DES MARCHES
Bififérentes espèces de Biarches.
Les mouvemeatfi exécutés pendant le combat, sur le champ de bataille , sont des manœuvres et non pas des marches. Dans ce cas, le combat domine ; dans les marches, au contraire, le mouvement est la condition essentielle.
On distingue les marches de guerre des marches de route. Dans ces dernières, les considérations dominantes sont : ménager les troupes, en les maintenant en état de combattre, en augmentant même quelquefois leur faculté de combattre ; gagner du temps et ménager le pays que l'on traverse. Dans les marches de guerre, au contraire, la considération principale est d'atteindre l'ennemi dans les conditions les plus favorables possible et de lui livrer bataille dans des circonstanees avantageuses.
Les marches de route ont lieu dans son propre pays ou en pays ami, avant l'ouverture des hostilités, après la conclufiâon de la paix, pendant une suspension d'armes, ou enfin pendant les hostilités, mais à une distance telle de l'ennemi qu'une rencontre avec lui ne soit pas possible. Au moyen de ces marches de route, on amène donc les troupes de l'iatérieur du pays sur le théâtre de la guerre et on les ramème après la paix ; on envoie des renforts aux troupes qui sont sur le théâtre de la guerre, on porte des fractions d'armée sur les frontières, loin de l'ennemi.
Les marches de guerre ont lieu dans la sphère d'action de l'ennemi. On peut donc passer progressivement des marchas de route aux marches de guerre ; mais il est préférable que cette transition d'une marche à l'autre se fasse le plus brusquement possible, ainsi que cela peut avoir lieu lorsque
les troupes sont rassemblées d'avance sur les frontières, et qu'un ordre du jour leur annonce, en même temps que la déclaration de guerre, qu'elles passeront la frontière le lendemain et seront en pays ennemi. L'impression ainsi produite reçoit une nouvelle force par une distribution de munitions, par une revue générale, si Ton franchit un obstacle important, tel qu'un fleuve ou une chaîne de montagnes. Il faut toujours se placer dans les conditions des marches de guerre au plus tard lorsqu'on n'est plus qu'à quatre jours ou vingt heures de marche de l'ennemi; ces conditions dépendront, du reste, de la situation dans laquelle on se trouve vis-à-vis de l'ennemi.
Ainsi, la position dans laquelle on suppose l'ennemi étant ab {fig. 65, planche VI), la direction de nos colonnes de marche peut être perpendiculaire à ab en cd par exemple, ou parallèle à ab en ef. Dans le premier cas, nous exécutons une marche perpendiculaire ; dans le second une marche parallèle ou de flanc. Dans chacun de ces cas, il est possible qu'on cherche l'ennemi pour le combattre, ou qu'on veuille s'éloigner de lui pour éviter une rencontre. La différence est surtout sensible dans les marches perpendiculaires. Si nous marchons de d vers c, nous faisons une marche perpendiculaire en avant; si nous allons au contraire de c vers rf> nous exécutons une retraite perpendiculaire. La même différence existe dans les marches de flanc, bien qu'elle ne soit pas aussi frappante : — Lorsqu'en 1803 les AutrichieDS étaient concentrés sur l'IUer, et que Napoléon marchait, pM Stuttgard et par Hall, sur Nordhngen et Donauvï^erth, pour tourner leur flanc droit, il ne pouvait pas savoir si les Autrichiens conserveraient leurs positions de l'Iller, ou s'ils ne porteraient pas plutôt leur front sur le Danube. Ce dernitf cas était le plus probable. S'il avait lieu, la marche de Napoléon était une véritable marche de flanc, marche qull opérait dans le dessein de frapper les Autrichiens à leur point le plus sensible, de se jeter sur leurs communications. Il cherchait l'ennemi.
Au contraire, lorsqu^en 1831, après sa pointe heureuse
contre Rosen, l'armée polonaise prit position à Siennica, en faisant front au sud, et que Diebitsch abandonna son projet de passer la Yistule au-dessus de Varsovie et exécuta une inarche de flanc du bas Wieprz sur Lukow et Siedlce, cette marche n'avait pas pour but d'attaquer les Polonais, mais au contraire de se mettre lui-même en sûreté et de rétablir ses communications avec la Russie.
Les marches peuvent encore être distinguées d'après leur degré de vitesse.
Pour transporter des troupes d'un point à un autre, on peut se contenter des jambes des hommes et des chevaux, ou appeler à son aide d'autres moyens, tels que voitures, bateaux ou chemins de fer.
Dans le premier cas, la vitesse du mouvement est toujours très-limitée, et celle de l'infanterie en donne la mesure. L'infanterie fait aisément iOO pas par minute et pourrait faire 6000 pas à l'heure ; mais il faut encore réduire ce chiffre à cause des haltes nécessaires pour conserver l'ordre et ménager les troupes. On ne doit donc compter que 8000 pas à l'heure, ce qui fait 30,000 pas en six heures, c'est-à-dire 3 milles allemands, 22,224 mètres *'. Mais la marche seule ne constitue pas tout le travail de la journée du soldat. II faut qu'il se lève une heure avant le départ, pour être prêt à temps; il peut avoir à faire un chemin assez long pour arriver au lieu de rassemblement ; là, quelque temps se passe à tout organiser, et ensuite la colonne tout entière ne se met pas en mouvement à la fois. Lorsqu'on arrive au terme de la marche, on perd encore du temps au rassemblement, puis, si les troupes sont cantonnées, elles ont à gagner leurs quartiers, il faut qu'elles s'y installent , qu'elles nettoient leurs armes, leurs effets, qu'elles remettent tout en état. Dans la cavalerie et l'artillerie, elles ont en outre à nourrir Bt à panser les chevaux.
On volt d'après cela que des troupes qui font 22 kilomètres
1 Le mille allemand, 7^408 mëlres, est compté pour 10^000 pas.
Note du traducteur.
en un jour sont occupées pendant au moins dix heures dans des circonstances ordinaires. Les hommes ont toute la nuit pour se reposer, et le travail de la journée se fait régulièrement. Ils n'ont pas à se lever trop tôt^ à se coucher trop tard, et ils peuvent manger aux heures habituelles*
Plus les colonnes sont profondes, plus le temps et les chemins sont mauvais, plus on aura de lenteurs dans le départ, la route et l'arrivée. Si plusieurs de ces circonstances défavorables se présentent à la fois, il faudra jusqu'à 14, 16 et 18 heures pour faire une marche de 22 kilomètres^ et c'est, dans ce cas, la plus grande distance que l'on puisse paroon* rir en un jour. — La dernière guerre d'Amérique nous fournit de nombreux exemples de la réduction extraordinaire des marches qui peut résulter, même hors de laêpbère d'action de l'ennemi, des mauvais chemins et des besoins d'une armée qui Tobligent à traîner après elle d'immenses approvisionnements.
Si l'on est forcé de faire plus de 22 kilomètres par jour, sans se servir de moyens artificiels, on ne peut y panemi généralement, dans les conditions les plus favorables, qu'en s'écartaût du tableau de travail habituel.
Par exemple, après avoir fait 20 kilomètres, on donne aui troupes un repos de 3 à 6 heures, pendant lequel elles mangent, puis on repart et Ton fait encore quelques lieues pour ne se reposer qu'à la tombée de la nuit. On peut encore ne pas avoir égard à la nuit et ne donner aux hommes que quelques heures de repos après chaque marche de 13 à 20 kilomètres. Mais les hommes et les chevaux souffrent nécessairement beaucoup de ces infractions au tableau de travailhabituel et des marches de nuit. Des pertes nombreuses soiA inévitables et il en résulte que cette manière de marcher n*est admissible que dans un cas d'absolue nécessité, oa quand il est probable qu'elle nous procurera un avantage considérable, et qu'on est en même temps certain qu'aprte ces marches les troupes seront encore en état de combattre pour obtenir le résultat qu'on a en vue. Les marches de cette espèce sont appelées marches forcées.
On peut^ sans les ruiner, transporter les troupes plus rapidement en poste, en bateau ou en chemin de fer ; mais il ne faut employer ces moyens que pour des routes et jamais pour des marches de guerre, parce que les troupes chargées sur des voitures, des bateaux Ou des chemitib de fer ne sont pas prêtes à cdtnbattre, ce qui est nécessaire dans les marches de guerre* On peut môme se demander, pour les routes^ s'il ne yaùt pas mieux faire marcher les troupes que les transporter. En effet, des routes sur le théâtre de la guerre donnent Id moyen d'habituer les jeunes soldats à la disci-* pliiie et dé les exercer à la marche. Les hommes faibles se faut bientôt connaître et restent en arrière^ Il n'en est pad ainsi quaiid on transporte les troupes ; on arrive avec tout son monde sur le théfttre de la guerre, on compte sur tous ses soldats, et l'on éprouve des pertes effrayantes dès les premiers jours de marche^ Aussi, même dans les routes, faut-il peser avec soin le pour et le contre, dans chaque cas particulier, avant de se décider à faire transporter les troupes^ Lorsqu'on évactie le théâtre de la guerre, après la paix faite, le transport en chemin de fer se recommande sansres" trictions, parce qu'il permet d'opérer plus rapidement la démobilisation*
Le jour est le moment habituel des marches ainsi que de l'activité des troupes ; il faut donc des circonstances exceptionnelles pour faire des marches de nuit. L'obscurité, le manque de somm^ ralentissent le mouvement, causent du désordre et fatiguenti II faut donc une nécessité absolue ou l'espoir de grands avantages pour nous décider à marcher de nuit.
On peut enfin distinguer les marches, d'après la manière dont sont logées les troupes et, ce qui y touche de près, dont elles se nourrissent.
Par exemple, h la fin de chaque journée de marche, les iroupes peuvent être logées chez l'habitant ou bivouaquer. Un moyen terme consiste à loger les troupes dans les villes et les YiUages, mais sans les disperser chez l'habitant, en les plaçant en aussi grand nombre que possible dans les grandes, les églises ou autres vastes bâtiments.
Dans le premier cas, les troupes peuvent recevoir des habitants tout ce qui leur est nécessaire ou seulement ce qui leur manque, après qu'elles ont reçu des magasins de l'armée le pain et le fourrage pour leurs chevaux. Dans le second cas, les soldats se contentent de ce qu'ils ont avec eux : le pain qu'ils ont sur leur sac, le pain ou le biscuit que portent les voitures, la viande sur pied qui les suit, l'avoine elle foin qu'on transporte, et enfin ce qu'on peut obtenir par des réquisitions dans les villes et les villages rapprochés du bivouac. Il en est de même dans le troisième cas. Ck)mme on retarderait beaucoup et parfois rendrait même impossible les mouvements des troupes si l'on traînait après elles des convois considérables, il faut pouvoir se procurer des provisions le plus vite possible. Mais comme une réquisition o^ donnée demande du temps, il vaut mieux consommer, en arrivant au bivouac, les provisions qu'on a apportées, et on les remplace ensuite par le produit de la réquisition que l'on emporte le lendemain.
L'emploi des chemins de fer comme lignes d'approvisionnements facilite ces ravitaillements et les assure même dans un pays épuisé, où il faut faire venir de loin les choses nécessaires à la vie. Il faut seulement des convois pour établir les communications entre les troupes et les points où les chemins de fer transportent les approvisionnements. Nous revenons ainsi à une espèce de système de magasins dont nous devons tirer parti. La ligne de magasins du XIX' siècle a sur celle du XYin« Timmense avantage que ces magasins peuvent être remplis et portés en avant avec beaucoup plus de facilité que cela n'était possible avec les moyens insuffisants de communication du siècle dernier. — Mais ce serait une faute de renoncer aux réquisitions locales, car on se pri-* verail;. ainsi des avantages les plus importants.
Les bivouacs ont sur les quartiers l'avantage que l'on peut toujours conserver les troupes réunies en plus grandes masses, au lieu de les fractionner en petits groupes, et que par suite elles peuvent s'installer dès qu'elles arrivent, et n'ont pas de chemin à faire pour gagner leurs quartiers et pour en
revenir le lendemain matin ; elles sont enfin en état de combattre, autant que cela est compatible avec le besoin de repos. Les désavantages des bivouacs, c'est leur peu de commodité et leur influence pernicieuse sur la santé. Ces inconvénients graves se font surtout sentir par le mauvais temps, la pluie et le froid, et quand les bivouacs ne sont pas choisis avec assez de soin^ 'sous le rapport du bois nécessaire pour se chaufièr et cuire la soupe, de Teau et de la salubrité du terrain.
Même en été, où les inconvénients des bivouacs sont généralement moins sensibles, il faut éviter, quand on le peut, de bivouaquer trop longtemps de suite. Mais comme on ne doit y renoncer que lorsque cela n'a pas dlnconvénients pour le succès des opérations, le général en chef n'est pas toujours libre de remplacer à son gré le bivouac par des quartiers ou des cantonnements.
Le cantonnement chez Thabitant a le défaut de trop disséminer les troupes^ car, même dans les pays les plus peuplés de l'Europe, on ne peut pas loger facilement plus de cent à cent cinquante hommes par kilomètre carré, à moins de rencontrer de grandes villes, ce qui est l'exception. Les avantages des cantonnements consistent dans le bien-être qu'ils procurent au soldat.
Les q[uartiers dans les granges, les églises, etc., tiennent le milieu entre le bivouac et le logement chez l'habitant, sous le rapport des avantages et des inconvénients*
Les bivouacs sont préférables pour les marches de guerre, les quartiers pour les routes. Le bivouac est plus préjudiciable aux chevaux qu'aux hommes, et par suite, lorsqu'on fait bivouaquer l'infanterie, on cherche toujours à loger, au moins en partie^ la cavalerie et l'artillerie dans des lieux
couverts.