LA LUMIÈRE SE FAIT
Soit par suite des revers qu'il avait éprouvés, soit que le désespoir de sa famille eût ébranlé ses croyances, soit, comme le dit M. Mœrenhout, que l'abandon des dieux qu'il adorait et qui ne le protégeaient plus eût influé sur les sentiments religieux de Pomaré II, il est certain que la présence du missionnaire Nott eut pour résultat de le disposer favorablement pour la religion des étrangers. Peutêtre sa détermination eut- elle sa source dans le désir d'obtenir la protection des Anglais; peut-être aussi ne fut-elle prise que dans l'espoir de trouver un dieu plus favorable à sa cause que les divinités sur lesquelles il plaçait autrefois toute sa confiance. Quoi qu'il en soit, il invita les missionnaires qui avaient quitté l'île à revenir auprès de lui ; et ceuxci, qui n'avaient suspendu leur pieuse entreprise
que pour se plier aux circonstances, se hâtèrent de répondre à son appel. Ils s'embarquèrent de nouveau à Port-Jackson pour leur première destination, dans le courant de l'automne de 1811.
Pomaré les reçut à Eïméo avec de grandes démonstrations de joie. M. Bicknell et sa femme, qui arrivèrent les premiers, habitèrent pendant quelque temps la même case que lui, et leur présence contribua beaucoup à préparer sa conversion (1).
Il employait une grande partie de son temps à lire ou à écrire sous leur direction et devint ainsi le premier disciple de ces hommes, dont les doctrines ne comptaient qu'un très petit nombre d'adhérents dans la population. Bientôt ses progrès furent rapides dans les études qu'il avait entreprises, et ses nouvelles convictions ne tardèrent pas à se manifester. Les indigènes suivaient avec anxiété les changements survenus dans les croyances de l'arii-rahi ; ils redoutaient la colère des dieux vengeurs de leur culte, et ces alarmes devinrent excessives au jour où Pomaré II afQcha publiquement son dédain pour le grand Oro, jadis si vénéré. Il avait choisi, pour faire cette démonstration, une occasion qui ne pouvait laisser aucun doute sur ses intentions. On avait péché une tortue, animal sacré, qui ne pouvait être cuit que sur un feu allumé dans l'intérieur du temple, et après ofPande d'une portion
(1) Voir Damoalin.
aux idoles. Déjà on portait la tortue ou maraô lorsque Pomaré, rappelant ses serviteurs, leur ordonna de préparer un foyer et de cuire la tortue sans accomplir aucune des cérémonies religieuses habituelles. Le peuple parut stupéfait à l'ouïe de cet ordre ; mais il fallut l'exécuter. Lorsque le repas fut prêt, Pomaré invita quelques-uns des assistants à partager cet aliment avec lui. Aucun d'eux n'osa s'aventurer à commettre un acte qui, à leurs yeux, avait le caractère d'une monstrueuse impiété. Tous s'attendaient à voir Pomaré II frappé par la vengeance céleste aussitôt qu'il toucherait à cette viande sacrée. Vainement il tâcha de les persuader de la puérilité de leurs appréhensions et de l'impuissance des idoles. En le voyant faire paisiblement ce repas, ils restèrent saisis d'effroi et muets d'étonnement, et ne purent en croire leurs yeux quand ils le virent sortir sain et sauf d'un acte si sacrilège.
Quel contraste entre les Sentiments actuels de Pomaré et ceux qu'il avait manifestés quelque temps auparavant dans la circonstance analogue que voici! Il se trouvait encore à Tahiti. Un nommé Pahi, frère du roi de Raïatea, rêva qu'un énorme chat, s'étant jeté sur lui , le mordait au visage. Il se réveille en sursaut, mais pour se rendormir et avoir encore le même songe; une troisième fois, enfin, le cauchemar se reproduit. Furieux alors, l'Indien s'écrie tout haut : « C'est mon méchant dieu
qui trouble ainsi mon repos , je vais l'assommer. » Puis il se lève, saisit résolument sa grossière idole de bois, la jette au feu, et courant ensuite à un arbre à pain, il en détache des fruits, les fait rôtir au feu de son atua, et les mange par bravade. En apprenant ces actes, le peuple était resté stupéfait, et Pomaré s'était plaint, plus que personne, d'un tel sacrilège. On voit que lui-même devait éprouver, quelques mois 'plus tard , qu'on pouvait en agir de la sorte avec les idoles sans courir le moindre danger.
L'histoire de la tortue et les paroles prononcées par Pomaré dans cette circonstance , affaiblirent la foi des indigènes, mais ces effets, tout en préparant les voies à un changement, ne se produisirent pas immédiatement. Plusieurs chefs des îles voisines , venus au secours du roi en 1812, résidaient encore auprès de lui. Il fit tous ses efforts pour les amener à ses idées, mais sans succès. Au contraire, son beau-père, Tamatoa, Tapoa, chef de Raïatéa, et Mahiné, chef d'Eïméo, lui déclarèrent que, quoi qu'il fît, ils resteraient fidèles au culte d'Oro. Les chefs inférieurs suivirent cet exemple. Mais Pomaré ne se laissa pas ébranler par la réprobation générale; il persévéra, et le 18 juillet 1812, il vint demander Je baptême en faisant profession de croire en Jéhovah, le vrai Dieu, le dieu des missionnaires.
« Ceux-ci, cependant, dit M. Ellis, tout en ayant lieu de croire à la sincérité de sa conversion , crai-
gnirent qu'il ne fût pas suffisamment éclairé sur la nature et le but de cette cérémonie. Ils lui proposèrent de renvoyer son baptême jusqu'à ce qu'il eût reçu une plus ample instruction, et que la pureté de sa conduite, pendant un plus long laps de temps, eût témoigné de la réalité de sa résolution de devenir chrétien. Il consentit à ce délai, mais proposa aux frères de faire construire une grande église pour le culte du vrai Dieu. Les missfonnaires objectèrent qu'Eïméo ne pouvait être pour eux qu'une résidence momentanée, et qu'il fallait attendre le moment de retourner à Tahiti ou de s'établir dans les autres îles de l'Archipel, mais Pomaré répondit : « Ne pensons pas à ces choses ; b&tissons une église d'abord. » Et les travaux commencèrent sur-lechamp.
Une lettre collective de MM. Henry, Bicknell, Wilson et Nott, en date du mois d'octobre 1812, porte qu'à cette époque le personnel de la mission s'élevait à sept hommes, quatre femmes et leurs enfants. Ce rapport, après avoir déploré la mort de trois dames de la mission, annonce que, malgré tous leurs sujets de tristesse, les messagers du salut étaient occupés à construire un petit navire qui devait leur faciliter l'évangélisation des îles avoisinantes. Une école avait été ouverte à Eïméo, d'après la méthode de Lancaster; elle n'était encore fréquentée que par une vingtaine d'élèves , mais on espérait que ce nombre ne tarderait pas à s'accroître.
Le service divin, en langue du pays, était encore peu suivi (1).
A cette époque, ou peut-être un peu auparavant, Téré-moï-moï avait mis au monde une petite fille. Pomaré saisit encore cette occasion pour manifester ses nouvelles dispositions. Jusque-là, on avait toujours fêté la naissance d'un enfant royal en suivant les usages du pays. Pendant plusieurs jours, par exemple, il n'était permis d'allumer du feu qu'à une grande distance de la case où se trouvait le berceau, et il était interdit aux bateaux de quitter le rivage, de sorte que les pêcheurs manquaient de poisson. Les personnes revêtues d'un caractère sacré avaient seules le privilège d'approcher du nouveau-né, et à condition encore d'être revêtues des insignes de leur office. Pomaré ne tint pas compte de ces coutumes. Il déclara, au contraire, aux missionnaires qu'il désirait que sa fille fût élevée à la manière des enfants anglais, et leur demanda, à cet effet, des cuillers, des tasses et des soucoupes. La princesse reçut le nom d'Aïmatay qui signifie Beaux-yeux^ mais elle est mieux connue, et de beaucoup, sous celui de Reine Pomaré. Sa mère vit encore, et toutes les deux comptent aujourd'hui parmi les brebis du troupeau les plus assidues au culte.
Mais n'anticipons pas sur les événements et reprenons le fil de notre narration.
(1) Miaionary regisler for the year 1814.
Nous rayons laissée à la mi-juillçt 1812. L'anarchie et le désordre continuaiijnt à régner à Tahiti; des rumeurs de guerre y circulaient, et Ton craignait que les insurgés ne fissent une invasion jusqu'à Eïméo. La cause de Pomaré n'avait pas avancé ; cependant, au moment môme où il venait de manifester son intention d'embrasser le christianisme, deux chefs de Tahiti vinrent l'engager à reprendre son autorité, en lui promettant un arrangement à l'amiable. Il se rendit à leur conseil et quitta résolument Eïméo pour rentrer dans ses domaines. Les missionnaires, dont il se séparait ainsi, craignirent beaucoup que ses sentiments religieux ne se refroidissent; mais il dissipa ces appréhensions en entretenant aVec eux une correspondance bien nourrie. Dans sa première lettre , écrite le 2 septembre 1812, il leur apprit qu'il avait été indisposé trois jours auparavant, et il témoignait, à cette occasion, les sentiments religieux les plus vifs. Son anxiété avait été très grande en songeant à la mort et h la nécessité d'obtenir de Dieu le pardon de toutes ses offenses. «Dieu, disait-il, sauvera-t-il un pécheur tel que moi?» — Plus tard, il écrivait : « Je ne cesse pas de prier Dieu. Oublieux des autres choses, je suis surtout en souci de mon âme. Jésus-Christ la sauvera-t-il? Je voudrais tant faire partie du peuple de Jéhovah et pouvoir compter que Dieu détournera ses jugements de dessus moi, qui ai mérité toute sa colère par ma méchanceté, par mon oubli de son
grand nom et par mes péchés , qui sont aussi hauts qu'une montagne I »
Dans une lettre du 8 octobre 1812, Pomaré mentionne les offres de soumission de quelques chefs, mais en ajoutant: « Combien cela dureca-t-il? L'avenir est incertain. Cependant, quant à présent, tout va bien. Les événements ne sont pas défavorables pour nous en ee moment.' S'il en était autrement, je ne resterais pas ici. » (1)
Au commencement de 1813, le district de Matavaï se soumit à Pomaré, mais sans que celui-ci fût rassuré sur la sincérité du chef qui avait reconnu son autorité. «Matavaï est revenu, écrivait-il aux missionnaires, le 17 février 1813, et quand je serai parfaitement sûr de la sincérité de cette soumission, je vous écrirai plus amplement. » Dans la môme lettre, l'arii accordait ]a permission de couper deux arbres pour faire une quille au bâtiment que les frères construisaient. Puis il parlait d'un scrupule de conscience dans les termes suivants : « Il y a beaucoup de voleurs à Tahiti; ils m'ont volé une pièce d'étoffe et des livres. Commettrais-je un péché en tuant les voleurs? »
Ces diverses lettres montrent, chez ce chef, une tendance de plus en plus prononcée à marcher dans les voies d'une conversion complète. L'œuvre de renouvellement commençait à grandir. De l'arii elle
(1) Mistionary regisur for the year 1814* \
descendait peu à peu à ses subordonnés. Pomaré persévérait dans ses croyances, il en faisait part à tous ceux qui l'entouraient , et sa conduite fit une impression profonde sur l'esprit des habitants de Tahiti. Elle lui attira aussi beaucoup d'ennemis; mais, malgré toutes leurs récriminations, il resta inébranlable dans sa conviction.