LUEURS CÉLESTES
On était au mois de juin 1813; Pomaré occupa le district de Matavaï. Les missionnaires apprirent avec joie qu'il y était bien vu et que la pensée des indigènes se tournait vers les choses sérieuses. Il en était de môme à Eïméo. On jugea bon d'envoyer MM. Scott et Hayward travailler au réveil de Tahiti. En revenant dans ces lieux qu'ils avaient quittés cinq ans auparavant, il parut à ces frères qu'on y respirait un nouvel air. Bien qu'ils n'eussent pour abri qu'une case, leur premier sommeil fut doux. A leur réveil, comme chacun d'eux était allé chercher un lieu retiré pour s'y recueillir , M. Scott entendit une voix qui lui sembla celle de la prière; il s'approcha religieusement du buisson d'où elle sortait : c'était la voix d'un Indien qui bénissait Dieu de ce qu'il s'était fait connaître à lui. Le mission-
Daire éprouva une émotion délicieuse, et des larmes de joie coulèrent de ses yeux; jamais encore il n'avait vu un Tahitien sur ses genoux. 11 laissa l'indigène se retirer, et se prosternant humblement à son tour, il bénit Dieu d'avoir opéré cette première conversion. Il s'en entretint ensuite avec M. Haywaid, et tous deux allèrent aux informations sur la personne qui leur avait procuré tant d'émotion. Elle leur fut amenée : c'était Oîlo. Il leur dit qu'il avait été autrefois au service des missionnaires, mais irrésolu et inattentif au sujet des doctrines qu'il leur avait entendu prêcher. « Mais, ajouta-t-il, frappé dernièrement de quelques remarques du roi, j'allai trouver Tuahine^ qui a été au même service pendant plusieurs années. Il m'a dit ce que je devais croire et ce que je devais faire; nous avons contracté l'habitude de nous asseoir pour causer ensemble et de prier Dieu dans un lieu retiré de la montagne. Beaucoup de gens se moquent de nous; mais d'autres nous suivent dans notre retraite; nous avons résolu d'invoquer Jéhovah, d'abandonner le culte des idoles, ainsi que les autres coutumes païennes, et d'observer le jour du sabbat. » Encouragés par cette rencontre, les missionnaires tentèrent de faire le tour de Tahiti en prêchant , et ils purent réaliser ce projet sans difficulté. Ils s'em pressèrent d'annoncer ce succès à leurs collègues d'Elméo, qui en furent étonnés et réjouis au point que, longtemps après, M. Nott en parlait encore
dans les termes les plus émus. Cet événement redonnait une nouvelle vie à des espérances presque anéanties.
Lorsque MM. Nott etHayward durent retourner à Eïméo, i]s invitèrent deux néophytes et quelques autres indigènes bien disposés à les suivre dans cette lie, pour y être, mieux instruits dans les choses du Seigneur. Ce plan fut accepté avec joie, et l'accueil fait aux prosélytes ne pouvait manquer d'être empressé. Ils trouvèrent, en arrivant, que plusieurs natifs avaient éprouvé simultanément les mômes impressions qu'eux; la lumière se faisait dans les esprits. .
Le dimanche 25 juillet 1813, l'église bâtie par les ordres de Pomaré II fut solennellemeiit inaugurée. C'était le premier édifice consacré à des usages religieux qui eût été bâti dans cette île. Dès le lendemain, quarante individus se présentèrent pour écouter les exhortations de M. Nott, ettrenteet-un d'entre eux s'inscrivirent comme ayant renoncé au culte des idoles. L'élan fut rapide; peu de jours après, ce nombre s'accrut encore de onze, parmi lesquels se trouvaient Toaroa-rii^ fils du chet d'Houahiné, et itfa/apoo , principal prêtre de l'île.
Un des convertis, nommé Moouîj n'avait pas à vivre longtemps dans ce monde. Son amour pour Dieu était profond et son esprit de prière remarquable. Aussi longtemps qu'il le put, il fréquenta les services, et continua d'aller dans la forêt pour s'y adonner à des actes de dévotion secrète. Alité
ensuite et confiné dans sa case, il disait souvent, en entendant les adorateurs passer devant sa porte : « Allez, amis, allez invoquer Dieu dans son temple; mes pieds n'y vont pas, mais mon cœur y est. »
Vers le même temps mourut Idia, célèbre par* ses talents et par sa grande influence, mais ennemie jurée de la religion nouvelle, qu'elle avait combattue tout en se montrant attachée à ceux qui la prêchaient. Cet événement servit aussi la cause du Seigneur. Plusieurs personnes timides n'ayant maintenant plus à redouter le ressentiment de la vieille reine, se déclarèrent ouvertement pour la* vérité.
. Ces conversions donnèrent bientôt lieu à des démonstrations publiques de la part des néophytes. Le 28 juillet 1813, une troupe d'aréoïs arriva dans le voisinage de Papétoiaï, où s'était établi Taaroarii, venu avec un grand nombre de guerriers au secours de Pomaré. Ce chef fit défendre aux visiteurs de pratiquer les cérémonies de leur ignoble société, il déclara, en outre, ne plus reconnaître les dieux de Tahiti, et envoya chercher M. Nott pour l'inviter à prêcher dans son camp. Saisissant cette occasion unique de répandre les saines idées parmi des personnages influents rassemblés de toutes les îles, les missionnaires répondirent avec empressement à l'appel qui leur était adressé, et ils réussirent à gagner Patii, ' grand-prêtre d'Eïméo, qui avait écouté avec beaucoup d'attention une de leurs
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prédications. Plein d'enthousiasme pour la nouvelle doctrine, cet homme déclara sur-le-champ qu'il allait brûler ses dieux. On comprit qu'un acte si décisif porterait un coup mortel à l'ancien culte; mais on n'envisageait pas sans appréhension le tumulte qu'une pareille profanation allait occasionner. Cela n'empêcha pas le grand-prêtre Patii de tenir sa parole. Dans l'après-midi du lendemain, il fit préparer un bûcher devant la foule stupéfaite; puis il déchira les ornements des idoles du maraô et les jeta l'une après l'autre, en les nommant, dans les flammes, qui les consumèrent. S'adressant ensuite aux spectateurs, il leur exprima son douloureux regret d'avoir été si longtemps le ministre de ces informes divinités. Jamais le soleil ne s'était couché, à Eïméo, sur une scène plus émouvante.