataillons de réserve du régiment de Brzesc,
et, derrière eux, le régiment de chasseurs de Tanitina, se reliaient au régiment de Moscou, en faisant front au nord, en face des vignes qui se trouvent à Test d*Alma-Tamak.
Le 9* bataillon de chasseurs, de la division Canrobert, pénétra dans les jardins à Touest d'Alma-Tamak, pour en déloger les tirailleurs russes. Une batterie de la division s'établit h droite de ce bataillon, dans les vignes situées sur les pentes, au nord de l'Aima. La brigade Espinasse passa l'Aima à droite de la position occupée par cette batterie et se mit à gravir les hauteurs. Le régiment de Moscou, qui se trouvait le plus rapproché du ravin d'Alma-Tamak, aperçut le mouvement de la brigade Espinasse et crut pouvoir l'arrêter en l'attaquant de flanc. Il se jette alors à droite et descend les pentes en face d'Alma-Tamak. En effet, la brigade Espinasse s'arrête, lorsqu'elle entend la fusillade éclater sur son flanc gauche, mais le régiment de Moscou s'était avancé jusque dans le champ de tir de la batterie de (ianrobert, que nous avons vue se placer à l'ouest d'Alma-Tamak.
Ces quatre pièces ouvrirent un feu très-meurtrier à 800 pas seulement, et les Russes, déjà désunis par les difQcultés du terrain, furent mis dans un désordre complet par les bour lets qui éclataient au milieu de leurs bataillons ; ils firent demi-tour et cherchèrent à la débandade un abri sur les hauteurs. La brigade Espinasse acheva alors de gravir les pentes, elle se reforma sur le plateau et s'établit à gauche de la brigade d'Autei^arre. Elle fut suivie de ptrës par la brigade Vinoy, qui, après un combat sans importance, avait chassé les . tirailleurs russes de la partie ouest d'Alma-Tamak.
La division Napoléon s'était ébranlée en même temps que la division Canrobert. Comme elle devait rester liée à cette dernière, elle appuya à droite en même temps qu'elle. I^ brigade de Monet entra dans le partie est d'Alma-Tamak peu d'instants après que la brigade Yinoy s'était emparée de l'ouest de ce village. Dans de telles circonstances, il estdair que le petit nombre de tirailleurs russes qui occupaient Alma-Tamak durent l'évacuer aussitôt. La brigade de Moaet
traversa alors TAlma et commença à gravir les hauteurs de la rive gauche dans le ravin d'Alma-Tamak.. Les bataillons de réserve de Brzesc, appuyés par le régiment de chasseurs ,
de Tarutina, l'accueillirent par un feu très-vif, et le régiment ^
de Tarutina s'avança jusqu'à la crête des hauteurs. Le mouvement de la brigade de Monet se trouve alors arrêté ; le prince Napoléon établit aussitôt les deux batteries de sa division dans les vignes à Test d'Alma-Tamak, sur la rive droite de TAlma, et il fait ouvrir un feu très-efficace contre les Russes à découvert sur la rive gauche. La brigade Thomas se place derrière ces batteries et reçoit bientôt l'ordre de traverser la rivière un peu plus haut que la brigade de Monet. A ce moment-là, le général Thomas est blessé. Cependant, les bataillons de Brzesc, de Bialystock et de Tarutina, sont ébranlés par le feu des batterîes de la division Napoléon et, dit-on, par celui des flottes alliées, — bien qu'on ne comprenne pas trop comment les vaisseaux pouvaient tirer, sans faire autant de mal à leurs propres troupes qu'aux Russes, puisque Bosquet et Canrobert se portaient alors contre le flanc gauche des Russes ; — toujours est- il que ces derniers commencent à plier et laissent ainsi aux brigades de Monet et Thomas la liberté de gagner le plateau et de s'y déployer.
ÀTTAQUB DBS ANGLAIS.
Avant de suivre plus longtemps le combat sur ce point, il faut voir ce qui se passait à l'aile occupée par les Anglais.
Ces derniers n'avaient pas quitté leur camp avant onze heures. La supériorité des Russes en cavalerie, supériorité que les alliés s'exagéraient du reste, les inquiétait beaucoup* Par suite de ces craintes, les Anglais marchèrent de manière à pouvoiF former rapidement un inamense carré dans lequel ils plaeeraient les bagages qu'ils traînaient avec eux. Les quatre divisions qui, dans l'ordre de bataille, devaient former la 1'® et la 2* ligne, marchèrent donc sur quatre colonnes.
La 1" colonne, celle de Taile droite, se composait des brigades Adams — de la division Lacy Evans — et George Campbell — de la division England ; la 2« colonne des brigades Pennefather — de la division Lacy Evans — et Eyre — de la division England ; la 3* colonne, des brigades Codrington — de la division légère — et Bentinck (garde)— delà division (Cambridge ; — la 4* colonne (aile gauche) , enfin des brigades Buller — de la division légère — et Colin-(]ampbell — de la division Cambridge.
Chacune de ces colonnes se composait donc de 2 brigades ou six bataillons (régiments) , et occupait en marche une longueur de 2,000 pas. Les bataillons de chaque colonne marchaient les uns derrière les autres, en colonne avec distance, sur un front d'une demi-compagnie. Dans Tordre de bataille, la première brigade de chaque colonne devait former la première ligne, la brigade la moins avancée, la deuxième. Deux colonnes consécutives avaient l'intervalle de déploiement, calculé de manière qu'une brigade pût se déployer commodément en marchant par le flanc gauche ; cet intervalle était donc d'environ 1,000 pas. Si ces quatre divisions étaient obligées déformer un grand carré pendant leur marche, les brigades Pennefather et Codrington formeraient la première face de ce carré, Adams et George Campbell, la face droite, Buller et Colin Campbell, lafacegauche, et enfin, Bentinck et Eyre, la quatrième face du carré.
La 2® colonne suivit au début la grande route de poste d'Eupatoria, sur laquelle marchait aussi l'artillerie; la T* colonne était à droite de la route, la 3* et la 4^" à gauche. Si l'armée anglaise avait conservé cette direction, lorsqu'elle se serait déployée, son extrême gauche (aile gauche de la brigade Buller) aurait encore été placée à l'est de Tarchanlar.
La division Cathcart marchait en réserve derrière la3»cDlonne, à Test de la route de poste ; la cavalerie se tenait à sa
gauche et à la même hauteur.
L'armée anglaise venait à peine de se mettre en marche, lorsque se montrèrent sur son flanc gauche les Cosaques que
Menschikoff avait détachés sur la rive droite de TAlma pour reconnaître et inquiéter Tennemi. Comme les Anglais étaient pénétrés de la supériorité des Russes en cavalerie, ils virent ces Cosaques doubles et triples de ce qu'ils étaient, ils en firent des ublans, des dragons, des cuirassiers, de l'artillerie à cheval, et cela ralentit considérablement leur marche. L'infanterie s'arrêta, la cavalerie anglaise reçut Tordre de s'approcher de lennemi avec précaution, la division Cathcart appuya plus à gauche et son bataillon de chasseurs se porta vers Test pour soutenir la cavalerie en cas de besoin. Les Cosaques se retirèrent alors au galop et l'armée anglaise se remit lentement en marche; maisà chaque pli de terrain, apparaissait derechef le spectre de Is^ cavalerie russe, ce qui causait un nouveau temps d'arrêt.
Il était déjà une heure et demie et les Anglais n'avaient pas encore fait une heure de chemin. Lorsqu'à ce momentlà les divisions Canrobert et prince Napoléon marchèrent à l'attaque d'Alma-Tamak, les Anglais qui, d'après le plan de bataille, devaient rester en communication avec le prince Napoléon, appuyèrent également à droite, sans songer que ce même plan leur prescrivait aussi d'attaquer le flanc droit des Russes. Les brigades anglaises conservèrent en obliquant à droite Tordre qu'elles avaient jusque-là, et à deux heures moins dix minutes elles occupaient les positions suivantes :
A Taile droite, à Test de la route de poste, se trouvait en premièreligne la division Lacy Evans, dont le centre, — bataillon de Taile gauche de la brigade Adams et bataillon de droite de la brigade Pennefather, — était juste en face du village de Burliuk. Les compagnies légères des bataillons de cette division étaient déployées en tirailleurs, et à environ 600 pas des tirailleurs russes qui occupaient le village et les jardins de Burliuk. A 500 pas derrière Lacy Evans se tenait en deuxième ligne la division England. Les 3 batteries anglaises à pied s'établirent sur la rouie de poste à Taile gauche de la division Lacy Evans, à 1800 pas du pont de TAlma. — La première ligne de l'aile gauche était occupée par la division légère, sa droite appuyée à la route de poste der-
rîère les batteries, sa gauche en face des \îgnes situées à l'ouest de Tarchanlar. Cette division avait également détaclié ses tirailleurs en avant, dans les vignes, contre les tirailleurs russes, et des flanqueurs sur la gauche, pour observer les Cosaques de Menschikoff, qui se retiraient déjà peu à peu sur la rive gauche de TAlma. Derrière la division légère était, en deuxième ligne, la division Cambridge, à gauche et plus en arrière encore, la division Cathcart, la cavalerie et la batterie à cheval. Les Anglais firent une nouvelle halte dans ces positions.
Bien qu'un plan eût été arrêté d'avance, ainsi que nous l'avons dit, entre les généraux en chef anglais et français, et que d'après ce plan le gros des Français ne dût attaquer qu'après les Anglais, il semble que lord Raglan n'ait voulu suivre que ses idées personnelles. Il est probable qu'il avait mal interprété la convention d'après laquelle il devait prendre pour signal de son attaque la présence de Bosquet sur les hauteurs de l'Aima, et qu'il croyait devoir attendre que toute l'armée française fût établie sur ces hauteurs. Toujcuts est-il qu m'attendit.
On voit que par suite du mouvement vers la droite de la division Napoléon, et du mouvement semblable de l'armée anglaise, cette dernière n'était plus sur le flanc droit ées Russes, mais juste en face de leur centre où ils avaient le gros de leurs forces. Si mauvais que fût dans son ensemble le premier plan des alliés, il en restait fort peu, sans qu'il eût été pour cela amélioré le moins du monde.
Le centre russe était commandé par le général Gortschakoff, chef du VP corps d'infanterie. Bien que l'armée anglaise ne fût pas plus forte que l'armée française, elle avait beaucoup plus d'apparence. Elle était encore toute fraîche, tandis que l'armée française, tout au moins la division Bosquet, — se battait depuis plus d'une heure ; les longues lignes serrées des Anglais, la mesure avec laquelle ils se mour vaient, leurs uniformes rouges, leur donnaient un aspect beaucoup plus imposant que les capotes grises, le pas de course et les colonnes des Français, fis marchaient en outre
sur le point décisif, et tout cela explique que le général Gortschakoff ait pris l'attaque des Anglais pour la principale attaque, — et dans le fait, si les Anglais avaient été complètement battus, il n'y avait réellement plus à s'inquiéter des Français. Seulement, on avait commis la faute de laisser gagner trop de terrain aux Français et de leur opposer trop de forces ; on n'avait donc plus ni assez de temps, ni assez de troupes pour battre les Anglais, indépendamment du combat contre les Français. Gortschakoff conclut de la position prise par les Anglais qu'ils voulaient forcer le pont de l'Aima et gravir les hauteurs de la rive gau6he par le ra- • vin delà route. Il prit alors ses dispositions pour leur rendre ce passage le plus difficile possible.
Les tirailleurs russes qui occupaient Burliuk reçurent l'ordre d'incendier le village et de se retirer ensuite derrière l'Aima sur les régiments de Borodino et du grand-duc Michel. Burliakfut incendié, les tirailleurs repassèrent la ri-, vière, et les sapeurs qui étaient postés au pont le détruisirent sous le feu violent des batteries anglaises de la route de poste. II leur fallut pour cela 32 minutes. C'était, à vrai dire, une peine inutile, puisque de nombreux gués permettent de passer l'Aima ; c'était peut-être même une fausse manœuvre, car la présence de ce pont pouvait engager les Anglais à y diriger leurs colonnes qui se seraient trouvées alors sous le feu croisé des batteries russes. Gortschakoff voyant que son aile droite, en face de Tarchanlar, n'était pas menacée, lui prit ses deux batteries légères n" 3 et 4 [de la 14' brigade d'artillerie], 16 pièces, et il les établit à côté de la batterie de position n** i [de la 16* brigade d'artillerie], de façon que 32 pièces se trouvèrent alors réunies sur ce point en comptant les 4 pièces de marine. Joignons à cela les deux batteries légères n<» i et 2 [de la 16" brigade d'artillerie], qui se trouvaient à l'ouest de la route de poste, devant le régiment de Borodino, et nous verrons^que les Russes avaient maintenant à leur centre S6 bouches à feu, sur un front d'environ 2,000 pas. Enfin, Gortschakoff fit encore avancer la réserve d'infanterie de l'aile droite, régiment de chasseurs
d'Uglitz, de la position qu'elle occupait derrière le régnent de Wladimir.
Cette nombreuse artillerie russe tirait sans relâche sur les lignes anglaises ; bien que ces lignes fussent éloignées d'au moins 1,800 pas et que Raglan eût fait coucher ses hommes, les pièces russes de marine et celles de 12 portaient jusque-là et causaient aux Anglais des pertes sérieuses. Lord Raglan s'en fatigua. A deux heures et demie, lorsque l'aile gauche russe commença à plier devant les trois divisions françaises Bosquet, Canrobert et Napoléon, et que le feu lui apprit que les Français étaient maîtres des hauteurs et cherchaient à s'y déployer, Raglan ordonna d'attaquer.
Les Anglais se levèrent alors, formèrent leurs lignes et se mirent en mouvement, précédés par les tirailleurs.
La division Lacy Evans se trouva d'abord arrêtée par Burliuk en feu et dut se diviser pour tourner ce village; les deux régiments de l'aile droite de la brigade Adams passèrent l'Aima à l'ouest de Burliuk, le régiment de l'aile gauche de cette brigade et la brigade Pennefather à l'est du village incendié. Ils cherchèrent en vain à se former dans les vignes de la rive gauche, sous le feu de mitraille à courte distance des batteries légères n** 1 et 2 de la 16* brigade d'artillerie russe ; ils escaladèrent cependant les hauteurs en colonne débandée et ils arrivèrent jusque sous le feu du régiment de Borodino. Les têtes des deux brigades s'arrêtèrent alors pour répondre à ce feu, mais la grêle de mitraille des Russes redoubla, et la division Lacy Evans redescendit les hauteurs pour s'abriter dans les vignes et chercher à se remettre en ordre. La division England, qui formait la deuxième ligne de Lacy Evans, était encore arrêtée par l'incendie de Burliuk sur la rive droite de l'Aima.
L'attaque de la division légère anglaise n'eut pas un meilleur sort. La brigade Codrington se fraya un passage à travers les vignes épaisses qui sont sur la rive droite à l'est de la route de poste ; dans ce mouvement, ses lignes se désunirent complètement, les compagnies, les bataillons sor-
tirent de la main de leurs chefs et formèrent des foules débandées. C'est dans ces conditions que la brigade atteignit la rive droite de TAlma, à 400 pas au plus de la batterie russe n' i (batterie de position) de la 16* brigade, et des batteries légères n»» 3 et 4 qui envoyèrent aux Anglais un feu de mitraille terrible. La brigade Codrington se mit néanmoins à passer la rivière. Comme ce passage n'était commode que sur un petit nombre de points, les Anglais auraient pu mettre à profit ce temps d'arrêt forcé pour se rallier et se remettre en ordre, si le feu ennemi n'avait pas été aussi meurtrier, et si les bataillons et les compagnies n'avaient pas été complètement entremêlées. Mais, au contraire, le passage de la rivière ne fit qu'accroître le désordre, et la brigade escalada complètement à la débandade les pentes de la rive gauche, sous la conduite personnelle du général Brown, commandant la division. Quilques groupes de bons tireurs s'établirent en des points favorables d'où ils dirigèrent habilement leur feu sur les officiers des batteries russes; mais au feu de l'artillerie russe vint se joindre à ce moment celui du régiment du grand-duc Michel. Le général Brown, qui était à pied, tomba par accident sans être blessé; tout le mouvement de la brigade Codrington fut alors arrêté* Comme il arrive toujours en pareil cas, le feu de l'artillerie et de l'infanterie russe se fit sentir avec plus de force ; la balte devint une retraite, et la brigade s'enfuit de l'autre côté de l'Aima, à l'exception des groupes de tirailleurs qui s'étaient embusqués sur la rive gauche et qui continuèrent de leurs cachettes à inquiéter l'artillerie russe. La brigade BuUer, qui s'était mise en mouvement à peu près en même temps que la brigade Codrington, était cependant restée un peu en arrière. Ses bataillons s'avancèrent en colonne avec distance à l'ouest de Codrington, à travers les vignes de Tarchanlar, sans être très-inquiétés par le feu des Russes qui se concentrait presque entièrement sur la brigade Codrington. La brigade Buller passa donc TAlma avec peu de pertes, mais également sans ordre, au moment même où la brigade Codrington éprouvait le dangereux temps d'arrêt
qui se changea bientôt en fuite ; elle fut entraînée dans cette fuite jusqu'au bord de la rivière et, en partie, de l'autre côté.
Le feu de l'artillerie et des tirailleurs russes avait suffi pour repousser toute la première ligne des Anglais, sans qu'un seul bataillon russe fût obligé de combattre en ligne. Mais tandis qu'à l'aile droite anglaise la division Lacy Evans n'avait pas eu derrière elle de troupes fraîches pour la relever, il en fut autrement à l'aile gauche. En effet, la division du duc de Cambridge, qui était en deuxième ligne derrière la division légère, avait traversé l'Aima et avait eu le temps de se former sur la rive gauche avant que l'attaque de Brown fût repoussée. La brigade Bentinck était en colonne à Test de la route de poste, au pied des hauteurs de la rive gauche et couverte contre le feu des Russes, les grenadiers de la garde avaient la xlroite de la brigade, les coldstreamla gauche, les fusiliers écossais étaient au centre et un peu en avant. La brigade de highlanders de Colin Campbell occupait également le pied des hauteurs à 1500 pas plus haut sur la rivière.
Dès que la brigade Codrington commença à plier, Bwitinck gravit les hauteurs avec la brigade de la garde en colonnes de bataillon ; la brigade Codrington rencontra dans sa fuite une partie des coldstream, et les mit dans un déswdre qui fut du reste promptement réparé. Arrivés sur les hauteurs, les gardes anglaises se déployèrent sous le feu de mitraille de la batterie légère n® 4 (de la J4* brigade d'artillerie russe), qui était à gauche de la batterie de position n*" 1, et ils ouvrirent un feu de bataillon <3ontre cette batterie et les bataillons du grand-duc Michel qui se trouvaient derrière. La batterie russe perdit beaucoup de monde et se disposait à se retirer. Le général Gortschakoff réunit alors derrière elle le régiment du grand-duc Michel et celui de Wladimir, afin de rejeter la garde anglaise en bas des hauteurs. Ces régiments furent reçus par un feu très-vif et bien dirigé des Anglais, et leurs premiers bataillons s'arrêtèrent pour répondre à ce feu. Ils ne purent pas se reporter en avant, car,
à peine avaient-ils fait halte, qu'ils furent pris de flanc parle feu à mitraille de deux pièces anglaises. Dès que le mouvement en avant des Anglais avaitcommencé, lord Raglan s'était porté avec les troupes avancées de la division légère près du pont en partie détruit de TAIraa. Il ordonna de le reconstruire et passa sur la rive gauche de la rivière où il reconnut combien il serait avantageux de pouvoir faire appuyer par l'artillerie l'attaque de son infanterie. Il renvoya donc sofl aidede camp sur la rive droite, avec l'ordre de faireavancer de l'artillerie. Le pont de l'Aima n'était pas encore rétabli, mais le capitaine Turner réussit à faire passer deux pièces à gué près du pont, et il les établit à l'ouest de la route de poste, sur le flanc gauche de la batterie russe n"" 4. Ces batteries étaient à peine dételées, que les régiments du grandduc Michel et de Wladimir s'en approchèrent à 200 pas et s'arrêtèrent pour tirer. C'est sur ces troupes que le capitaine Turner dirigea son feu. L'infanterie russe ne tint pas et fit dttai-tour. On eut beaucoup de peine à en conserver réunis quelques bataillons.
Bentinck put alors marcher avec la brigade de la garde contre la batterie russe n» 4 (de la 14« brigade) ; en même temps, Colin Campbell, voyant BuUer en retraite, s'élança de la vallée de l'Aima sur les hauteurs, avec la brigade de highlanders, et marcha contre la batterie n* 3 (de la 14* brigade d'artillerie), qui s'était établie à droite de la batterie de position n** i . Cette batterie ne tira qu'une salve et se replia. La batterie n* 4 en fit autant, ainsi que la batterie n* 1, dans laquelle les fusiliers écossais de la garde étaient déjà entrés par son flanc gauche. Dix pièces de ces batteries purent néanmoins se sauver, les deux autres et les & pièces de marine restèrent entre les mains des Anglais.
Ceux-<ci avaient maintenant 5,000 hommes sur les hauteurs: La division légère s'était reformée dans la vallée de l'Aima et s'avançait de nouveau en bon ordre pour appuyer h garde et les highlanders. En même temps, Lacy Evans renouvelait à 3 heures son attaque de la position du régiment et Borodino.