INTERVENTION DE LA FRANCE
L'intention formellement exprimée par M. Caret, dans la lettre déjà citée, écrite de Valparaiso, le 12 avril 1837, de retourner à Tahiti pour y renouvêler une tentative d'établissement, n'eut pas de suite, et même, quelque temps après, ce missionnaire quitta le Chili pour se rendre en France, où la nouvelle des événements survenus à Tahiti l'avait précédé. En effet, le gouvernement avait été saisi de la protestation de MM. Laval et Caret, dès le commencement de l'année 1837. Il avait reçu en môme temps les rapports de M. Mœrenhout, relatifs h cette affaire, par l'intermédiaire de M. le consul général do France à Valparaiso, à qui ils avaient été adressés; et il jugea nécessaire d'exiger une prompte réparation des infractions commises contre le droit des gens, sur la personne de trois citoyens français.
« Le 29 août 1838, dès Tarrivée de la Yinu$ à Papéété, le contre-amiral Dupelit-Thouars, alors capitaine de vaisseau, descendit à terre pour rendre visite è. M. Mœrenhout, qu'il avait connu autrefois au Chili.
« Le lendemain, il fit remettre à la reine Pomaré une notification de la mission dont il était chargé. La lettre du commandant de la Vénus était ainsi conçue :
€ A bord de la frégate la Vénus, rade de Papéété. 30 août 1830, k 10 heures da malin.
« Madame,
« Le roi des Français et son gouvernement, justement irrités de l'outrage fait à la nation par les mauvais et indignes traitements que l'on a fait subir à plusieurs de ses membres, qui se sont présentés sur le territoire de Tahiti, et notamment en 1836, à MM. Laval et Caret, missionnaires apostoliques, m'ont envoyé pour réclamer et exiger, au besoin, la prompte réparation due à une puissante nation, qui a été insultée d'une manière grave et non provoquée.
<( .Le roi et son gouvernement exigent : 1° Que la reine de Tahiti écrive au roi des Français pour s'excuser des violences et autres avanies commises sur des Français dont la conduite honorable n'avait pas mérité le châtiment qui leur a été infligé.
« La lettre de la reine sera écrite en polynésien et en français, et les deux textes seront signés par elle.
Cette lettre sera envoyée officiellement au commandant de la Vénus^ dans les vingt-quatre heures qui suivront la présente notification.
2® Qu'une somme de 2,000 piastres fortes d'Espagne soit versée, dans les vingt-quatre heures de la présente notification, dans la caisse de la frégate la Vénus f pour servir à indemniser MM. Laval et Caret du dommage que la conduite tenue envers eux leur a occasionné.
3® Que le pavillon français soit arboré le 1®' septembre, à midi, sur l'îlot Motou-Outa, et qu'il soit salué de vingt-et-un coups de canon par le fort de la Reine.
« Je déclare à Votre Majesté, qu'à défaut de l'accomplissement de la satisfaction demandée, dans le temps prescrit, je me verrai, bien à regret, obligé de lui déclarer la guerre et de commencer les hostilités contre tous les États de sa domination , et que ces hostilités seront continuées par tous les bâtiments de guerre qui vont successivement passer par ces îles, jusqu'à ce qu'enfin là France ait obtenu une réparation satisfaisante.
« Je suis, avec un profond respect, (c De Votre Majesté le très humble serviteur, (c Le commandant de la frégate la VénvSy ({ Signé : A. Dupetit-Thouars (1). »
(1) Dupelit-Thouars , Voyage autour du monde sur la frégate la Vénos. t. II» p. 389.
« Le gouvernement de Tahiti, observe ici Dumoulin, ne pouvait songer à opposer une résistance sérieuse. D'après quelques on-dit, cependant, la population laissa voir, dans cette occasion, des velléités guerrières, et parut disposée à combattre, malgré le terrible appareil des forces françaises, mais sans doute ce bruit n'avait aucun fondement.
« Â cinq heures du soir, dans la même journée, M. Pritchard se présenta de nouveau comme agent de la Reine, à bord de la frégate la Vénus; il remit au commandant une lettre d'excuses écrite par la reine au roi des Français et 125 onces d'or, en indemnité du voyage obligé de MM. Laval et Caret.
La lettre de la reine Pomaré était ainsi conçue :
Tahiti, le 31 août 1838 (style tahitien) 30 août» snirant le nôtre).
« Au Aot,
« Que la paix soit avec vous : voici ce que je désire, faire savoir à Votre Majesté. J'ai été en erreur en m'opposant à la résidence des deux citoyens français. Que Votre Majesté ne soit pas trop fâchée pour ce que j'ai fait à leur égard. Que la paix soit rétablie. Je ne suis souveraine que d'un petit et insignifiant pays; que le savoir, la gloire et le pouvoir soient avec Votre Majesté. Que votre colère cesse, et pardonnez-moi l'erreur que j'ai commise.
« Que la paix soit avec Votre Majesté I
u Au roi des Français.
« Signé : Pomaré. »
« M. Dupetit-Thouars (continue Dumoulin) proposa ensuite à la reine Pomaré, pour assurer, à l'avenir, les rapports internationaux et les relations de bonne amitié, de faire une convention pour établir les bases de ces rapports et de ces relations, sauf la rectification du roi et de son gouvernement. La reine et les chefs agréèrent cette proposition, et cette convention fut ainsi rédigée :
«Convention entre Louis-Philippe I*', roi des Français, représenté par M. Abel Dupetit-Thouars, officier de la Légion d'Honneur, commandant de la frégate la Vénus ^ et S. M. Pomaré, reine de Tahiti,
« Les Français, quelle que soit leur profession, pourront aller et venir librement, s'établir et commercer dans toutes les îles qui composent le gouvernement de Tahiti; ils y seront reçus et protégés comme les étrangers les plus favorisés.
« Les sujets de la reine de Tahiti pourront également venir en France; ils y seront reçus et protégés comme les étrangers les plus favorisés.
« Fait et arrêté au palais de la reine de Tahiti, à Papéété, le 4 septembre 1838 (5 septembre 1838, style tahitien).
« Signé : Pomaré, reine de Tahiti.
« A. Dupetit-Thouars, capitaine de vaisseau.
A la suite de ces conventions, il se passa quelques années de tiraillements; mais la conséquence en fut
que, de guerre lasse ou la main forcée (car les historiens ne sont pas d'accord sur ce dernier point), la reine Pomaré chargea Taïrapa, chef d'Eïméo, de transmettre à l'amiral Dupetit-Thouars le document suivant :
A M. Vamiral Dupetil-Thouars.
Tahiti, 9 septembre 1842.
« Parce que nous ne pouvons continuer à gouverner par nous-mêmes dans le présent état de choses, de manière à conserver la bonne harmonie avec les gouvernements étrangers, sans nous exposer à perdre nos îles, notre liberté et notre autorité, nous les soussignés, la reine et les grands chefs de Tahiti, nous écrivons les présentes pour solliciter le roi des Français de nous prendre sous sa protection aux conditions suivantes :
« 1® La souveraineté de la reine et son autorité et l'autorité des chefs sur leurs peuples seront garanties;
« 2* Toutes les lois et règlements seront faits au nom de la reine Pomaré et signés par elle ;
« 3<* La possession des terres de la reine et du peuple leur sera garantie. Ces terres leur resteront. Toutes les disputes relativement au droit de propriété ou des propriétaires des terres seront de la juridiction spéciale des tribunaux du pays ;
— ne —
« 4° Chacun sera libre dans l'exercice de son culte ou de sa religion ;
« 5° Les églises existant actuellement continueront d'être, et les missionnaires anglais continueront leurs fonctions sans être molestés; il en sera de même pour tout autre culte : personne ne pourra être molesté ni contrarié dans sa croyance.
« A ces conditions, la reine Pomaré et ses grands chefs demandent la protection du roi des Français, laissant entre ses mains ou aux soins du gouvernement français, ou à la personne nommée par lui et avec l'approbation de la reine Pomaré, la direction de toutes les affaires avec les gouvernements étrangers, de même que tout ce qui concerne les résidents étrangers, les règlements du port, etc., etc., et de prendre telle mesure qu'il pourra juger utile pour la conservation de la bonne harmonie et de la paix.
« Signé : Pomaré, « Paraïta, régent; Otomi, Itoti, Tati.
« Le même jour, 9 septembre 1842, l'amiral Dupetît-Thouars répondit à la reine pour accepter, sauf ratification, le protectorat qui lui était offert, en répétant dans sa lettre les cinq conditions stipulées dans le document qui lui avait été adressé, savoir :
1® Que la souveraineté de la reine, etc., etc.
Signé : A. Dupetit-Thouars.
« Le 25 mars 1843 fut ratifiée Tacceptation du protectorat comme suit :
« Louis-Philippe, roi des Français, à la reine Pomaré, salut l
(( Illustre et excellente princesse, notre contreamiral Dupetit-Thouars, commandeur de la Légion d'honneur et commandant en chef de nos forces navales dans l'Océan Pacifique, nous a rendu compte de la demande que, de concert avec les grands chefs principaux de vos îles, vous avez faite de placer votre personne et vos terres, ainsi que la personne et les terres de tous les Tahitiens, sous le protectorat de notre couronne, oflrant de nous remettre la direction des affaires extérieures de vos États, les règlements de ports et autres mesures propres à assurer la paix dans cet archipel. Notre cœur s'est ouvert à votre voix ; et puisque, d'accord avec les chefs de vos îles, vous ne pensez trouver repos et sûreté qu'à l'ombre de notre protection, nous voulons vous donner une preuve éclatante de notre royale bienveillance en acceptant votre offre. Nous conférons tout pouvoir au gouverneur de nos établissements dans l'Océanie, le capitaine de vaisseau Bruat, pour s'entendre avec vous et avec les grands chefs. Il a toute notre confiance, écoutez-le. Conservez vos terres et votre autorité intérieure sur vos siyets; et, sous la garde de notre sceptre ami, assurez leur bonheur par la sagesse et la bonne foi.
De notre côté, nous chercherons, comme toujours, les occasions de vous donner, ainsi qu'à tous les habitants de vos îles, des gages de la sincère affection que nous vous portons.
« Que la paix et la prospérité soient avec vous I « Donné en notre palais des Tuileries, le vingtxânquième jour du mois de mars de l'an de grâce 1843.
(L. S.) Signé : Louis-Philippe.
Contresigné : Guizot.
Ministre et secrétaire d'État au déparlement des affaires étrangères de S. M. le Roi des Français (1).
C'est de cette manière que la propagande romaine obtint ce qu'elle avait désiré et que le gouvernement français put organiser ce qu'il lui sembla bon d'établir dans les terres de Pomaré IL
Notre prise de possession, comme on se le rappelle, souleva en France et en Angleterre des débals parlementaires qui eurent un grand retentissement par toute l'Europe. A Tahiti, elle ne s'effectua point sans donner lieu à beaucoup de combats sanglants, qui tournèrent finalement à l'avantage de nos armes. Mais il n'entre pas dans notre plan de décrire de tels conflits. Tout ce que nous pouvons faire est d'en rappeler le douloureux souvenir.
(1) IksTaiU, par Viticendon-Damoulin.
Le fait est qu'une vraie révolution, en partie politique et en partie religieuse, venait d'être consommée dans le pays. Ses effets ne pouvaient manquer de se montrer doubles et profonds. Voici comment les a résumés la Revue coloniale du mois d'août 1865 :
a Le gouverneur des établissements, commissaire du roi aux îles de la Société, fut donc investi d'une autorité très étendue, basée sur l'ordonnance précitée et sur la ratification royale du 25 mars 1843, lui conférant tout pouvoir de s'entendre avec la reine et les grands chefs.
« Il est résulté de cette situation une série d'actes locaux, constituant pour la colonie une administration toute particulière, dans laquelle l'élément indigène a conservé aux îles de la Société et dépendances la part d'autorité intérieure que lui réservait l'acte du protectorat du 9 septembre 1842. Cependant, la pratique des choses a amené une liaison très intime entre les affaires européennes (celles concernant les Français ou les étrangers et les affaires tahitiennes). Naturellement, une prépondérance considérable, et qui ne peut que s'accroître chaque jour, s'est développée du côté des affaires européennes; la plupart du temps, les indigènes eux-mêmes demandent que nos lois leur soient appliquées. C'est donc aux mains de l'administration française que revient la direction supérieure des affaires, tant extérieures qu'intérieures, dans le protectorat.
« Dans nos établissements, ojoute le journal offî-
ciel, deux religions sont en présence : le protestantisme et le catholicisme. Ainsi que nous l'avons mentionné plus haut, la renonciation de la population des îles de la Société au paganisme pour embrasser la foi protestante a été le résultat des efforts d une compagnie de missionnaires, agents de la Société des Missions de Londres. Les premiers missionnaires catholiques n'ont paru dans nos îles que vers 1836.
« A la suite de nombreux conflits, résultat inévitable de la situation nouvelle faite aux missionnaires anglais qui, par l'établissement de notre protectorat, durent compter avec un gouvernement régulier remplaçant l'ancien ordre de choses, divers actes locaux réglèrent les rapports entre l'Église tahitienne protestante et le gouvernement du protectorat. Depuis cette époque (1851 et 1852), presque tous les missionnaires d'origine anglaise ont quitté le pays. »
Ajoutons, à la louange de la foi religieuse de ces missionnaires, qu'ils se sont repliés sur les archipels voisins, où ils continuent encore aujourd'hui une œuvre de conversion, de régénération morale et civilisatrice, qui nous rappelle la persévérance des premiers disciples de notre Sauveur,au temps où ils passaient d'une ville dans une autre ville et d'un royaume dans un autre royaume, pour y proclamer la parole du salut. Le divin Maître qu'ils seryentçaQpartout
gardé, consolé, béni ces hommes modestes et pieux. Ils poursuivent aux Iles-du-Vent, dans Tarchipel de Cook, à Rarotonga comme à Tonga, leur œuvre d'abnégation et de charité chrétienne.
Il n'est resté à Tahiti qu'un seul agent de la Société des Missions de Londres, qui y continue l'œuvre de ses devanciers au moyen de la presse et y prêche aux habitants de langue anglaise établis dans l'île.
D'un autre côté, la France protestante s'est émue, en voyant des populations qui professent sa foi religieuse abandonnées aux soins exclusifs des conducteurs indigènes que la Mission britannique avait établis sur elles avant de se retirer. Elle est accourue au secours de leur piété. Les détails suivants donneront une idée exacte, étendue même, de cette nouvelle phase, dans laquelle viennent d'entrer l'Église tahitienne protestante et ses nombreuses annexes.