LE DÉSERT CHANGÉ EN CHAMP FERTILE
L'histoire du développement que prit l'œuvre de nos frères anglais, de ses phases diverses et de ses nombreuses péripéties, mériterait quelques chapitres à part, mais cela nous entraînerait trop loin. Nous n'avons voulu que tracer et mettre en opposition ' deux tableaux représentant l'état de Tahiti avant et I après l'introduction du christianisme.
Le commencement de 1817 vit arriver un renfort de missionnaires dont le besoin se faisait d'autant - plus sentir dans l'île que les premiers ouvriers souffraient considérablement, au point de vue physique, de leurs privations ou de leurs combats, et que leurs occupations augmentaient dans la même proportion que leurs succès.
Unjeune homme de vingt-deux ans se trouvait au milieu des nouveaux envoyés : c'était l'intelligent et
actif M. Ellis. Il apportait une presse, qu'on se hâta d'établir dans une maison construite tout exprès, à Afaréaïtou, île d'Eïméo, et dont, par parenthèse, le pavé se fit au moyen de dalles enlevées à un maraô voisin, — « de sorte qu'Oro fut volé , mais le vrai dieu honoré, » comme le disait une femme d'esprit en parlant de cette affaire.
Prévenu du jour oîi la merveilleuse machine devait commencer à fonctionner, Pomaré se rendit sur les lieux, accompagné des principaux chefs. M, Ellis prit les ustensiles du compositeur; maïs, voyant que le roi regardait d'un œil d'envie ces caractères brillants et neufs, il lui proposa de composer lui-même le premier alphabet. Tout joyeux, Pomaré s'acquitta de cette tâche avec l'aide du pasteur, et fit une page. Il voulait qu'on la tirât sur le champ, et ne se résigna qu'avec peine à attendre que la feuille fût composée en entier. On lui fit ensuite les honneurs du premier tirage. M. Ellis lui montra à se servir du tampon, plaça le papier, et lui indiqua la manière de mettre en mouvement le levier. La feuille fut assez nettement imprimée. Pomaré, enchanté de son ouvrage, prit la feuille, la passa aux chefs, puis en tira deux autres épreuves, les examinant, les admirant tour à tour. Ce travail achevé , il voulut que l'on montrât cet imprimé au peuple, qui l'accueillit par un cri de surprise. Après cette inauguration, le travail continua, et chaque jour le roi venait assister à ses progrès. Il observait tout, et comptant les lettres,
calcula que la lettre A se retrouvait cinq mille fois dans seize pages du syllabaire. On imprima deux mille' six cents exemplaires de ce livre, puis un catéchisme tahitien, des extraits des Ecritures et un Evangile selon saint Luc. « Grande-Bretagne!
« terre de savoir ! » s'écriaient les indigènes en se pressant aux portes de l'imprimerie. C'étaient des néophytes accourus de toutes les îles du groupe pour voir les missionnaires à l'œuvre et pour se procurer des livres. Le rivage était couvert de canots; les cases de la grève regorgeaient d'hôtes et de curieux, et, de tous côtés, des groupes campaient en plein air. On eût dit une foire permanente. Pour que les livres durassent plus longtemps, on les relia tant bien que mal , tantôt avec de la toile d'écorce d'arbre, tantôt avec la peau des chiens, des chèvres ou des chats sauvages, que les naturels allaient chasser dans les montagnes. Au* commencement, les livres élémentaires se distribuaient gratis, mais bientôt, pour relever leur valeur aux yeux de peuple, il fut décidé qu'on les échangerait contre une petite quantité d'huile de coco.
M. Ellis, à^qui nous empruntons ces détails, raconte quelle satisfaction lui inspirait cette œuvre, accomplie avec des instruments si défectueux.
« Souvent, • dit-il, je voyais arriver trente ou quarante canots des parties les plus éloignées d'Eïméo ou de quelque île voisine, portant chacun cinq ou six personnes, qui ne faisaient le voyage que pour se
procurer des livres de dévotion, et qui, parfois, étaient obligées de les attendre pendant cinq ou six semaines. Elles apportaient d'énormes paquets de lettres écrites sur des feuilles de platane et roulées comme de vieux parchemins : c'étaient autant de suppliques de gens qui, ne pouvant venir eux-mêmes, demandaient qu'on leur fît des envois.
¥ Un soir, au coucher du soleil, une pirogue arriva de Tahiti, montée par cinq hommes. Ils débarquèrent, plièrent leurs voiles, tirèrent leur embarcation sur la grève et s'acheminèrent vers ma demeure. J'allai au devant d'eux : « Luka! te par au na Luka! » me dirent-ils tous à la fois, en montrant des cannes de bambou pleines d'huile de coco, qu'ils offraient en paiement. N'ayant pas, en ce moment, d'exemplaires prêts à être livrés, je leur en promis pour le lendemain, en les engageant à se retirer chez quelque ami dans le voisinage, pour y passer la nuit. A ce moment, le crépuscule, toujours si court sous les tropiques, venait de finir. Je me retirai. Mais le lendemain, quelle fut ma surprise, quand, au soleil levant, j'aperçus ces gens couchés à terre devant la maison , sur des nattes de feuilles de cocotier, sans autre couverture que le large manteau de toile d'écorce qu'ils portent habituellement! Me hâtant de sortir, j'appris d'eux qu'ils avaient passé là toute la nuit, et quand je leur demandai pourquoi ils n'étaient pas allés loger dans une maison : ((Oh! me répondirent-ils, nous avions trop peur qu'en notre
absence quelqu'un ne vînt, de grand matin, vous demander les livres que vous aviez préparés, et qu'alors nous ne fussions obligés de repartir les mains vides. Nous avons tenu conseil hier au soir, et nous avons résolu de ne nous éloigner qu'après avoir obtenu ce que nous sommes venus chercher. » Je les conduisis dans l'imprimerie, et ayant assemblé des feuilles à la hâte, je leur donnai à chacun un exemplaire. Ils m'en demandèrent deux autres, l'un pour une mère, l'autre pour une sœur. Ils enveloppèrent les livres dans un morceau de toile blanche du pays, les mirent dans leur sein, me souhaitèrent une bonne journée , et sans avoir ni bu, ni mangé, ni visité une seule personne de l'établissement, ils coururent au rivage, remirent leur canot à flot, hissèrent leur voile de cordes de palmier nattées, et se dirigèrent, tout joyeux, vers leur île natale. »
«C'était coipme on le voit, fait observer d'Urville en citant ce trait, une révolution complète, et Pomaré en était le promoteur. Son appui ne faillit pas un seul jour aux missionnaires. Il les seconda de tout son pouvoir dans la propagation de la doctrine qu'ils avaient apportée dans son pays. »
Vers ce temps-là, mourut Faré-Paou, qui, depuis le jour où il avait livré les plumes rouges aux flammes, s'était montré ardent et empressé à porter l'Evangile jusque dans les lieux les plus retirés du pays. Sa fin fut bénie; «Jésus, disait-il, remplit mon âme de joie, Jésus, le Sauveur! ))
L'entraînement général qui remuait d'une manière soudaine toutes ces îles, rendait bien des conversions suspectes, et elles l'étaient certainement. Un vieillard demandait ingénument « quelle différence il convenait d'établir entre la religion dans la tête et la vraie foi dans le cœur? »
Un autre, non moins sincère que celui-là, disait à son tour : « Le croyant se trouve affranchi du péché (Rom., 6, 22), mais aussi longtemps qu'il vit peut-il être libre de mauvaises pensées? )>
On voulait savoir des missionnaires si les méchants seraient jamais délivrés des peines de l'enfer? — « Non, répondaient-ils, parce qu'en enfer l'on ne se repent jamais. — Comment, demandait-on encore, ont pu tomber les mauvais anges? — Par orgueil. — Mais comment l'orgueil est-il entré dans le ciel? — La Bible ne le dit pas. »
La plupart des questions des indigènes portaient sur ce qui est bien ou mal, — preuve évidente que ces gens souhaitaient sincèrement de plaire à Dieu.
Un ancien aréoï demanda s'il ne devait pas changer de nom à son baptême, car « il se sentait très criminel. » Cette réflexion' seule n'imprime-t-elle pas un sceau bien marqué sur sa foi?
A Matavaï, un pécheur contrit demandait avec une extrême naïveté à M. Wilson : « Y a-t-il du mal en moi sije pleure quand je vais prier sous le buisson? — Non, je pense; qu'est-ce qui te fait pleurer? — Mes nombreuses transgressions et le
souvenir de ce que Notre Seigneur a souffert pour nous. » Aurait-on pu mieux exprimer des sentiments plus chrétiens ?
Pomaré aussi avait des moments de componction, mais ce qui le poussait surtout en avant, c'était son zèle de réformateur, son goût pour les livres et pour récriture. Oji assure qu'à la fin il était parvenu à mieux écrire qu'aucun des missionnaires. Il avait appris d'eux un peu de géographie, d'histoire, d'anglais, même de dessin. Chez lui, le culte domestique se célébrait régulièrement le soir et le matin, et souvent il le présidait lui-même. Voici la prière qu'il avait composée pour ces exercices :
« Jéhovah ! Dieu de notre salut, écoute nos prières, pardonne-nous nos péchés et sauve nos âmes.
« Nos péchés sont grands, ils sont plus nombreux que les poissons de la mer, et notre obstination a été sans égale. Convertis-nous à toi et rends-nous capables d'abandonner nos mauvaises voies. Amène-nous à Jésus-Christ, et que nos péchés soient nettoyés dans son sang. Accorde-nous ton bon Esprit, pour qu'il nous sanctifie.
« Préserve-nous d'hypocrisie. Ne permets pas que nous entrions dans ta maison avec légèreté, pour retourner ensuite dans les nôtres et y commettre le péché. A moins que tu n'aies compassion de nous, nous périrons; à moins que nous -ne soyons préparés et rendus propres pour les demeures célestes,
nous serons relégués en enfer et nous mourrons. Oh ! ne permets pas que nous soyons jetés dans ce monde inconnu de souffrances. Sauve-nous, pour Tamour de J.-C. ton Fils, le Prince de la vie; oui, fais-nous obtenir le salut à cause de lui.
(( Bénis tous les habitants de ces îles. Que chacun élève ses mains vers Dieu en lui disant : Seigneur, sauve-moi ! Seigneur, sauve-moi !
« Fais que toutes les familles de Tahiti, le peuple d'Eïméo, d'Houahiné, de Raïatéa et des états environnants aient part à ton salut. Bénis l'Angleterre et toutes les nations du monde. Puisse ta parole se répandre bientôt par toute la terre et y multiplier plus promptement que le mal !
« Aie pitié de nous, et bénis-nous au nom de Jésus- Christ. Amen. »
Malheureusement, sous ces apparences de ferveur chrétienne, la vie intérieure de Pomaré n'était pas très régulière. Son penchant pour les boissons enivrantes resta le même, et semble avoir eu pour effet d'abrutir son esprit et d'altérer sa santé. Quand il se sentait la tête appesantie, alourdie par des libations copieuses : « Pomaré, s'écriait-il en se faisant justice à lui-même, ô Pomaré, ton porc est maintenant plus en état de régner que toi (1) ! »
Cet homme luttait sans aucun doute contre ses mauvais penchants , mais manquait d'énergie pour
(i) D'Urvillc.
les surmonter. Les missionnaires le plaignaient beaucoup en cela et tâchaient de le fortifier dans ses bonnes résolutions... A force d'instances de sa part, ils lui accordèrent le baptême, le 16 mai 1819. Il réforma un peu sa conduite et parut, entre autres choses, se rapprocher de sa femme légitime, qui s'était vue délaissée par lui pendant longtemps.
Vers la fin de 1820, il lui naquit un fils, qui devait lui succéder, sous le nom de Pomaré III.
Le père souffrait déjà d'une hydropisie, fruit de ses excès. Le 7 décembre 1821, le missionnaire Crookfut mandé auprès de lui. Le trouvant à l'agonie, ce fidèle serviteur lui dit : (( Je voudrais faire beaucoup pour vous; mais que vous dirai-je? Vous avez été un grand pécheur ; élevez vos yeux vers Jésus- Christ, car il est un puissant sauveur, et personne que lui ne peut maintenant vous secourir. » Pomaré répondit : « Personne que Jésus! » Ce furent ses dernières paroles.
Le lendemain, un chef pieux, nommé Haoutia, disait, en montrant les restes de son ami : « Je n'ai pu dornlir de toute la nuit en pensant à la mort de Pomaré. J'étais comme un canot ballotté au milieu des vagues en tourmente, et qui ne trouve aucun repos. Ayant devant moi son corps, je me disais : Le voilà inanimé; bientôt nous allons le déposer dans la tombe; et dans mon cœur, je me demandais : Son âme oh est-elle? »
Réservons à Dieu les mystères de l'avenir.
Pomaré II mourut à Tâge de quarante-sept ans, peu regretté des missionnaires, bien qu'il eût favorisé leurs travaux dès qu'il en eut compris le but. Sa taille dépassait six pieds anglais. Il avait le teint basané, l'esprit rude et pourtant très vif. Port jaloux de son pouvoir, rapace plutôt que despote, on l'aimait moins qu'on ne le craignait. D'ailleurs, il ne savait pas résister à la mauvaise influence de son entourage , ordinairement flatteur. Quoique d'un caractère indolent, il était cependant curieux, attentif, et peut-être plus observateur qu'aucun des insulaires qu'il gouvernait, ail remarquait avec perspicacité, dit Vincendon Dumoulin, tout ce qui se passait autour de lui, sans avoir l'air d'y faire attention; il n'était pas seulement curieux et patient dans ses recherches, mais quelquefois il fit preuve d'esprit, malgré son apparence épaisse. Souvent, par des saillies et des réparties plaisantes, il excitait un rire sans fin chez les chefs rassemblés autour de lui. Cependant il n'aimait pas les grandes réunions, il se complaisait plutôt dans la société intime d'un ou deux chefs favoris. Sous le rapport de l'application à l'étude, Pomaré l'emportait sur tous ses sujets, et il est probable que s'il avait été libre des influences pernicieuses qui retardèrent ses progrès, et s'il avait pu jouir d'une éducation libérale, le développement de son intelligence aurait atteint un niveau très élevé. » Les occupations sédentaires lui convenaient beaucoup mieux que des travaux plus actifs. Il tenait"
régulièrement un journal quotidien, et il transcrivait, dans un registre destiné à cet -usage, tous les textes de l'Evangile qu'il avait entendus, aussi bien que ses propres prières. Il écrivit de sa main son premier code de lois (dix- neuf articles) et avaitcopié plusieurs portions des saintes Ecritures, avant qu'elles eussent été livrées à l'impression. Son gouvernement se distingua plutôt par une prudente habitude de délibération que par la promptitude de ses décisions. La plupart des mesures adoptées avaient bien plus en vue des résultats ultérieurs sur l'esprit de la population qu'un effet immédiat. Pour nous résumer, Pomaré II fut un homme distingué, le' plus instruit parmi les siens, mais laissant beaucoup à désirer sous le rapport du caractère et de la conduite.