CHAPITRE XVII
ILES D'Éi>lÉO OU MOORÉA ET LES TOUBOUAÏ.
ÉÏMÉO.
A dix OU douze milles de Tahiti , vers le Nord- Ouest, s'élève un groupe de montagnes imposantes, qu'on pourrait comparer à des Titans rassemblés à la surface des ondes. Une mystérieuse, mais trèspuissante convulsion sous-marine les aura jadis fait surgir du fond des eaux.
Leur base est comparativement étroite ; elles cachent leurs cîmes effilées dans les nuages ; leurs flancs déchirés, étroits, peu inclinés, dénotent l'action de quelque volcan ; les vallées ne sont pas fort spacieuses, mais elles se recouvrent toutes d'une splendide végétation tropicale.
La baie de Papétoaï passe pour Tune des meilleures d<u monde; celle de Gook est également bonne.
L'île a une superficie de 13,237 hectares. Elle se subdivise en quatre principaux districts, appelés : Papétoaï, Afaréaïtou, Haapiti et Taévaro. Le dernier recensement porte le nombre des habitants à 1,261, dont 17 sont européens et 2 américains. Cette population pourrait quintupler, moyennant un plus grand développement de l'industrie.
On y a fait déjà quelques plantations importantes de café, qui ont bien réussi, de même que la culture du coton et du tabac.
Les oranges et la pêche forment deux autres objets de commerce. On élève également quelques bestiaux. Le jaquier, l'yam, les ananas, les bananes et autres excellents fruits abondent.
Cette île présente un aspect plus pittoresque encore et plus beau que Tahiti.
Les premières relations lui avaient laissé son gracieux nom d'Eïméo, mais il a été remplacé plus tard par celui de Mooréa.
C'est à Eïméo, on se le rappelle, que les apôtres de l'Archipel se réfugièrent en 1810, quand les rudes et guerroyants Tahitiens les persécutèrent à Matavaï, appelé aujourd'hui Mahina ou Pointede Vénus.
Ils s'établirent d'abord à Papétoaï. On y voit avec plaisir leur premier temple, construit en pierres de corail très soigneusement taillées.
De là, poussant vers roccident, ces intrépides champions de la foi chrétienne allèrent élever un autre Béthel au bas de la fertile vallée d'Afaréaïtou, où ils réussirent à établir une imprimerie, vrai levier de civilisation pour le pays.
Cette obéissance dévouée aux ordres du maître fut bénie, et leur confiance en lui obtint le succès que le lecteur sait déjà. Pomaré II converti, la plupart de ses sujets renoncèrent à l'idolâtrie; on se défit des idoles; les maraës et leurs prêtres disparurent ; des églises s'élevèrent et des écoles s'établirent. Cette pêche spirituelle fut un grand coup de filet, et l'automne de la mission se montra chargé de fruits, qui démontrèrent une fois de plus la puissance régénératrice de la Parole inspirée.
J'ai visité plusieurs fois les Eglises de cette île. Toutes sont restées fidèlement attachées aux doctrines vitales du saint Evangile, et ont conservé le système si simple du congrégationalisme.
Mais, depuis quelques années, la loi veut que chaque district élise son pasteur, et l'autorité du protectorat vérifie les votes, confirme et salarie.
La Bible seule fait autorité dans toutes les matières religieuses. On la lit assidûment, on s'en nourrit et l'on ne connaît guère d'autre livre.
Les Orometouaj qui l'expliquent, se livrent quelquefois à des considérations imaginaires regrettables, qui font sentir la nécessité d'une instruction plus soignée. Mais ces mêmes hommes ne bron-
chent pas quand il s'agit des vérités fondamentales du christianisme ou des préceptes de la morale. Ils exercent sur les troupeaux dont ils ont reçu la direction une discipline sévère. Malgré cela, les mœurs nous ont paru relâchées, et la piété de plusieurs personnes languissante.
Généralement parlant, les insulaires convertis raisonnent peut-être mieux ce qu'on leur enseigne qu'ils ne le sentent. Ce n'est pas dans leur esprit que se trouve le travers, c'est dans leur cœur. Hélas ! de combien d'autres que d'eux on peut dire la même chose !
Je me suis laissé raconter qu'autrefois, deux chaloupes ayant été enlevées du rivage par une forte lamé et jetées sur des récifs voisins, les propriétaires les laissèrent s'y briser sans rien faire pour les dégager, par la raison que cet accident étant arrivé le dimanche, un certain scrupule de conscience les avait retenus. Nous n'en sommes plus à ce temps-là, mais pourtant j'ai trouvé quo le dimanche était fort bien observé encore à Mooréa.
De bonne heure, la cloche sonne, et les plus fervents adorateurs courent au temple. L'un d'eux fait chanter une hymne, prie, explique une partie du livre de vie, un autre cantique est entonné, une seconde prière offerte, et l'on se retire. Après le déjeuner commence le grand service, qui est suivi d'une réunion d'école, puis, à trois ou quatre heures du soir, d'un troisième service.
Les jours sur semaine, Ton se réunit aussi une ou deux fois pour s'édifier en commun. L'habitude du culte domestique s'est conservée dans beaucoup de maisons. Presque chaque village a son école journalière, et l'on peut dire des mœurs qu'elles sont religieuses.
Généralement, la mise des naturels du pays est décente, mais peu soignée. Le dimanche, on s'habille mieux; ici et là se montre même un peu de luxe; telle femme pauvre porte une robe de mousseline très fine ou de soie, qu'elle ferait mieux de remplacer par un vêtement plus simple.
L'on chante ordinairement en chœur. C'est le plus souvent une hymne, un psaume ou quelque autre portion de l'Écriture sainte.
Le goût de la musique n'est pas étranger à nos Tahitiens. Leurs voix sont hautes, souples, et quelques-unes très fortes. Durant la prédication, j'ai remarqué beaucoup d'attention plutôt que l'attitude qu'on désigne d'ordinaire par le mot de recueillement.
Dans une de mes excursions missionnaires , une assemblée d'Afaréaïtou me parut particulièrement solennelle; onze néophytes furent ajoutés à l'Église, un enfant baptisé et la Cène du Seigneur distribuée.
Arrivé au village d'Haapiti, je remarquai la même affluence. Le temple est joli, mais trop étroit ; beaucoup de personnes se tenaient aux croisées ou tout près des portes, sous des cocotiers. On me pria
d'installer trois nouveaux diacres; deux enfants reçurent le baptême, et ici encore, nous nous approchâmes de la table sainte.
A Papétoaï, il me fut donné de tenir deux bons services, mais dans la semaine, et, par conséquent, devant des auditoires comparativement faibles.
Le lecteur n'aura pas oublié que c'est dans cette station que les missionnaires anglais obtinrent leurs premiers succès de conversion. Les cases ont un meilleur aspect que dans les autres endroits; on dirait les gens un peu plus civilisés. L'école journalière qu'y tiennent M. et M"* Simpson m'a particulièrement fait plaisir. Les enfants qui la fréquentent font preuve de beaucoup d'intelligence naturelle et d'une certaine application. Comme partout dans l'île, la matinée est consacrée à l'instruction des garçons, et l'après-midi à celle des filles.
Au moiâ de décembre 1817, époque du réveil, Pomaré II écrivait à l'un de ses amis, à Londres : « Le Seigneur a mis dans votre cœur d'envoyer des messagers de la bonne nouvelle ici, afin qu'ils entonnassent la trompette et nous fissent connaître le chemin de la vie. »
Cette trompette retentit encore dans les îles, et le chemin du salut continue à être montré aux pécheurs. Ceux-là même qui n'y entrent pas en plein ont ressenti l'influence de ce bienfait. Pour retourner de Papétoaï à Tahiti, j'avais pris une barque et cinq bons rameurs. Aucun d'eux n'était membre de
l'Eglise; et pourtant, dès que Taube du jour éclaira l'orient, je les vis croiser leurs avirons sur le bateau , ils se recueillirent , celui qui tenait le gouvernail cria : Pouré! (prière), puis il invoqua Dieu d'une voix ferme, et nous continuâmes ensuite notre route.
TOUBOUAÏ ou TOUPOUAÏ.
A six degrés environ de Tahiti, dans la direction du Sud, apparaît, comme une espèce de pâté au milieu de l'Océan (qu'on me passe l'expression) , l'île Toubouaï, haute, verte, et dont l'aspect général ressemble à celui de la première. Les cocotiers à la forme élancée autant que gracieuse, les bananiers, letarou et beaucoup d'autres arbres ou végétaux indispensables à la subsistance dans ces contrées y abondent. Les marécages n'y sont pas rares, mais cela n'empêche pas le climat d'y être bon. Outre le poisson de mer et des rivières, on y trouve de la volaille et des porcs en abondance. La population ne s'élève pas à plus de 253 âmes. On s'étonne qu'elle reste si petite. Le gouvernement du protectorat lui a donné un chef capable, fort énergique, appelé Tamatoa, et un bon ministre de la religion, nommé Tirahaou... Sa petite Église compte 49 communiants. 11 y a trois ans, elle l'appela aux fonctions de pasteur, qu'il exerce fidèlement au milieu d'elle. La Providence divine nous aycuit amené ce brave
homme, il nous a paru convenable de nous informer de sa foi comme de ses mœurs, de nous appHijucr à développer sefe connaissances religieuses, et de lui imposer ensuite les mains, ce que nous avons fait. La cérémonie de consécration eut lieu hier. Nous y apportâmes autant de recueillement et tâchâmes delà rendre aussi solennelle'quele développement du simple peuple confié à nos soins le permettait. L'assemblée était nombreuse, proprement habillée, confortablement assise. La reine Pomaré et sa famille honoraient cette réunion de leur présence. A 10 heures, le récipiendaire prit place au pied de la chaire ; sept pasteurs l'entouraient. M. Atger ouvrit le service par une hymne, que suivirent une invocation et la lecture de quelques versets des Écritures appropriés à la circonstance. Mon sufTragant lut ensuite le Psaume 134, indiqua un nouveau cantique, offrit une autre prière. Alors je prononçai Noire atrfe, etc. La formule ordinaire d'engagement fut lue à haute voix, article par article, et notre frère indien promit, la main sur la Bible ouverte devant lui, de remplir fidèlement le serment qu'il prêtait sous le regard du Seigneur et en présence de l'Eglise assemblée. Je fis une allocution tirée de Jérémie, I, 0: « Et « l'Etemel avança sa main, et en toucha ma bouche, a puis l'Eternel me dit : Voici, j'ai mis mes paroles « en ta bouche. » Tirahaou était ému. Il s'agenouilla humblement. Les pasteurs étendirent leurs mains sur sa tète; je prononçai une prière de consécration
que termina Toraison dominicale; puis il se leva et nous lui donnâmes Taccolade pastorale.
Après cette première partie du service, l'Eglise s'approcha de la table du Seigneur, — communion bénie, je l'espère, comme l'auront été. les autres exercices de la journée.
L'école du dimanche et la prédication française ne manquèrent pas d'intérêt non plus.
Vint la réunion du soir. Deux enfants y reçurent le baptême. Notre nouveau collègue nous prêcha , suivant sa manière habituelle, c'est-à-dire fervente et sérieuse, sur un sujet très pratique : «Appliquez- « vous à Dieu comme de morts étant faits vivants.» Rom. VI, 13.
A la nuit tombante, un repas frugal et fraternel réunit au presbytère tous les pasteurs, le chef de Toubouaï et l'interprète Taatarii.
Tirâhaou ne doit pas avoir plus de trente ans. Les moyens de développement intellectuel lui ont manqué; mais il aime et lit la Bible. La population qui l'entoure paraît l'estimer beaucoup, et suit presque toute entière ses prédications. Il tient une école que fréquentent 26 enfants. Ce nouveau lévite ne repartira pas d'ici sans être pourvu de quelques livres élémentaires et autres objets d'école. S'il fait un plus/long séjour dans notre ville, nous comptons, mon gendre et moi, continuer à l'instruire. Veuille le Seigneur bénir ces soins et tous les autres travaux de notre vocation si multiplet