LA MARCHE DE FLANC EST DÉCIDÉE
Dans la soirée du 23 septembre, les alliés reçurent des nouvelles qui eurent une influence décisive sur la suite des opérations. Les flottes avaient envoyé ce jour-là quelques bâtiments légers reconnaître la rade de Sébastopol. Us revinrent en disant que les ouvrages au nord de Sébastopol étaient d'une grande force et s'étendaient jusqu'à l'embouchure de la Belbek, qu'ils commandaient complètement, et que les Russes avaient fermé l'entrée du port en y coulant des vaisseaux. On apprit d'un autre côté que l'ennemi avait détruit les ponts de la Belbek, mais qu'il n'avait pris du reste que ces dispositions pour défendre le passage de cette rivière.
Les alliés songèrent alors à renoncer à l'attaque des forts du nord, pour tourner à l'est la baie de Sébastopol et aller attaquer la place au sud de la baie. Voici quelles étaient leurs raisons :
l"" Pour attaquer les ouvrages au nord de la rade, il fallait nécessairement pouvoir débarquer à l'embouchure de la Belbek le matériel d'artillerie, les approvisionnements et les munitions ; car, si cela ne se pouvait pas, on serait forcé d'opérer ce débarquement à l'embouchure de la Katcha, et de transporter ensuite tout ce matériel au delà de la Belbek, ce qui n'était pas sans difficulté à cause de l'insuffisance des moyens de transport par terre. Mais tant que les Russes seraient établis à i500 pas seulement de l'embouchure de la Belbek, le débarquement ne pouvait s'y faire sans danger» Il fallait donc avant tout leur enlever les ouvrages qui commandaient l'embouchure de la Bdbek, ce qu'on ne pouvait faire, croyait-on, qu'avec du canon de siège. En outre, les
ouvrages les plus rapprochés de la Belbek devaient être appuyés par d'autres situés plus en arrière, ce qui ne permettrait pas de faire contre les premiers une attaque isolée.
2^ Cette entreprise pouvant traîner en longueur, il pouvait en résulter des difficultés d'approvisionnements. Nous savons, en effet, que les alliés n'avaient pris, le 23, que pour sept jours de vivres ; le 24 ils arrivaient sur la Belbek, et il était probable que l'attaque ne pourrait commencer que le 26, même en se pressant beaucoup. Il ne leur restait plus alors que quatre jours de vivres et il faudrait donc en amener par terre de l'embouchure de la Katcha, si dans ces quatre jours on ne s'emparait pas des ouvrages de la Belbek, ce qui pouvait d'autant mieux avoir lieu que l'on croyait arriver devant ces ouvrages avec une artillerie insu£Ssante.
3« Si l'on parvenait à s'emparer de tous les ouvrages au nord^e la baie, le sud restait encore au pouvoir des Russes. On avait compté, pour prendre la ville, sur le concours delà flotte et de sa puissanta artillerie ; mais ce concours venant à manquer, puisque les Russes avaient fermé la rade, il faudrait encore tourner la rade pour attaquer le sud, après avoir pris le nord.
4** En se plaçant à un point de vue plus élevé, on pomait admettre que la prise des forts du nord exigerait un si^ assez long, que les Russes auraient alors le temps de réunir une armée active à l'intérieur de la Crimée, et que Menschikoff pourrait sortir de Sébastopol, puisque les forces alliées étaient insuffisantes pour investir la place à la fois au nord et au sud. Dans ce cas, la position des alliés au nord de la rade de Sébastopol devenait très-critique, entre la ville assiégée et une armée russe d'opération* Ils seraient forcés de faire face à cette armée, non-seulement pour l'empêcher de faire lever le siège, mais encore pour protéger les communications avec leur flotte, placée, dans notre hypothèse, à l'embouchure de la Katcha. Tout cela exigerait que les alliés étendissent leur front, ce qui était difficile, puisqu'il n'existait pas de position assez forte pour y placei; une armée d'observation.
La sûreté de leurs opérations et de leur propre armée semblait beaucoup mieux garantie, si les alliés négligeaient momentanément les ouvrages du nord pour aller attaquer ceux du sud.
Il semblait, en premier lieu, que les Russes s'attendissent beaucoup moins à voir attaquer le sud de Sébastopol que le nord. Il était donc possible de les y surprendre et d'enlever par un coup* de main les ouvrages du sud et, avec eux, la ville elle-même. En second lieu, si un coup de main échouait, si Ton était retenu par cette attaque plus longtemps qu'on ne le supposait, on espérait s'emparer facilement de la baie de Balaclava, occuper sans résistance celles de Kamiesch et de Kasatsch, où les Russes n'avaient point construit de retranchements, et ces rades fourniraient des stations excellentes pour les flottes, avec la facilité d'établir des chemins de transport de ces ports de débarquement aux camps alliés. En troisième lieu enfin, si l'on était encore forcé de diviser ses forces sur le plateau de Ghersonèse^ pour attaquer la ville ou même en faire le siège, et pour couvrir en même temps les communications avec les flottes, on plaçait un corps d'observation sur les hauteurs de la Tschernaia et de Balaclava, dans une position excellente, d'un front restreint et d'une force considérable.
Si l'armée alliée eût été plus exercée à la marche, il y avait encore à concevoir un troisième plan : c'était de laisser un corps d'observation contre le côté nord de la baie, et de s'avancer ensuite dans l'intérieur de la Crimée, sur Baktschisérai et Simphéropol, pour enlever les magasins qui s'y trouvaient. Mais les transports continuels par mer avaient complètement fait perdre aux soldats alliés l'habitude de la marche, si bien que des marches très-courtes, faites par la grande chaleur, avaient coûté du monde, et en outre l'armée alliée manquait de moyens de transport par terre. Il n'y avait donc pas lieu de songer à cette opération, même si l'on n'avait pas cru les Russes beaucoup plus forts qu'ils ne l'étaient réellement.
On se demande toujours avec raison pourquoi les alliés
ne firent pas la moindre tentative pour s'emparer par un coup de main des forts du nord, et gagner ainsi plus dfi liberté d'action pour leu^s opérations ultérieures. Voici les raisons qu'on en peut donner : la batsûlle de TAlma était beaucoup moins décisive qu'on ne l'avait dit dans les bulletins; les alliés n'avaient point imposé aux Russes battus la direction de leur retraite, et ceiix-ci avaient pu l'opérer librement sur le point qu'ils voulaient. Si, le jour de la bataille de l'ÂIma, les alliés s'étaient avancés jusqu'à la Katcha et s'étaient présentés le lendemain devant les forts du nord,— -ce qui était très-possible en raison des distances — , ils auraient pu surprendre et battre les Russes. Dans ce cas, la retraite des Russes du champ de bataille ne se serait pas faite en bon ordre, ainsi que cela eut lieu, et serait devenue une fuite déréglée, aussi bien dans la réalité que dans les bulletins. Mais les alliés perdirent deux jours sur le champ de bataille, et, dans les jours qui suivirent, ils firent à peine le travail d'une journée. Les Russes eurent donc tout le temps dese remettre de leur terreur, si tant est qu'elle ait existé.
Les circonstances et les raisons que nous venons d'énumérer firent prendre dès le 23 aux généraux alliés la résolution de négliger provisoirement le nord de la rade et dese porter au sud. Saint-Arnaud et lord Raglan se mirent d'accord à ce sujet dans la soirée du 23 septembre.