LUTTE ENTRE LES PRINCIPES DU BIEN ET CEUX DU MAL
Après une absence de deux ans environ , Pomaré retourna à Eïméo (1814), précédé par ses alliés qui regagnaient leurs îles. Ces gens, maintenant imbus des principes du christianisme, emportaient avec eux le germe d'une révolution complète dans les mœurs des habitants.
Malheureusement, le séjour du roi à Tahiti avait eu un fâcheux résultat pour ses sentiments religieux. Il • n'avait pu résister à l'attrait des liqueurs enivrantes; c'était là sa grande pierre d'achoppement et le plus vif sujet d'anxiété que les missionnaires eussent à son égard. La population aussi s'adonna à l'ivrognerie d'une manière effrénée, et ce vice produisit au milieu d'elle des effets désastreux. Le travail des champs fut négligé, et l'on s'adonna
avec fureur à la distillation de la racine du ii-dra (cœna terminalis), dont on tirait une liqueur spiritueuse. Dès lors, Tîle entière devint comme un vaste cabaret et un atelier de distillerie. La chaudière était un rocher creux , la cornue un couvercle en bois, le réfrigérant un conduit en roseau. La liqueur était reçue dans un vase en bois ou dans une gourde en coco. Autour de cet alambic établi à peu de frais, se tenaient dix, vingt, trente naturels qui buvaient la liqueur distillée à mesure qu'elle tombait dans le récipient. Puis, quand ils étaient tous ivres, une fureur sauvage s'emparait d'eux; ils tombaient les uns sur les autres, se terrassaient, et trop souvent s'égorgaient sur le lieu même de ces sanglantes orgies. Plus tard, au retour des missionnaires, des ossements humains, semés çà et là, indiquaient la place où s'opérait cette fabrication meurtrière (1). »
Malgré cet affreux état de choses, le travail de conversion se poursuivait dans l'île d'Eïméo. Au commencement de 1814, le nombre des auditeurs habituels, à Papéété, était de trois cents, et, quelquefois, de beaucoup plus; les écoles étaient fréquentées par environ autant d'élèves. En outre, des ser^ vices religieux avaient été organisés sur toutes les îles de l'Archipel, soit par des missionnaires, soit par des indigènes convertis.
(1) D'Urvilie, Voyage autour du tnonde, T. I, p. 556.
Cependant Tirrésolution régnait dans Tesprit des populations; un grand nombre d^individus flottaient entre l'ancien et le nouveau culte. Oupaparou , chef de Tahiti, vint à Eïméo pour voir de près comment les choses se passaient. Les uns lui conseillèrent de se joindre à eux pour soutenir la cause des anciens dieux; d'autres tâchèrent d'agir sur lui en sens inverse. Obéissant à l'impulsion de ceux-ci| il se décida pour l'Evangile; et, en l'embrassant, il entraîna après lui sa femme et toute leur suite.
Beaucoup de personnes imitèrent cet exemple ; il fallut bientôt agrandir le local consacré au culte, pour pouvoir y recevoir tous les néophytes. Les mœurs de ceux-ci se modifiaient, en outre, d'une manière sensible; ils étaient ponctuels dans l'exercice des devoirs extérieurs de leur nouvelle religion, et se réunissaient fréquemment pour prier en commun. L'habitude qu'ils avaient contractée de prier avant et après leurs repas attira l'attention de leurs compa-* triotes, qui leur donnèrent, en terme de mépris, le sobriquet de Pouré-atouaj littéralement. Prière à Dieu. Ce nom, qui n'avait rien de honteux en lui-même, mais employé comme épithète injurieuse, resta longtemps dans le langage de l'île.
A la fin de ] 'année 1814, Pomaré Vahiné vint à Eïméo, et voyant les succès toujours croissants qu'obtenaient les efforts des missionnaires, elle et sa sœurTéré-moï-moï résolurent défaire un voyage* à Tahiti, autant pour reconnaître les chances qui
restaient à ]'arii-rahi de revenir au pouvoir à l'aide de l'influence chrétienne, que pour s'aboucher avec différents chefs de l'île. Elles partirent dans ce but au mois de mai 1815, suivies d'un nombreux cortège, composé presque en entier de chrétiens. Elles devaient faire le tour de Tahiti et propager la nouvelle doctrine sur leUr passage. Mais à Efméo même ce voyage donna lieu à une importante manifestation.
Il était d'usage qu'une f6te somptueuse, nommée /aa-omoti-raa (nourriture), se célébrât dans chaque île, à l'arrivée et au départ des personnages appartenant aux hautes classes de l'aristocratie. Elle consistait à faire préparer une grande quantité de provisions cuites et à les porter devant la demeure de ceux auxquels on voulait donner cette marque de considération. Les anciennes croyances exigeaient, en outre, qu'un prêtre prît les prémices du cadeau pour les déposer sur les autels des dieux. Le zèle religieux de Pomaré ne voulut pas subir cette partie de la cérémonie. Au moment où elle aurait dû s'accomplir, un des assistants s'avança, probablement par ordre supérieur, et se découvrant la tête, il rendit à haute voix des actions de grâce à Jéhovah, le dieu des chrétiens, qui donnait la nourriture à ses enfants. La foule fut confondue de cette audace, mais la présentation des mets se trouvant faite, personne n'osa en détourner la moindre portion pour la porter au maraé.
En arrivant à Tahiti , les deux sœurs abordèrent à Paré, où elles furent aecueillies avec empressement par les amis de Pomaré et les gardiens d'Aïmata, son unique enfant, qui s'y trouvait avec sa nourrice. Quoique cette enfant n'eût que trois ans, son père lui envoyait par cette occasion un livre, comme une indication de sa volonté expresse qu'elle fût élevée dans la religion chrétienne. Cette démonstration fut une source d'encouragements pour les Pouré-atoua, mais elle excita un mécontentement profond chez leurs adversaires , qui commençaient à prendre ombrage de l'extension rapide de la réforme. Déjà la plupart des habitants de Paré et de Matavaï avaient renoncé à l'idolâtrie et manifestaient le désir de changer de religion. Des Pouréatoua se trouvaient répandus au milieu des districts les plus opposés au changement du culte. Forcés de se cacher, pour ne pas offenser les chefs et leurs voisins, ils se rendaient de nuit dans les bois ou dans des vallées solitaires, pour y prier ensemble.
L'agitation des esprits et l'inimitié que les chefs nourrissaient contre Pomaré et les chrétiens ne permirent pas aux filles de Tamatoa de faire le tour de l'île; mais, pendant leur séjour à Paré, une répétition de la scène d'Eïméo amena un incident nouveau. Lorsque le faa-amou-raa (présent de divers chefs) leur fut apporté, un prêtre, voyant qu'on se refusait à rendre l'hommage forcé d'une offrande
aux dieux, représenta l'énormitô de ce sacrilège. Montrant ensuite une .touffe de plumes rouges, emblème de la puissance d'Oro, il menaça de sa vengeance les compagnons de Pomaré Vahiné et igouta divers propos insultants. Alors un des serviteurs de Pomaré, nommé Faré-faou, s'écria:
« Voilà les puissances dont on dit que la colère nous c( menace I Eh bien , je vais vous convaincre de leur « incapacité de se préserver elles-mêmes de la desatruction. » Et, saisissant les plumes rouges, il les jeta dans un feu allumé près de là. En les voyant brûler, l'assemblée jeta des exclamations d'horreur, et cette action accrut la haine des idolâtres, qui déjà complotaient la destruction des chrétiens et de leurs adhérents (1).
On cite, parmi les victimes de leur rage, un jeune chrétien dont l'histoire mérite d'être conservée.
Quand il s'était déclaré pour l'Evangile, ses parents avaient commencé par le tourner en ridicule; ensuite, ils lui avaient fait les plus brillantes promesses, à la condition qu'il se déferait de toutes ses idées de conversion; puis, ils avaient fini par le chasser de la maison paternelle, et ce fut alors que ses ennemis le désignèrent comme un objet digne d'être offert eu sacrifice aux dieux. Un soir, il s'était retiré sous un ombrage, où il méditait et priait le
(1) Voir Dumoulin.
Seigneur dans le secret, quand tout à coup il voit avancer les délégués du grand-prêtre. Devinant leur intention, il leur demande : a Que me voulez-vous?
— Le roi t'envoie chercher. — Est-ce vrai? — Oui.
— Non, ~ Quelques-uns de tes amis viennent d'arriver et s'enquièrent de toi. — Pourquoi me tromper ainsi? je sais qu'une viétime humaine doit tantôt être offerte à vos idoles, et que je suis cette victimelà. Mais Jésus, ajouta le jeune et ferme confesseur de la foi, Jésus est mon espérance. Pour la cause de son nom, je puis vous livrer mon corps; mon âme est à lui, et, môme en permettant que je meure, il la sauvera. »
A ces mots, les idolâtres fondirent sur lui comme une troupe de tigres, et le déchirèrent. Son corps fut jeté dans une corbeille faite de feuilles de cocotier, et porté au temple des idoles.
Quelque temps après, l'antipathie païenne porta sa rage sur un autre converti, nommé Abérahama. En voyant les serviteurs des prêtres se •diriger vers lui, il prit la fuite. On le poursuivit; d'un coup de fusil on le blessa, mais la Providence permit qu'il pût se traîner dans les buissons et s'y cacher. En le cherchant, les ennemis passèrent deux ou trois fois près de lui sans le découvrir, et ils finirent par s'en aller désappointés. La nuit venue, le martyr sortit de sa cachette et parvint à se traîner jusqu'à la case de quelques amis, qui bandèrent sa plaie et le mirent en sûreté. Guéri de
sa blessure, il conserva, jusqu'à la fin de ses jours, un doux souvenir de cette^ remarquable délivrance et une noble cicatrice, qui témoignait de ses souffrances pour le nom de Christ.
En même temps que l'épouse de Poraaré s'efforçait de propager à Tahiti les doctrines que les missionnaires avaient apportées dans le pays, il était* lui-même occupé à les répandre dans toute Tile d'Eïméo. Ces efforts réunis de propagande religieuse accrurent de plus en plus le nombre des convertis. L'influence desPouré-atoua, rendue plus sensible par le rang élevé de beaucoup d'entre eux, la confiance avec laquelle ils proclamaient la supériorité de leurs croyances, et l'accroissement que leur parti prenait journellement, excitèrent au plus haut degré la haine des adversaires du christianisme , qui redoutaient tout à la fois un changement de pouvoir et l'abandon de l'ancien culte.
En outre, l'anarchie qui avait succédé à l'expulsion de Pomaré II de Tahiti ayant donné une influence nouvelle aux prêtres, il s'éleva parmi eux * des inspirés, tels que Maro et Tino, qui prétendaient, l'un et l'autre, parler au nom de leur divinité. Ils n'étaient pas d'accord entre eux, et les chefs, que leur parole guidait, se portaient réciproquement une haine violente ; mais il ne s'en forma pas moins entre eux une ligue contre les nouvelles manifestations. On rêva d'une sorte de Saint- Barthélémy tahitienne pour la nuit du 7 au 8
juillet 1815. Le massacre devait commencer vers minuit , les maisons devaient être incendiées et les prisonniers massacrés sur-le-champ. Quoique le secret de cette conspiration eût été bien gardé d'abord, on ne sait quelle information secrète en prévint les chrétiens, au moment même où ils allaient * se rassembler pour célétrer leur culte en commun et pour délibérer sur des sujets d'un intérêt général. A la nouvelle du triste sort qui leur était réservé , ils coururent en toute hâte à leurs pirogues, s'embarquèrent peu après le coucher du soleil, en emportant les quelques objets qu'ils purent réunir, et se dirigèrent vers Eïméo, qu'ils atteignirent le lendemain matin.
Vers minuit, les divers groupes de conjurés, en arrivant au lieu du rendez-vous, virent avec un sentiment de rage que leur proie alarmée s'était mise hors de leurs atteintes. Le nouvel inspiré, Maro, voulait qu'on allât attaquer sur-le-champ Pomaré Vahiné, qui se trouvait encore à Paré, mais le chef de la ligue, Opou-fara, et un autre personnage influent s'y opposèrent, et, grâce à cet affaiblissement déjà sensible de l'influence des inspirés, on put voir les pirogues des filles de Tamatoa profiter des ombres de la nuit pour s'enfuir vers Eïméo.
Ce rassemblement de guerriers armés et l'impression d'un grand désappointement donnèrent lieu à des récriminations violentes, qui dégénérèrent en
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querelles. D'anciennes animosités, qui ne s'étaient endormies que dans le but d'écraser un ennemi commun, se réveillèrent, et il s'ensuivit un combat dans lequel Opou-fara obtint une victoire complète ; de sorte que beaucoup de ceux qui avaient dressé le piège y furent pris, tandis que les élus du Seigneur échappèrent.