TRIOMPHE DU CHRISTIANISME
Comme on pouvait s'y attendre, les vaincus de tous les partis cherchèrent un refuge auprès de Pomaré II. D'autres, mus par le désir de vivre en paix ou attirés par la curiosité de voir de près la nouvelle religion , vinrent s'associer aux chrétiens d'Eïméo, et se trouvèrent ainsi à portée des instructions des missionnaires. Ceux-ci, n'en craignant pas moins un soulèvement général des païens, célébrèrent un grand jeûne, pendant lequel ils eurent la joie de se voir entourés d'une foule de nouveaux adorateurs. Quel contraste entre ce spectacle et les jours d'humiliation qu'ils avaient précédemment observés ! A la date du 6 septembre 1815, le nombre des convertis s'élevait à trois cent soixante-deux, et celui des personnes de tout âge qui suivaient l'école du jour à six cent soixante. C'-était tout ce qu'on
en pouvait admettre, à cause du peu de livres que la mission possédait (1).
Les idées évangéliques s'inflltrant rapidement dans les rangs de la population, la question politique qui avait chassé Pomaré de Tahiti devenait une question religieuse. Ce chef voyait son parti grandir dans l'ombre, mais ceux qui adhéraient aux anciennes croyances avaient l'esprit trop turbulent pour qu'il n'en résultât pas quelque conflit. Le nombre des croyants égalait à peu près celui de leurs adveraires. Deux chefs de Tahiti arrivèrent à Eïméo pour inviter les fugitifs à rentrer dans leurs possessions, et ceux-ci s'y étant décidés, Pomaré voulut les accompagner avec une grosse troupe de guerriers, pour présider à cette réintégration et la sanctionner. A sa vue, le parti idolâtre accourut en armes sur le rivage pour s'opposer au débarquement, et ceux d'entre ses rangs qui avaient des armes à feu commencèrent à en faire usage. Mais à cette agression les chrétiens ne répondirent pas, et, après plusieurs pourparlers, un messager envoyé par Pomaré parvint à obtenir une suspension des hostilités, pendant laquelle le débarquement s'opéra paisiblement (2).
Pomaré et ses compagnons s'établirent à terre. Un grand nombre de réfugiés purent regagner leurs
(1) Missionary register for the year 1816.
(2) Je cile Dumoulin, qui suit généraiement M. £llis.
districta sanâ être molestés par les chefs, et les différends qui existaient furent terminés à la satisfaction apparente des parties respectives. Cependant, malgré ces témoignages de bienveillance et de désir de conciliation, les chrétiens conservaient le soupçon qu'une trame s'ourdissait contre eux, et ce soupçon se changea bientôt en certitude. Les chefs de Tahiti n'avaient pas abandonné leurs sentiments de ha;ine et de jalousie. Sous le masque de l'amitié et de la réconciliation, ils concertaient secrètement de nouvelles mesures de destruction. Le dimanche 12 novembre 1815 fut le jour choisi pour exterminer les chrétiens, pendant qu'ils seraient réunis pour célébrer le service divin à Pounavia.
Pendant la matinée de ce jour, Pomaré et son parti se rassemblèrent, au nombre d'environ huit cents, dans un lieu célèbre, nommé Narii. Par mesure de prudence, on avait pris des armes et posé des sentinelles pour empêcher l'ennemi de faire une attaque inopinée.
Au moment où le service allait commencer, on entendit tout à coup des décharges de mousqueterie, et une troupe de guerriers armés , précédée par les emblèmes des dieux, parut dans l'éloignement. Elle se dirigeait vers le lieu de la réunion, où elle espérait porter la confusion parmi des hommes qu'on croyait sans armes, et qu'on s'attendait à voir abandonner sans résistance la victoire qu'avaient annoncée les prophètes. En un clin d'œil, les cris de : lamaî, ta-
mat (voilà la guerre) retentissent de toutes parts, et quelques mouvements tumultueux se font parmi les chrétiens; mais Pomaré se lève et recommande aux assistants de rester paisibles, en leur disant « qu'ils « sont sous la protection de Jéhovah, et qu'étant « réunis pour l'adorer , aucune considération ne « doit les déranger de leurs pieux exercices, pas « même l'approche de l'ennemi. »
La foule obéit à ces exhortations, et même elle semble trouver dans l'approche du péril un stimulant à plus de ferveur. Un ancien aréoï , nommé Auna, improvise une hymne et la chante, le service continue, une prière le termine, et alors seulement les hommes de Pomaré se préparent à combattre pour leur défense.
Immédiatement après, on prit les dispositions nécessaires pour la bataille. La troupe des Pouréatoua se rangea en plusieurs colonnes; la première forma l'avant-garde ou riri; la seconde ligne fut celle des paparia ou joue. L'arrière-garde ou épaule de l'armée, tapauo, se composait des gens d'Eïméo. Le corps de réserve avait à sa tête Mahiné, chef principal de l'île d'Houahiné, et l'intrépide Pomaré Vahiné, qu'un auteur appelle un « vaillant guerrier marchant sur les traces, d'Idia. » Cette princesse, ({ grande femme aux traits masculins , armée d'une lance et d'un mousquet, avait à ses côtés Faré- Faou, ami courageux et fidèle qui, dans cette circonstance, remplissait les fonctions d'écuyer. » Le
chef Mahiné se tenait aussi près d'elle : il était revêtu d'une sorte d'armure en filet, tressée avec de petites cordes de ramaha, espèce de chanvre indigène, et, selon l'usage, se trouvait côte à côte avec un beau, vaillant et jeune tavana^ nommé Patini^ qui était son parent. Pomaré II prit place, dans une pirogue avec un certain nombre de tirailleurs, armés de fusils, qui devaient inquiéter le flanc de l'ennemi sur les bords de la mer. Près de lui , une autre pirogue double était armée d'un pierrier servi par un Européen que M. Ellis appelle Joé. D'après les renseignements recueillis par M. Lesson, il paraît que cet auxiliaire précieux était un Français. Il avait réussi à monter sur cette pirogue double une pièce de fort calibre, provenant d'un vaisseau étranger.
Avant que le parti des chrétiens eût complété ses dispositions, les ennemis arrivèrent en poussant de sauvages clameurs, et commencèrent l'attaque avec impétuosité. L'avant-garde des Pour^atoua plia sous le choc et perdit quelques hommes. Du côté des assaillants, l'intrépide Oupaparou faillit être pris , mais il se sauva en se précipitant dans la mer. Attaqué à son tour, le Hri ou front de l'armée des croyants céda devant le nombre. La lutte prit alors l'aspect d'une escarmouche; on se dispersa, de part et d'autre, sur un terrain couvert d'arbres et de buissons. Dès que les guerriers convertis obtenaient un moment de répit, on les voyait tomber
à genoux pour implorer la protection divine (1).
Bientôt le combat reprit une nouvelle violence. Plusieurs victimes tombèrent des deux côtés, mais . le parti d'Opoufara gagnait du terrain, et la victoire semblait se déclarer pour lui jusqu'au moment oîi il arriva devant la position occupée par Mabiné ut Pomaré Vahiné. Mais là les rangs avancés des assaillants furent arrêtés; un nommé Ravéaé atteignit Opoufara d'une balle qui lui traversa le corps. Ce chef, tombé sous le coup, se tordait sur le sable, au milieu des siens qui tâchaient d'arrêter le sang de la blessure : « Laissez-moi, leur dit-il en expirant, voilà l'homme qui m'a frappé, vengez-moi! » Aussitôt on courut sur Ravéaé, qui se repliait sur le corps de Mahiné en rechargeant son arme. Le premier qui l'atteignit voulut le jeter à terre, mais n'y réussissant pas, il essaya de l'étrangler en lui serrant le cou par derrière. Dans ce péril imminent, Ravéaé conserva son sang-froid; il étendit ses mains en avjint, et faisant passer le mousquet sous son bras, il lâcha la détente à bout portant sur soif ennemi et parvint à se sauver.
La mort d'Opoufara fut uife grande perte pour son parti. C'était un homme intelligent et remarquable sous beaucoup de rapports. Depuis quelque temps, sa pensée flottait indécise entre l'ancien culte et le nouveau. Ayant rêvé qu'il voyait un poisson
(1) Missionary register for Ihe year 1818.
vivant au milieu d'un four embrasé, il s'était imaginé que c'était lui-môme qui, tôt ou tard, serait jeté en enfer pour y souffrir dans des flammes éternelles. Un jour ou deux avant la bataille de Narii, on l'avait entendu dire publiquement : « Peut-être « avons-nous tort; envoyons un messager à Pomaré ({ pour demander la paix et des livres qui nous fas- « sent connaître la nouvelle religion qu'on nous an- ({ nonce. » Mais l'influence des prêtres d'Oro , et la crainte d'être accusé de lâcheté en évitant la guerre que voulaient les autres chefs, l'avaient empêché de suivre cette inspiration qui lui eût sauvé la vie.
Le parti des idolâtres continuait le combat avec obstination, mais il ne put entamer les forcés de Mahiné et de Pomaré; il fut même obligé de reculer devant elles. Malgré les prédictions favorables du prophète Tino, les Oropaas faiblirent de plus en plus, et lorsque la nouvelle se répandit que leur principal chef 'venait de succomber, ils ne songèrent plus qu'à battre en retraite ; puis ils se débandèrent, ets'enfuyant vers les hauteurs, laissèrent Pomaré II, Mahiné et la fille de Tamatoa maîtres du champ de bataille.
On aurait pu s'attendre que, suivant l'usage, le moment de la fuite deviendrait celui d'un carnage affreux. Mais Pomaré prévint ce malheur. Il s'avança vers les siens en Bisant : a' A tira I assez! » et défendit, non-seulement de poursuivre les vaincus, mais encore d'incendier leurs demeures, de piller ou
de dévaster leurs propriétés, d'attaquer leurs femmes et leurs enfants. On obéit strictement à ces ordres dictés par un sentiment élevé. « Dans cette occasion, dit M. Ellis, Pomaré, rompant avec son ancienne éducation, se montra sous un jour nouveau. C'était tout à la fois un acte d'humanité et un acte de bonne politique, qui plus tard devait porter ses fruits. Contrairement aux anciens usages, les corps des ennemis tombés dans le combat furent enterrés avec décence, et celui d'Opoufara respectueusement transporté à Vapoura, où il devait être inhumé. Une troupe de guerriers partit pour Taoutira, chargée d'y détruire les idoles, mais avec ordre de ne faire de mal à personne et de ne rien enlever des propriétés. » Cet ordre fut suivi à la lettre. A la fin de ce jour, mémorable dans les annales de Tahiti, les chrétiens triomphants se réunirent sur le théâtre de leurs exploits pour rendre grâce à Dieu de leur victoire. Plusieurs idolâtres, entraînés par l'exemple, se joignirent à eux dans cette circonstance.
La troupe envoyée par Pomaré se rendit paisiblement à Taïrabou et ne rencontra, dans l'accomplissement de sa mission, aucun des obstacles qu'on avait redoutés. Les habitants de ce district, qui passaient pour les plus zélés défenseurs de l'ancien culte, et les desservants du maraë ne firent aucune opposition; ils assistèrent silencieusement à la destruction des idoles. Au moment de commencer leur
œuvre, les chrétiens eux-mêmes s'arrêtèrent quelques instants devant ces objets qu'ils vénéraient jadis et dont ils avaient si longtemps craint le pouvoir, mais, surmontant bientôt leur hésitation, ils livrèrent aux flammes les emblèmes des dieux, et après avoir renversé l'idole du terrible Oro, ils l'apportèrent en triomphe à Pomaré II, qui en fit un pilier pour sa cuisine, — ignominieux emploi, qui témoignait assez du profond mépris où était tombé l'ancien palladium de Tahiti.
Le christianisme avait triomphé. Désormais il* allait régner sur cette terre, et de rapides progrès devaient lui soumettre la population entière. C'était une révolution complète. Dès cet instant, le culte des anciennes divinités fut aboli et d'autres usages, des mœurs nouvelles, des relations de société jusqu'alors inconnues allaient s'établir sur les ruines d'une constitution informe. La bataille du 12 novembre 1815 fut le commencement d'une ère nouvelle, qui devait bouleverser toutes les coutumes du peuple pour les remplacer par des règles totalement différentes (1).
La conduite des vainqueurs fit une profonde impression sur l'esprit des vaincus, qui s'étaient cachés dans les montagnes. A la faveur de la nuit, ceux-ci avaient envoyé des émissaires dans les lieux de retraite oîi se trouvaient rassemblés les femmes, les
(I) ViDcendon-Damoulin.
vieillards et les enfants, et vers les propriétés qu'ils croyaient détruites. Lorsqu'ils reçurent l'heureuse nouvelle qu'on avait respecté et les hommes et les propriétés, ils éprouvèrent un profond étonnement, qui se changea bientôt en gratitude.
Au bout de quelques jours d'attente, ils s'aventurèrent, un à un ou par petits groupes, à sortir de leurs cachettes et vinrent occuper leurs demeures. Lorsqu'ils furent bien assurés qu'ils n'avaient rien perdu et qu'ils n'avaient plus rien à craindre, •ils s'empressèrent de faire leur soumission et implorèrent un pardon qui leur fut accordé.
Dès cet instant, Pomaré II fut remis en possession du pouvoir de son père, et recouvra l'autorité suprême dont il avait été dépouillé. Sa clémence étonna longtemps ses adversaires : c. Où donc, di- « saient-ils, les Pouré-atoua ont-ils puisé leurs senti- « ments d'humanité et de bienveillance? Nous avons « employé la trahison et la ruse, et voici qu'au « moment où ils pourraient exercer des vengeances . « terribles, non-seulement ils épargnent notre vie « et celle de nos familles, mais ils respectent nos « demeures et nos propriétés ! » En comparant cette conduite avec celle de Pomaré P', qui avait fait massacrer les femmes et les enfants du district d'Atéhourou, leur surprise s'accroissait encore. Tout naturellement , ils durent attribuer à la nouvelle religion une magnanimité dont ils ne s'étaient pas fait d'idée . Pomaré II grandit à leurs yeux ;
et ils n'en furent que plus disposés à embrasser les principes religieux de leur souverain (1).
Dès que la nouvelle de cette révolution fut connue à Eïméo, Nott, et après lui Bicknell, se rendirent à . Tahiti. Tous deux y trouvèrent des auditeurs nonseulement disposés à les écouter, mais curieux et ardents à s'instruire, au point qu'ils passaient souvent une grande partie de la nuit à s'enquérir des dogmes chrétiens. Pomaré encouragea de tous ses efforts la conversion de ses sujets. M. Ellis croit devoir ajouter que ces encouragements furent uniquement ceux de la persuasion, qu'il n'employa jamais d'autres moyens pour atteindre ce but, et qu'il n'eut jamais recours à d'autres insinuations que celles autorisées par les Ecritures saintes.
Avec une rapidité qui tenait du prodige, on vit bientôt, sur les rumes des maraës, s'élever de toutes parts des églises, où les habitants se" réunissaient en foule dans les jours consacrés à la prière et aux
(1) t Celui-ci, dit d'Urville en racontant le fait, envoya vers les paris de l'intériear pour promeltre individuellement à tous les chefs le pardon et Toubli du passé. Cette conduite, si étrange dans le pays, gagna à Pomaré et à son Cieu une foule de partisans. On compara ces deux religions : l'une toute de douceur et de clémence, ne répandant le sang que pour se défendre; Tautre, farouche et impitoyable, demandant à tonte heure des victimes nouvelles. La comparaison fut un beau plaidoyer pour le christianisme, et cette journée lui valut la conquête de Tahiti * (Voyage autour du monde, t. ï, p. 558).
inslruciions religieuses. Les plus inleUigents parmi ceux des néophytes qui avaient fait leur instruction à Eïméo, présidaient ces réunions et remplissaient les fonctions de missionnaires. Leurs prières improvisées étaient souvent remarquables par leur simplicité, leur expression et leur opportunité. Dans les derniers jours de l'année 1815, on comptait déjà plus de trois mille personnes qui avaient appris à lire; elles avaient acquis cet art dans huit cents exemplaires de l'Evangile selon saint Luc et dans plus de deux mille sept cents syllabaires, distribués dans les écoles (1).
Après le grand mouvement de 1816, dit M. Mœrenhout, à mesure que les églises s'élevaient, elles étaient remplies, même plusieurs fois par jour, par des néophytes empressés d'assistçr aux offices. Des écoles furent aussi ouvertes, oîi jeunes el vieux, célibataires ou mariés accouraient en foule. Ces gens se montraient tellement avides d'instruction, que les missionnaires ne suffisaient plus à la tâche. Tous à la fois voulaient acquérir les premières connaissances de la lecture et de l'écriture, de tout temps si fort admirées par les insulaires, et que déjà plusieurs d'entre eux possédaient.
Ce qui leur plaisait surtout, c'était le chant des hymnes. Ayant naturellement du goût pour la musique et pour les vers, avec quelque idée de
(1) Ellis.
rharmonie, ils apprirent à chanter et môme à chanter juste. A toute heure du jour, on n'entendait dans les maisons que le chant des cantiques, auquel les jeunes femmes surtout s'exerçaient continuellement. Les indigènes s'adonnaient aussi beaucoup à la prière et quelquefois poussaient la chose à Textrôme. Dans l'excès d'un zèle sincère, ou affecté, on en voyait s'écarter dans les bois et y passer de longues heures dans ces pieux exercices (1).
Les événements survenus à Tahiti eurent un grand retentissement dans les autres îles de l'archipel. Tous les chefs qui étaient venus au secours de Pomaré rentrèrent dans leurs états respectifs, plus ou moins imbus des principes du christianisme, et les y colportèrent. En moins d'un an, les idoles furent brûlées, et les maraôs détruits à Houahiné. L'île de Raïatéa offrit plus de résistance; on s'y baftit plusieurs fois, mais le xhef Tamatoa, qui s'était rattaché au parti chrétien, flnit par livrer aux idolâtres une bataille qu'il gagna. A mesure que les prisonniers étaient amenés devant lui, un orateur, placé à ses côtés, s'écriait : « Soyez les bien- « venus, vous êtes sauvés par Jésus-Christ, dont « nous avons embrassé la religion miséricordieuse.» Amené à son tour, le chef de Tahaa, tout pâle et tremblant, demanda s'il était destiné à la mort.
(1) Mcereobouty Voyage aux îles du grand Oeéan^ T. II, p. 471 et 472.
« Non, répondit Tamatoa, cesse de trembler... tu « es sauvé.» Bientôt après, une fête de réconciliation fut préparée ; plus de cent cochons venaient d'être cuits. En se voyant conviés à ce repas, les prisonniers, déjà surpris des événements de la journée, éprouvèrent des émotions toutes nouvelles pour eux. L'un d'eux se leva, et prenant la parole : «Voici mon « petit discours, dit-il. Que chacun suive son incli- « nation. Pour ma part, je n'adorerai plus des dieux (( qui ne nous ont pas protégés au moment du dan- « ger. Nous étions quatre fois plus nombreux que « les chrétiens, et, cependant, ils nous ont vaincus. « Jéhovah est le vrai Dieu. Si nous avions défait nos « adversaires, ils seraient maintenant à brûler dans « la maison que nous avions construite dans le but « de les y enfermer et de les livrer aux flammes; « tandis qu'eux, loin de nous faire du mal, ainsi qu'à « nos femmes et à nos enfants, ils nous ont admis à « partager une fête somptueuse. Leur rdigion est « une religion de miséricorde, et je m'unis à leur « culte. »
Toute l'assemblée, entraînée par ce discours, exprima la même détermination, et dès le soir même, elle s'associa aux prières des chrétiens. Le lendemain matin, on commença la destruction de tous les maraës de Tahaa et deRaïatéa, et, trois jours après, il n'y restait plus aucun vestige de l'ancien culte. ({ Il est à remarquer, ajoute le narrateur, qu'au moment où cette résolution fut prise par les
indigènes, il n'y avait encore aucun missionnaire anglais dans l'île (1). »
Les chefs de Borabora déployèrent également un grand zèle à rattacher leurs sujets aux nouvelles croyances, et ils y réussirent. Le christianisme ne tarda pas à pénétrer même aux Touamotous. Dans le courant de l'année 1816, tout l'archipel des Iles de la Société se trouva nominalement converti à la foi. Dès lors l'état des populations changea brusquement, soit quant aux idées, soit quant aux mœurs. Il en résulta que les missionnaires eurent à se préoccuper en même temps de la direction à donner à leur œuvre et des moyens d'opérer une rapide transition de l'état social ancien h une organisation plus avancée; ils devinrent forcément dès lors prêtres et législateurs tout à la fois. Mais, sur ce sujet, n'entrons pas dans les détails : la question serait délicate et difficile à traiter; contentons-nous de citer une page du missionnaire Williams. « Quelques personnes, dit-il, pourront faire la remarque qu'il n'appartient pas aux missionnaires de se mêler des affaires politiques d'un pays. Je ne puis entrer ici dans une longue discussion pour savoir à quelles limites les missionnaires doivent s'arrêter et jusqu'à quel point ils doivent s'occuper des institutions civiles d'un peuple; mais on peut demander si, pendant qu'on s'efforce de changer le caractère moral d'une
(1) Williams, A narrative ofmissionary enterprises, p. 83.
communauté pour lui donner les mœurs elles usages du monde civilisé, il ne serait pas criminel de refuser des conseils ou une assistance qui peuvent conduire à ce résultat. Presque toujours Tétat politique et la législation rudimentaire des idolâtres, comme, du resté, tous leurs usages, avaient leur* point de départ dans les superstitions inhérentes au culte des idoles, et .participaient au caractère sanguinaire d'un système religieux avec lequel il faisait corps et par lequel il était sanctionné. Cette liaison intime créait des obstacles insurmontables au bien-être de la société. Lorsque les missionnaires que leur vocation avait poussés vers ces peuples, parvinrent à les délivrer du joug du culte fatal qu'ils subissaient depuis des siècles, et à leur faire embrasser le christianisme, après leur avoir appris à lire, et avoir mis l'Evangile entre leurs mains, ils reconnurent que les anciens usages encore subsistants étaient incompatibles avec les préceptes de la religion chrétienne. Et dans cet embarras, à qui ces peuples auraient-ils pu avoir recours, si ce n'est à ceux qui leur avaient apporté de nouvelles connaissances? Un missionnaire peut-il refuser de donner librement et sincèrement son avis?.,. Qu'on ne me croie pas, pour cela, partisan de l'autorité politique des missionnaires; je suis, au contraire, convaincu qu'ils ne doivent y participer que le moins possible, et que, sous quelque rapport qu'on envisage les affaires publiques, ils ne doivent s'en mêler qu'en donnant leur avis et leurs
conseils. Mais il est des circonstances, surtout dans les missions nouvellement fondées, où les missionnaires doivent sortir du cours ordinaire de leur vocation et se mettre plus en évidence qu'ils ne le voudraient, car il arrive fréquemment qu'un seul mot, dit à propos, fait plus pour arrêter une discussion, pousser à l'accomplissement d'un devoir ou faire cesser une animosité, que toute une année de débats entre les indigènes. »
En traitant le môme sujet, M. EUis a émis l'idée lumineuse que, «si, à côté des Sociétés déjà existantes, il s'en formait une qui eut pour but d'introduire, au milieu des tribus grossières et barbares, la connaissance de l'agriculture, des arts et métiers, et des principes d'ordre social et de civilisation générale, on accomplirait, par ce moyen, une œuvre utile et bienfaisante. En agissant simultanément avec les Sociétés missionnaires, cette institution permettrait à celles-ci de suivre plus efficacement l'objet simple et primitif de leurs travaux. »
Ce plan, s'il était réalisable, mettrait les messagers du salut parmi les païens à l'abri de bien des tentations et d'une multitude d'attaques, auxquelles n'ont pas échappé ceux qui apportèrent les premières lumières de l'Evangile et de la civilisation à Tahiti. Tout récemment encore, on nous demandait quels grands résultats ces missionnaires avaient obtenus et quel remarquable bien ils avaient fait dans cette île. A cette question, ils avaient ré-
pondu eux-mêmes, dès 1818, en consignant ces résultats dans une sorte de liste que voici :
1* Le renversement complet de l'idolâtrie et l'entier abandon de ses rites cruels et de ses usages pernicieux;
2° L'abolition de la pratique de l'infanticide et de la Société des arioïs;
3<» La disparition de l'usage de massacrer les prisonniers, et peut-être la cessation de toute guerre dans l'avenir;
4<» La suppression des amusements vains et démoralisants;
5** L'établissement de relations domestiques plus douces et plus afTectueuses entre les familles; — relations qui n'existaient pas auparavant, car les femmes étaient assujetties à des usages qui consacraient leur infériorité envers les hommes. Il ne leur était pas même permis de manger avec eux, etc.;
6* Une réformation complète des sentiments moraux et des habitudes de la population;
7<* La profession de la religion chrétienne faite par les habitants de l'ile en général, et les témoignages très sincères, en apparence, que lui rendent un grand nombre d'entre eux;
8^ L'érection de nombreux édifices destinés au culte chrétien et l'établissement d'écoles publiques, particulièrement à Tahiti et à Eïméo;
9<> Une observation générale du jour du repos et une fréquentation assidue du service divin, non-
seulement le dimanche, mais aussi les autres jours de la semaine;
10*» L'habitude contractée par les indigènes de se réunir pour s'adonner en commun à la prière , à des exercices de piété en famille et à des actes de dévotion personnelle.
A cette nomenclature, les directeurs de la Société des missions de Londres ajoutèrent qu'avant peu r«n verrait à Tahiti une Église chrétienne constituée, des Tahitiens instruits et consacrés pour le saint ministère, l'institution du mariage, des indigènes devenant des maîtres d'école; puis l'introduction des arts utiles, du bien-être de la vie civilisée et d'industries nouvelles et productives (!)•
Tout cela s'est, en quelque sorte, réalisé àla lettre et se continue encore. Gloire en soit rendue à Dieu I
(1) MUmnary regUter for the year 1819.