‹ Tahiti et les îles adjacentesChapitre 24 sur 29 · ILES SOUS LE VENT DE TAHITI · texte numérisé non relu

ILES SOUS LE VENT DE TAHITI

Le 19 mai 1864, je partis pour les Iles-sous-levent, en compagnie du consul anglais, M. Ross, qui y réside. Une bonne petite goélette nous portait. Pour moi, il s'agissait de m'enfoncer de 80 à 90 lieues dans le Nord-Ouest, pour y voir et y évangéliser Houahiné, Raïatéa et les îles voisines. L'idée de ce voyage me plaisait. Ces îles sont indépendantes (1) du protectorat français, et ont pour les instruire des missionnaires anglais. Jeter un coup d'œil sur l'aspect qu'elles présentent et sur ce qui s'y fait, voir comment la religion les a retirées du paganisme, étudier enfin le plan que nos frères de la Société de Londres suivent : tout cela avait pour moi l'attrait

(i) Voir l'Appendice.

de la nouveauté et pouvait m'ôtre utile dans l'accomplissement de ma tâche.

Notre sortie du port fut marquée par un incident de quelque intérêt. Une goélette, qu'on venait de réparer , voulut jouer à la course avec nous sous iorme d'essai; elle nous distança d'un peu, et nous la saluâmes en la complimentant de son succès.

Le vent étant bon, nous marchâmes lestement une heure ou deux, mais il nous quitta ensuite, et nous eûmes un de ces calmes plats qu'on ne rencontre que sous les tropiques.

La lune se leva, belle comme au jour de son apparition dans les cieux. Les étoiles semblaient nous interroger de leur regard vif et scintillant. Je me mis à faire de l'astronomie. Vénus, Orion, les Pléïades, la Croix du Sud furent tour à tour le sujet de nos conversations. Sur tout cela je sais peu, mais notre capitaine en savait moins encore, de sorte qu'il parut édifié. « Moi, me disait-il, je monte tou- « jours un côtier; l'on m'a appris peu de chose. Né « au Chili, los padres me disaient toujours : « Très (( bien, enfant, tu as confiance dans la religion, cela « te suffit. » Et il ajoutait : «Ces padres étaient des «^hommes qui ne voulaient baptiser et enterrer que « ceux qui leur donnaient quelque chose, de sorte « que notre pays est plein de gens qui ne sont pas « baptisés, parce qu'il leur a manqué un pesso (cinq (( francs) I »

Je dors sur le pont. Silence à peu près complet,

aucune brise; de longues vagues, en se déroulant Tune après l'autre, nous bercent tout doucement et nous emportent de môme; le phosphore les éclaire et semble les animer. Le jour vient : il se passe non- ~ chalamment, sans progrès comme sans bruit. Le soir, une distraction nous arrive. Le capitaine vient de harponner un marsouin; on le hisse et on le jette sur le pont, il s'y débat, il expire en poussant quelques soupirs pareils à ceux d'un agonisant. Son poids était d'environ cent cinquante livres. J'ouvris et préparai sa longue mâchoire, garnie d'un bon râtelier à quatre rangées de dents pointues et fines (cent quarante-quatre en tout). Notre cuisinier, après le dépècement, jeta le foie dans la poêle. Je lui trouvai le goût du foie de porc ; sa chair avait celui du thon, mais peu accusé; elle est noirâtre, courte, très maigre. La forme de ce poisson lui a pourtant valu, chez les Anglais, le nom de sea-hog^ c'est-à-dh»e cochon de mer. — Un matelot touamotou, que j'interrogeai, me dit que, dans son pays, on racontait cette légende, dont le seiis lui échappait : « Un homme tomba à la mer, et le marsouin « lui dit : Nage à mon côté, je te tiendrai }ieu de « protecteur, » — et cette promesse, dit-on, ne fut 'pas vaine. Cette fable peut signifier, à mon avis^ que le marsouin, avec son museau en forme de scie, doit être formidable envers les autres poissons, mais qu'il est inoffensif pour notre espèce. On le dit extrêrnement vorace.

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J'employai le reste de la soirée à questionner et à instruire le narrateur de cette légende, et j'ai lieu de croire que le voyage n'aura pas été perdu pour lui. Il a depuis demandé le baptême, et sa femme en fait autant. L'un et l'autre l'obtiendront quand ils seront mieux éclairés sur les points fondamentaux de la religion chrétienne. Cela se pourra d'autant mieux faire qu'ils vont s'établir à Papéété.

Mais hâtons-nous. J'arrivai à Hotiahiné un dimanche matin. Quelle belle île!... Le service allait s'ouvrir, je m'y rendis. Grand temple, auditoire d'environ quatre cents personnes ; nombre d'enfants aux tribunes; tout le monde très bien mis. Le révérend Vivien prjèche, ses ouailles prennent des notes. Chant passable. A la' communion qui suit, se présentent une centaine d'hommes et à peu près cent quarante femmes. Je fis une allocution. Invité à tenir le second culte, j'expliquai, à l'aide d'un interprète, Matth., XXV, 46, sujet sérieux qu'on m'écouta traiter avec un silence parfait. Deux personnes réveillées demandèrent à être admises au nombre des membres de l'Église.

Celle-ci vient de suspendre de la communion treize paroissiens fort relâchés. Elle a besoin de . maintenir une vigoureuse discipline. Sous prétexte de se réunir de temps à autre pour étudier leurs Aimené ou cantiques, les jeunes gens du village et autres localités voisines ont pris l'habitude d'avoir des fêtes où l'on mange, boit et se livre h des plaisirs

indignes du chrétien. Tout dernièrement, le missionnaire a cru de son'devoir de se présenter dans une de ces assemblées ostensiblement pieuses, pour l'admonester et la disperser.

L'île a 40 milles de circuit, fille est formée de deux terres, appelées la grande et la petite Houahiné. Un détroit, large d'un mille seulement, les sépare. Il est ombragé des deux côtés. Les rochers sont fort hauts et très pittoresques. Partout la végétation est magnifique et les eaux de bonne qualité. La population ne dépasse pas 1,900 âmes. Je l'ai trouvée belle, intelligente, religieuse, mais nonchalante, ce qui est le cas partout dans ces archipels, où les fruits, de la montagne et les produits de la pêche, joints à ^abondance des pourceaux et de la volaille, suffisent aux besoins comme à l'ambition des naturels.

Un nommé Tamaloa régnait autrefois ici , mais il demeurait à' Raïatéa, son île favorite. Ayant fait don de Houahiné à l'une de ses filles, un régent y fut nommé. C'était le pieux Haoutia, qui, par parenthèse, offrit/ d'aller, en qualité de missionnaire, aux îles Marquises.

Dans l'ardeur de ses convictions, ce brave homme résolut un jour de prendre la statue-mannequin du grand dieu Oro et de la livrer au feu. Attristé de ce dessein, un prêtre influent cacha l'idole dans une caverne. On la découvrit pourtant, et elle fut brûlée. Le prêtre, enragé, se dépita; rien ne lui disait encore que si Oro était un dieu, il aurait dû se

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garantir lui-môme. Chose intéressante! un jour que le prêtre réparait la barrière de son enclos, un éclat de bois lui creva les yeux. Ses gens, aussi effrayés que lui, l'emmenèrent , comme un nouveau Saul de Tarse, et le pauvre, homme se sentit tellement impressionné, qu'il se décida pour* l'Évangile, l'embrassa et lui demeura fidèle jusqu'à la fin de ses jours. Ainsi Dieu sait tirer le bien du mal et faire tourner au bonheur de ses élus les choses les plus fâcheuses qui leur arrivent.

La terre de Ratatéaj que je visitai deux jours plus tard, a 50 milles de tour. Son port d'Outoumaoro est très bon. Le place qu'y occupe le consul anglais passe pour une brillante sinécure. Ce poste lui rapporte 12,500 fr. par an.

La station principale compte sept ou huit blancs et environ trois cents indiens. Un régent gouverne l'île, par ordre du fils aîné de Pomaré, qui préfère le séjour de Papéété. La population totale ne s'élève qu'à un millier d'âmes, et le chiffre des membres de l'Église dans le chef-lieu qu'à 158. J'ai édifié ceux-ci dans, leur grand temple, sur la parabole des vierges. Le nouveau missionnaire, M. Vivien, occupe une bonne maison et tient une école journalière intéressante, où les enfants se, rendent en bon nombre, de l'endroit même pu des environs. Leur pasteur, qui est plein d'entrain et d'énergie , leur enseigne l'anglais. Le vénérable

M. Platt vit encore, mais faible et souffrant. Ce digne frère n'a pas dépensé moins de 46 années de sa vie dans ces archipels. Mais ce noble dévouement ne l'empêche pas d'éprouver, au crépuscule de ses jours, un poignant mécompte. Les Églises d'Opoa et de Vaïrao se sont détachées de la mission. Ces deux importants troupeaux ont montré que le système dissident n'est rien moins que favorable à l'autorité ecclésiastique. On leur avait donné un ministre indigène qui les accapare ; nos frères travaillent à les ramener, eux et lui, mais la tâche est bien ardue (1).

Je poussai jusqu'à Opoa, où j'exhortai la congrégation du mieux qu'il me fut possible. J'y remarquai beaucoup de respect pour l'observation du dimanche et une grande attention de la part de l'auditoire.

L'endroit est célèbre dans ces contrées par un maraë dont je mesurai la superficie. C'est un rectangle de 132 pieds de long sur 30 en largeur. Il s'y trouve encore des murailles de 12 pieds de hauteur. Elles sont formées d'énormes pierres de corail, qu'ion n'a pu amener là et mettre en place qu'à force de bras et de vigoureux poignets. Du reste, tout est en ruine; les broussailles ont envahi ce temple, mais on y voit avec horreur, au milieu de quelques osse-'

(1) Depuis que ces lignes ont été écrites, M. Platl s'est endormi au Seigneur.

ments humains, les dalles sur lesquelles on égorgeait les victimes, et les arbres où on les stispendait.. Non loin de ce repaire affreux s'élevaient encore deux autres maraës considérables. Gloire à la Parole qui a fait de tout cela un monceau de débris ! Aucun autre noble souvenir que celui-là ne s'y rattache. Aujourd'hui les indigènes vous disent avec tristesse, en vous les montrant : « Notre pa- « ganisme siégeait là. La principale idole d'Oro s'y « trouvait. C'était là que, des îles voisines et même «de Tahiti, on apportait les victimes, décomposées, « pourries ; elles y restaient sur une claie jusqu'à «leur entière' décomposition...» Et les mères, ajoutant leurs malédictions à celles des hommes, disent : « Voilà les branches maudites où l'on suspen- « dait nos nouveaux-nés, enfilés par les oreilles, « comme un affreux cordon, mêlé aux cordons de « poissons que l'on offrait à Oro , le Varna tno, « (l'esprit malin) I »

Non loin d'Opoa, s'élève une montagne superbe, oi se trouve un creux profond, sombre, caverneux, que personne n'avait encore visité , dit-on , lorsqu'un ancien roi de l'île, très cruel , eut l'idée de s'y faire descendre. Pour se défaire du tyran, ses^ gens lâchèrent les cordes; mais, ajoute -t- on, il vit encore dans ce souterrain, aussi méchant que jamais. L'endroit, appelé Po (nuit, obscurité), passe dans tous ces pays pour être le séjour des

âmes après la mort.' C'est, dans la mythologie tahitienne, le scheol des trépassés.

Les souverains qui vinrent après celui-là étaient enterrés dans une immense vallée voisine; mais sans que personne connaisse précisément l'endroit, parce qu'on le cachait au peuple, et que la sépulture se faisait pendant la nuit par le grand-prêtre et deux ou trois affidés. J'ai vu le vieux Otouia, l'un des fossoyeurs ; il a dirigé mes yeux sur la vallée, mais sans vouloir révéler aucun secret.

Presque au milieu du village on a découvert dernièrement, sans y songer, une eau sacrée qui était à l'usage des rois et de leurs maisons. C'est un puits de sept à huit pieds de profondeur , sur neuf de circonférence, bien voûté, du moins pour le pays, en pierres madréporiques. Cette eau, trop rapprochée de la mer pour n'être pas saumâtre, est cependant bonne à boire, sinon parfaite.

A côté grandit encore, six fois séculaire, si l'on en croit les indigènes, un curieux arbre des banians, qui n'a pas moins de 400 pieds de tour. Ses branches sont sorties du tronc horizontalement, et se sont, projetées à distance, puis, retombées sur la terre^ elles s'y sont transformées en racines, pénétrant dans le sol, se développant et fournissant de nour -veaux sucs au rameau qui les a poussées si loin. Ce qu'il y a de merveilleux dans cette reproduction justifierait l'idée boudhique, qu'un pareil arbre peut servir de symbole à la royauté comme à la religiori;

C'est pour cela que, dans Tlnde, il est regardé comme sacré, et appelé figuier des pagodes, et que la science le désigne sous le nom de ficus religiosa. Le cobir-har (1) d'Opoa laisse autour du tronc principal des espaces vides, que Ton prendrait pour des grottes. C'est là que les rois du pays cachaient leurs plus précieux effets et se glissaient quelquefois euxmêmes. Nul autre qu'eux, et probablement leurs confidents, n'avait le droit d'approcher de ce lieu saint.

Pour des populations isolées, encore barbares, il n'y avait pas loin du prestige dont s'entouraient les rois insulaires, à l'idée qu'ils étaient aussi des dieux. Les petits souverains rendaient hommage à l'esprit d'Opoa ; même ceux de Tahiti lui apportaient leurs présents et l'appelaient leur seigneur. Quand le roi Tamatoa fut converti, il rougit de honte et se montra tout contristé d'avoir pu être l'objet de ces honneurs divins.

Quoique la vallée d'Opoa soit très jolie , les missionnaires ne s'y établirent pas; mais ils obtinrent du souverain qu'il vînt se fixer avec eux à Outoumaoro. C'est là que le célèbre missionnaire Wil-

(1) Co nom est donné an plas célèbre banian de l'Inde. Il s'élève dans la Gazuvale. D'après Damonl-d'Urville, Il aurait 2,000 pieds de circonférence autour de ses principaux troncs, tous plus gros que ceux de nos hêtres. Il est de tradition parmi les naturels que cet arbre a 3,000 ans d'existence.

liams exerça longtemps son ministère et soigna Tamatoa dans sa dernière maladie, en 1831. Ce prince eut la satisfaction de pouvoir servir la bonne cause. On raconte qu'avant d'expirer, il étendit ses bras vers M. Williams, le pressa contre sa poitrine et lui dit : a Mon cher ami, nous avons longtemps « travaillé ensemble pour le Seigneur; rien n'a. pu « nous séparer l'un de l'autre; mais la mort est là, « qui va faire ce que rien d'autre n'a fait. Une chose « pourtant nous reste, c'est ce sentiment bien doux : « Qui nous pourra séparer de V amour de Christ^. »

Tahaa est comme une jumelle de Raïatéa. Une môme ceinture de corail les entoure toutes deux; un bras de mer de quatre à cinq milles les sépare. Au moyen des plus simples signaux , les missionnaires de l'une et l'autre correspondent fréquemment ensemble. Tahaa est un peu plus grande que Raïatéa et un peu plus élevée aussi, c'est-à-dire plus imposante. Mais les productions, les mœurs comme la population se ressemblent parfaitement. Tahaa compte 800 paisibles habitants, 185 membres de l'Eglise, une école journalière pour l'enfance, puis une espèce de séminaire, qui a déjà formé quelques bons pasteurs et un plus grand nombre d'instituteurs indigènes. J'y trouvai 26 élèves, dont plusieurs avaient avec eux leurs femmes et leurs enfants. L'instruction s'y donne gratuitement. Grâce à une fertile plantation , on instruit et on soigne tout ce monde (80 personnes) sans qu'il en coûte à la

Société des Missions de Londres plus de 5 à 6,000 francs par an. Tahiti compte dix élèves dans cette sorte d'école normale, où régnent Tordre et une douce tranquillité.

M. Green, le directeur de la maison, m'accueillit amicalement et se hâta de me présenter à ses disciples. Je leur dis, entre autres choses : « Je viens de voir un homme désintéressé, courageux, bon charpentier, qui prépare vingt-six navires à la fois. Le bois doit venir de Dieu, et j'aime à espérer qu'il se prête bien à l'outil. L'ouvrier travaille avec confiance, mais sans pouvoir se défendre de beaucoup d'anxiétés. Il pense à l'avance aux nombreux dangers de la mer, quand il y lancera ses petits vaisseaux l'un après l'autre; il craint aussi que celui-ci ou celui-là ne prenne trop d'eau. Cependant, il continue à construire; il veut employer ses goélettes, non à s'enrichir, mais au service d'un roi très bon, à la puissance duquel il les Recommandera toutes d'une manière très spéciale. Connaissez-vous ce charpentier-là? » — A ce discours emblématique on répondit par un sourire, et deux ou trois étudiants ajoutèrent quelques paroles de reconnaissance pour les excellents soins dont ils sont les objets.

Le lendemain, qui était un mercredi, l'île célébra un jour de jeûne. Une dyssenterie désastreuse régnait à Borabora, tandis que Tahaa avait été épargnée : on se réunissait tout à la fois pour s'humilier, pour supplier et pour bénir. J'acceptai de

présider l'un des trois services qui eurent lieu. Quatre cents personnes s'y trouvaient, recueillies, très attentives. Je développai ces instructives paroles de Jonas, III, 10 : « Et Dieu regarda à ce qu'ils avaient fait et comment ils s'étaient détournés de leur mauvaise voie, et Dieu se repentit du mal qu'il avait dit qu'il leur ferait, et ne le fit point. »

A trois heures, un insulaire de Rarotonga, nommé Térani, nous appliqua, sous forme d'encouragement, la belle promesse du Sauveur contenue dans Jean XIV, 19 : « Parce que je vis, vous vivrez aussi. » Cet homme est un ancien élève de Tahaa, et revient, avec sa femme, de l'île de Rimatara, où ils ont passé dix ans^ en qualité de missionnaires. L'un et l'autre m'ont beaucoup plu par la piété douce et ferme dont leurs figures portent l'expression. L'Église de M. Green m'a plu aussi. Vers 1863, il y avait eu tant de désordres dans son sein, que le pasteur se décida à la dissoudre, mais pour la reconstituer; et il se félicite, non sans raison, de ce que cette mesure, très hardie, lui ait si bien réussi.

L'île qui nous occupe embrasse, sans compter deux ou trois îlots adjacents, une circonférence de 40 milles. C'est une dépendance de Raïatéa. Nos cartes de géographie les comprennent toutes deux . sous le nom de celle-ci. Le premier prince chrétien qui y régna s'appelait Fénoua-pého, Avant sa conversion, il payait tribut au petit roi de Raïatéa, ce même Tamatoa que j'ai mentionné plus haut. Tama-

toa, devenu chrétien, voulut amener à la foi son vassal ; il s'ensuivit une révolte. Le plus faible fut vaincu, mais Tamatoa le traita avec une telle bonté qu'il en fut louché, et qu'après bien des réflexions, il finit par céder aux exhortations qui lui étaient faites en adoptant la religion de l'Évangile. En 1831, Pénoua-pého périt en mer. Ses droits de chef tombèrent entre les mains de Tapoa, petit-flls d'un souverain de ce nom. Tous deux sont célèbres, dans les . îles, pour leur esprit belliqueux et pour avoir livré beaucoup de combats. 'Aujourd'hui Tahaa reconnaît pour gouverneur un homme paisible, intelligent et pieux, nommé Titau. Sa résidence habituelle est Raïatéa, où il remplit les fonctions de régent.

De Tahaa nous voguons vers Borabora. Cette île n'est pas beaucoup plus grande que celle que nous quittons, mais belle à ravir, extrêmement pittoresque. Nos relâches précédentes semblaient ne nous laisser plus rien à admirer dans les paysages de l'archipel. Mais en face d'un point de vue neuf et curieux, d'un terrain étrangement accidenté, d'un cône de rochers tapissé de végétation, dominant une vallée étroite, mais touffue, avec ses deux échelons de verdure, l'un plus bas, de pandanus, l'autre, plus élevé, de cocotiers se dressant comme des tiges de parasol ; à la vue de cases qui se déro- . bent sous l'ombrage des pouraos ( 1 ), de deux

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(1) Ou bouraou (parilium filiaceum).

ou trois maisons d'Européens, d'un beau temple, enfin, que la foi des naturels vient d'élever, — à la vue, dis-je, de cet ensemble, Ton revient de sa première idée pour admirer ce site si romantique, si riant! Une autre particularité caractérise encore Borabora. La chaîne antérieure de ses brisants , au lieu d'être tantôt sous-marine, tantôt à fleur d'eau, ici unie, là couverte de végétation, cette chaîne, toute plantée de cocotiers, forme comme une ceinture autour de l'île. On dirait un bouquet entouré d'une guirlande verte. Dans le bassin qui sépare les récifs de l'île, l'eau se montre limpide et calme comme celle d'un lac.

Mentionnons encore le fameux mont de Pahia, haut de 16 à 1,800 pieds (1), et dont l'énorme sommet basaltique apparaît comme un travail fait par les hommes, bien qu'aucun pied humain n'en ait jamais atteint le sommet. On dirait une sorte de paré ou forteresse, revêtue de rochers (2).

Nous jetâmes l'ancre dans une baie magnifique, et le lendemain, le vaisseau alla mouiller dans une autre, non moins bonne, mais plus petite, appelée Vaî otaha (eaux des frégates), sans doute à cause des nombreux oiseaux de cette espèce qu'elle nourrit. Le piton de Pahia la recouvrait de ses ombres, au bout desquelles se voyaient encore les faibles restes

(1) M. EUis lai donne environ 900 mélres.

(2) Voyage pUloresque autour du monde,

d'une petite île, qui fut balayée en 1848 par un terrible ouragan. Il n'y est resté qu'un peu de sable et un bouquet de verdure. Cette môme bourrasque ravagea plusieurs cases à Borabora, entre autres celle qui servait alors de temple ; les pieux en furent ramassés, à 25 ou 30 milles de distance, sur les récifs de Raïatéa.

Les Cafres n'ont-ils pas quelque raison de comparer rOcéan à une femme folle {leoantlé) et de ne

l'appeler jamais autrement Mais restons sur

notre plage.

J'y parcours du regard quelques maisons rustiques qui l'animent sans précisément l'embellir, puisqu'elle n'en a pas besoin; et je distingue bientôt un petit temple, où j'entre presque en arrivant, pour m'y recueillir et y exhorter le peuple.

On se hâte ensuite de me montrer quelque chose de carré, haut de deux toises. C'est dans ce monument modeste, blanc en dehors, et dûment entouré d'une barrière, qu'il y a quatre ans on a déposé les restes inanimés d'un fameux arii, connu sous le nom ,de Tapoa, premier mari de la reine Pomaré. On l'y laissa dans sa bière deux ou trois ans, pour prendre ' ensuite ses os,, les enfermer dans un coffre de bois de - camphre, et les aller religieusement déposer dans les farehiti ou terres royales.

Dans le petit mausolée dont je parle j'ai vu encore le canapé du chef, son paréo (pagne) et quelques autres objets du môme genre.

Que l'humanité se montre partout la mémel En Europe,' un grand monarque a pu imposer le divorce à une impératrice parce qu'elle ne lui promettait point d'héritier; par la même cause, à ce gu'on assure, Pomaré se sépara de Tapoa pour prendre un -autre mari, mais, plus tard, le prince disgracié n'en adopta pas moins une fille de la reine, la jeune TériiT maévaroua (1), qui, aujourd'hui, vit auprès de sa mère et fait gouverner Borabora par un régent. On m'a conduit dans la vaste et sombre salle où elle fut sacrée, il y a trois ans, et j'en ai rapporté, comme souvenir, un véou^ espèce de gros bouquet de paille diversement coloriée , qui, dans cette solennelle circonstance , avait servi à orner le soi-disant palais.

Un mille plus loin, m'enfonçant dans la forêt , j'y cherchai un maraë du dieu Oro. En me le montrant, le vieux Houéou, qui me servait de guide, me dit :- « Voilà ce qui reste de nos erreurs passées.. Quels maudits décombres... si cela en valait Ja peine, nous devrions les jeter tous au fond de la mer. — Laissez-les là, lui répondis-je. — Mais la honte qu'ils nous donnent et les affreux souvenirs qu'ils réveillent encore en nous? — Eh bien! tout cela ne fait pas de mal à vos enfants. Ils n'en apprécient que mieux, j'aime à le croire, les bienfaits de l'Évangile, qui vous a délivrés du paganisme. — Ahl cela est vrai aussi, s'écrie mon interlocuteur; puis, conti-

(2) Par abréviation Maévaroua,

nuant : « Les moustiques qui bourdonnent au mi- « lieu de ce charnier , dit-il, ont plus de valeur que « notre cruel Oro. »

Le dimanche s'ouvrit pour moi plus beau que jamais. Un ministre indien vint me prendre de bonne heure. Il me conduisit dans une autre baie, vers laquelle se dirigeaient en môme temps des femmes bien mises, des enfants, des hommes, tous un Evangile et un livre de cantiques sous le bras ou dans un petit panier de leur façon. Chemin faisant, Malakaï (nom du pasteur) me raconta la manière dont il avait été élevé dans l'institution deTahaa, et comment son Eglise, composée de 400 membres, semble prospérer. 11 a eu la joie de la voir s'augmenter de sept nouveaux prosélytes dans la dei^nière quinzaine. L'année passée, elle a souscrit la somme de 1,030 francs pour les missions ; il la croit vivante et bien réglée. Une très bonne jetée nous conduit au temple, qui se présente beaucoup mieux que je ne m'y étais attendu. Trois à quatre cents personnes s'y précipitent. Malakaï commence par faire lever les enfants; ils entonnent un cantique; on prie; on interroge la jeunesse sur le sermon du dimanche précédent. Ces enfants récitent ensuite, et fort bien, quelques versets qu'on leur a fait apprendre pour la fête annuelle des missions, qui doit avoir lieu bientôt. Elle est appelée fêle de mai, en mémoire de l'heureux mois où les apôtres bénis de ces îles s'y étaient établis, plus d'un demi-siècle auparavant. La vue d'un tel auditoire

m'animant, il me fut facile de prêcher et à la fin du service, deux personnes se présentèrent, demandant à devenir des membres effectifs de l'Eglise (1). A la réunion de trois heures, même affluence de peuple : je la convertis en assemblée de missions, et racontai quelques traits saillants de mon séjour dans l'Afrique australe, dont on parut fort édifié.

Cependant, il y avait un grand deuil dans cet endroit. Le chef, homme à l'apparence noble, et très estimé, venait de perdre sa fille aînée, morte de la dyssenterie le jeudi précédent. Il l'avait gardée dans sa maison, parce qu'il désirait que je l'inhumasse moi-même. Je le fis, et , chose remarquable, après avoir quelques semaines auparavant présidé aux funérailles du jeune mari de la défunte, à Papéété I La cérémonie fut très solennelle. On ne poussa point, comme jadis, des lamentations forcées , personne ne se déchira la tête avec des dents de requin; chacun était ému, bien impressionné. Silencieux, recueillis, nous nous enfonçâmes dans la forêt. Arrivés à l'endroit le plus sombre, on cria : Halte! C'était là que se trouvait l'ancien maraë delà famille, abrité par des arbres hauts et très touffus. Les murailles du vieux temple me parurent mesurer trois à quatre mètres'de hauteur et trente mètres de long sur une douzaine de large. La fosse, nouvelle-

Ci) On m'a écrit de Borabora, en date du 15 juillet, qae dix-huit noaveaux convertis avaient suivi ces deux-là de prés.

ment creu^, avait une dizaine de pieds de profondeur et contenait un cayeau. On- y descendit d'abord le lit, les oreillers et les couvertures de la princesse, soigneusement disposés sur une natte. Le cercueil fut ensuite placé, et, au-dessus, les fossoyeurs arrangèrent les robes et autres effets de la pauvre Taoua, — comme si un mort ne devait laisser rien après lui, parmi les hommes, que la douleur de ravoir perdu! Un cantique chrétien fut entonné. Je jetai au fond du sépulcre une poignée de terre, en prononçant ces mots déchirants : « Tu es poudre et tu retourneras en poudre.» Ensuite,, je tâchai de Taire contraster les jours d'à-présent avec les temps si fâcheux où le maraë retentissait de cris féroces et de profonds gémissements, à Toccasion de quelques sacrifices humains. Puis, rappelant aux parents et aux amis rassemblés les consolations que l'Evangile donne au sujet de ceux qui meurent au Seigneur, je mentionnai cette parole de Taoua à sa mère : « Ne de- « mandez pas à Dieu qu'il me conserve la vie; je -pré- « fère aller à lui. » Je terminai, comme de coutume, par une prière et par la bénédiction apostolique.

L'émotion était grande. Elle redoubla quand le père, à pas comptés, s'avança jusque sur les bords de la tombe, et ramassant, au milieu du plus profond silence, une poignée de terre, il la jeta sur la bière en prononçant ces mots : « Ma fille I j'espère « que Dieu traitera ton âme mieux que je ne traite « ton corpSi »

L'assemblée se retira sans aucun bruit. J^allai faire une visite de condoléance à la mère, qui me dit : « Depuis que ses restes mortels sont sortis de « notre case et que j'ai ouï vos bonnes paroles, mon a cœur se sent allégé; il pleure encore, mais non pas «sans espérance. » Et comme souvenir, on me remit le chapeau de paille ( tressé v^ais^mblablement par la princesse) qu'elle portait ordinairement. En retour, je laissai à la famille une jolie Bible portant le nom de Taoua.

Le lendemain, notre goélette fit voile pour retourner à Tahiti. Le capitaine me montra, à l'horizon, la petite île de Maoupiti, dont le nom veut dire pk élevé. C'est de là que sortent les pierres ponces dont les naturels font des pilons. Cette île est aujourd'hui chrétienne. En 1816, deux Indiens s'y étaient rendus pour la convertir. Un des rois de Borabora en avait fait la conquête, mais, une fois amené lui-même à la connaissance de Dieu, il se hâta de la rendre à Téra, son souverain légitime, — acte de justice et de générosité qui réjouit fort les. missionnaires. C'est, avec un ou deux autres îlots sans importance (1), la seule terre de ce groupe que je n'aie pas eu le privilège de visiter.

Le point d'où je l'aperçus de loin présente un horizon immense, riche, parsemé d'îles, accidenté de

(1) Motoa-iti et Mopélia.

terre et d'eau. Son aspect si varié me fît éprouver mille émotions. « Quel beau livre, me disais-je en le contemplant, quelle création majestueuse que cet Océan I Là se voient, comme à l'œil, la sagesse infinie, la puissance insondable et la munificence de

Dieu Tout le monde doit reconnaître que les

voyages sur mer sont de nature à élever l'âme : elle s'y recueille, elle bondit en quelque sorte, toute pleine d'admiration, elle adore.». Que l'homme se trouve petit, et que le Seigneur lui paraît grand en présence de ces choses I...

Ma visite à Houahiné, Raïatéa, Tahaa et Borabora m'a procuré de nombreuses jouissances, et je ne leur ai pas fait mes adieux sans quelque regret. Partout sur ces terres s'élèvent à présent, non des maraës, mais des temples du vrai Dieu. C'est la foi en Christ qui a su franchir les mers pour aller les y construire. Quoi de plus rare, hélas! mais aussi quoi de plus merveilleux que cette foi I

Après ce tableau, bien imparfait, des effets produits dans les îles situées sous le vent de Tahiti, que nous venons de parcourir, qu'il me soit permis de montrer, par la vie d'un homme, que, dans ces parages comme en bien d'autres lieux, ce ne sont pas les païens seuls que l'Evangile peut atteindre, éclairer et régénérer. L'histoire qu'on va lire est authentique jusque dans ses moindres détails.

Dans le courant de Tannée 1838, Miguel Delano quitta Tîle de Malte, où il était né. Il parcourut la mer Noire, l'Angleterre, l'Italie et une partie de r Amérique. Enfin, il débarqua, en 1842, à Tahiti, et se rendit de cette île à celle de Maoupiti, où il épousa une indigène, ce qui le décida à s'y fixer. Mais là, comme ailleurs, il mena la vie d'un païen, dit-il lui-même, sans aucune crainte de Dieu, vie qu'il appelle à présent la plus misérable des existences. Sa femme lui donna un enfant qui devint leur joie. Il fut nommé John. Peu de temps après, Oura-Oré (c'est le nom de sa femme) se trouva touchée par l'Evangile, et devint un membre fidèle de l'Eglise qu'un missionnaire indien dirigeait dans cet endroit. Alors la néophyte commença à recourir à son mari, pour qu'il lui expliquât certaines portions de la Bible qui lui paraissaient obscures. Mais Miguel ne savait rien de la parole de Dieu, parce qu'il appartenait à la religion artificielle , pour citer ses exf^ressions. Son embarras ne fut pas petit. 11 se vit humilié. Sa femme lui était chère, et il aurait voulu lui venir en aide.

Comme il commandait un brigantin appartenant à un certain M. M..., il put aller à Borabora, où un missionnaire, le docteur Krause, lui prêta un commentaire biblique. Muni de ce secours, il retourna joyeux vers sa femme et commença à lui expliquer les saintes Ecritures. A force de lire assidûment co beau livre, il lui devint évident que l'Evangile était

UQB lampe 4$ ialut. Je cite sèa propres expressions. Miguel n'en vécut pas moins en inconverli^ se sentant déjà convaincu, mais non point régénéré eu- ,core. « Tant qu'il y a vie, il y a espoir, » se disait-il. Toutefois, son vif désir était d'être sauvé.

Quand le Qls de Miguel eut atteint sa cinquième année, son père afferma une pièce de terrain h Maoupiti, pour y faire une plantation de cannes h sucre. Cette terre était à une lieue de distance de soja habitation. Chaque matin régulièrement, il s'y rendait à cheval, avec son enfant, pour surveiller les ouvriers qu'il employait. Un jour qu'ils se trouvaient là très occupés l'un et l'autre, chacun h sa manière^ uno forte averse les surprit, et l'enfant courut se mettre sous un abri fait de feuilles de cocotier. La pluie amena bientôt un torrent d'eau auprès de cette cabane où se trouvait une femme d'environ soixante - cinq ans. Elle était estropiée, triste, maladive , et sans personne qui la soignât. John fut très touché de sa condition. Il lui demanda pourquoi elle ne se procurait pas une meilleure case. La. pauvre femme lui répondit qu'elle n'avait aucun moyen de le faire et que tout le monde la négligeait. Le petit garçon s'en émut. La pluie passée, il retourna vers son père et tous les deux, montant à cheval, rentrèrent à leur logis. liaissons à présent la parole à Miguel lui- môme.

« Après que nous eûmes pris notre souj>er, ditil, et fait nos prières, le petit garçon alla vers sa

mère, et il se mit à l'etiabrasser , en^ la cajolant et en lui parlant à Foreille. La mère lui dit de me le demander. Moi, en entendant ce mot-là, je demandai à la mère ce que c'était, et à mon fils de me dire de quoi il pouvait s'agir. Pressé par mes instances, il courut à moi et m'embrassa en me caressant; de sorte que je lui dis, d'une manière plus calme qu'avant, de me parler. Mais il avait peur de moi, craignant d'avance que je ne fusse fêtohé contre lui au sujet de sa demande : j'insistai, et il me dit à la fin : « Cette vieille femme I... » Et il mentionna son nom. Mais quoi, demandai-je, que veux-tu me dire d'elle? Alors il me déclara qu'il était allé jusqu'à sa hutte; que des larmes avaient coulé de ses yeux en voyant l'eau s'infiltrer sous elle , les gouttières lui mouiller la figure , son corps amaigri trembler de froid, et qu'il avait grand'pitié d'elle. Et comme je lui demandais : Mais pourquoi n'as-tu pas arrêté les gouttières en mettant une branche de cocotier sur sa tête et une ou deux autres sur sa cabane, il me dit :

— Seras-tu fâché si je te fais connaître mon désir?

•— Quel est-il? lui répondis-je, en lui promettant que je ne me fllcherais point.

— Eh bien! jne dit-il, faisons une petite case pour elle.

a Je lui promis que son vœu serait accompli.

Alors il se montra «i content de ce que j'avais con-

senti de la sorte, qu'il se mit de nouveau à ÈQ'embrasser, puis à embrasser sa mère, à nous couvrir tous deux de baisers. Tandis qu'il m'embrassait, des larmes coulèrent de mes yeux : c'étaient des larmes de joie en voyant combien grand était l'amour de Dieu envers moi, pauvre et misérable pécheur, qu'il eût bien voulu me donner un enfant si charitable. Aussi, dès le lendemain matin, nous allâmes tous • les deux vers la vieille femme. Nous nous procurâmes des matériaux, et nous louâmes des gens pour nous aider. Le soir, sa maison étant finie, John alla prendre par la main cette pauvre créature, et l'amenant lui-môme dans la case , il la lui donna. Nous lui souhaitâmes une bonne nuit, et, montant sur le cheval , nous retournâmes à notre demeure. « Un autre jour, John, passant devant une misérable chaumière, crut en entendre sortir des cris perçants que poussait un homme atteint de fièvres intermittentes. Une femme le couvrait avec des morceaux de natte, cherchant à le réchauffer. Le petit garçon courut raconter à sa mère « qu'il avait vu un homme très grand qui pleurait de froid ; » et sa mère me le renvoya. Il se jeta alors à mon cou et il m'embrassa de telle façon que je compris bien qu'il y avait quelque chose de nouveau. Je lui dis de ne plus tant craindre, maïs de me demander librement ce qu'il voulait. Il me montra, sur une étagère, des chemises de coton rayées. J'en descendis une et la lui remis. li-la prit avec une expression de joie très

sentie , la serra sous son bras et courut l'offrir au pauvre malade. On voulut lui donner une poule pour le remercier; mais il la refusa et dit aux gens : «Apportez-la à mon père, qui vous l'achètera, et avec cet argent vous aurez quelque petite chose de plus pour le malade. » Je lui dis : « Mon fils tu as bien fait de refuser cette poule qu'on t'offrait. » Alors il me demanda « si ce ne serait pas bien d'apporter chaque jour au malade un peu de nourriture? Je lui répondis que certainement ce serait bien. Nous ramassions chaque jour ce qu'il, nous restait du dîner; il le mettait dans un panier et courait le porter chez ce pauvre homme.

« Quelque temps après, un commerçant nous arriva de l'île d'Houahiné. Il acheta parmi nous une grande , quantité de noix de coco , et employa des ouvriers è en extraire l'huile. Mais le vent s'étant levé, ce

"' marchand songea à repartir avant que les noix fussent toutes mises sous la presse. Il en restait quelques tas encore à presser. Mon garçon offrit de di-

' riger ce petit travail et de rendre compte du produit à M. Maurue (le marchand). Mais celui-ci lui répondit : (( Non, mon jeune ami, les produits seront pour toi. » Ils s'élevèrent à 35 francs, que mon fils reçut de moi. Alors il me sauta au cou, il m'embrassa, et je compris, à ces caresses, qu'il avait encore dans sa petite tête, ou plutôt dans son cœur, quelque idée généreuse. Je la lui demaa dai donc, et il me la dit. L'argent me fut remis et

je donnai en échange une forte pièce de cotonnade. L'enfant n'attendit pas le matin; il la fit aussitôt couper en carrés. Quand nous allions à la plantation, il en prenait toujours des morceaux , qu'il distribuait adroitement parmi les pauvres, jusqu'à ce qu'il ne lui en restât plus un seul.

« L'enfant s'était procuré par son industrie un bon nombre de poules et quatre ou cinq pourceaux qu'il soignait bien. Un jour, il arriva un diacre qui lui en acheta un et le paya; mais mon jeune garçon ayant appris ensuite que ce cochon de lait allait être offert au missionnaire qui venait pour nous instruire, il rendit la somme en disant :

— Donnez à ce bon monsieur ce petit porc. Je ne veux pas qu'il le paie. Les paroles de Jésus sont bonnes ; le missionnaire nous les apporte ; il nous aime, et moi,*3e l'aime aussi.

« Ah ! mon petit John I mon cher enfant I Que* d'autres traits admirables de charité dont il eat l'auteur, et que je ne puis rapporter icil

(( Quand il eut atteint l'âge de treize ans, une hernie très douloureuse l'affligea et nous affligea aussi, sa mère et moi. Il souffrait de douleurs atroces dans le dos. Nous le fîmes demeurer au lit, et nous lui appliquâmes des médicaments. Une fois, la femme qui le soignait attrappa un petit coléoptère qui rôdait autour de la veilleuse, et elle allait l'y brûler; mais John lui cria :

— teparguez-le, laissez-lui sa lilierté, ne lui faites

pas de ma], parce que le coléoptère est «uasi une créature du bon Dieu.

(( Lorsque sa maladie empira, il nous fit signe h tous de nous réunir ; puis il nous dit :

— Soyez bien obéissants au Seigneur Jésus; moi, je m'en vais à lui, et si vous mettez en lui votre confiance, et si vous gardez ses commandements, vous me retrouverez un jour dans le royaume du Seigneur.

« Il avait 80 francs ramassés par sa petite industrie; je lui demandai ce que je devrais en faire, au cas où Jésus voudrait le retirer bientôt de ce monde, pour le mettre dans le ciel. Sa réponse fut celle-ci :

— C'est le Seigneur qui m'a donné cet argent, il vous le faut employer à la cause du Seigneur.

« Ses souffrances augmentaient, elles augmentaient toujours plus. Je lui donnai un peu d'opium, et il dormit. Une heure après, il se réveilla.

— Viens, papa, me dit-il, que je t'embrasse.

« Nous échangeâmes nos baisers ; il me dit que la pilule l'avait fait reposer très bien, et il m'en demanda encore une autre. Je lui dis :

— As-tu rêvé durant ton sommeil?

— Oui, j'ai rêvé.

— Et de quoi rêvais- tu, mon enfant?

-* Qu'une maison très brillante se construisait, vaste comme tout, d'une blancheur éclatante ; et lorsqu'elle a été prête, j'ai été mis dedans, et toi aussi.

— Mais, lui répondis-je avec émotion, tuas donc rêvé du ciel, mon cher petit?

il Je souris à cette idée, il voulut rire ; mais une quinte de toux s'ensuivit, il s'affaissa, et môme un peu de sang lui sortit de la bouche. Je me penchai sur lui pour le baiser; mais il avait expiré, il était déjà près du Seigneur.

«Je défendis aussitôt que personne autour de moi fit entendre le moindre cri...

« Il mè sera bon, quand ma dernière heure sonnera, de déloger de ce monde : je ne m'effraie point à l'avance, mais je me prépare. Il me sera doux de monter au ciel aussi et d'aller rejoindre John auprès du Seigneur Jésus • Christ, pour le louer avec lui à travers les siècles. Amen.»

Après ce récit, mon nouvel et digne ami me montra la maisonnette dans laquelle reposent les restes mortels de son unique fils : et à côté une chambre plus spacieuse, où ils allaient ensemble lire la Bible et prier Dieu le matin ; ils l'avaient bâtie exprès pour cela.

Ce père éprouvé, n'ayant plus d'enfants, a adopté une jeune fille qui était la petite amie de John et qui l'accompagnait partout. Le petit John Delano venait^ d'expirer que , trop jeune encore pour comprendre ce qui venait de se passer, elle lui apportait des bananes en lui disant: « Johny, mange! » Un soir, bien tard, son corps ayant été embaumé et mis à l'écart, la chère enfant lécher-

chait encore toute seule dans la forêt, sans avoir peur. Quand elle eut découvert l'endroit où Ton avait déposé la bière, elle rôdait sans cesse tout autour en poussant quelques sout)irs et en proférant des syllabes inintelligibles.

Comme la mère de Delano et ses amis se livraient à des cris et à des lamentations, la jeune fille les reprenait en leur disant :

« Chantez plutôt un cantique I Eh quoi! Est-ce que je n'aimais pas John? Et si je l'aimais, puis-je être peiné que le bon Dieu Tait pris à lui? Songeons plutôt avec reconnaissance à son bonheur actuel, et surtout rappelons-nous ces mots qu'il disait à sa mère en nous faisant ses adieux : Chère mère, il faut te bien préparer à me rejoindre là haut ! Et ses petits doigts tremblottants montraient le ciell )>

Je termine. Le Maltais, qui fait le sujet de cette notice, vit dans un village ignoré, parmi les Océaniens, à Borabora, tranquille, honoré pour-son caractère serein. Sa compagne le chérit plus que jamais. On comprend qu'elle jouisse beaucoup devoir tout le bien que peut maintenant faire son mari. Comme elle lui a apporté en dot une petite propriété plantée de cocotiers et d'arbres à pain, il la fait valoir. Tous les deux soignent avec affection leur fille adoptive que la mère endort le soir et réveille le matin en lui chantant des cantiques de sa voix qui est très douce. Le culte domestique est parfaîte-

menl bien célébré dans cotte heureuse maison. Tout feu pour la cause du Seigneur, le père s'assied, la nuit, devant une lampe et prépare des méditations religieuses, qu'il fait entendre ensuite lui-même dans le temple, ou qu'il remet tout simplement au pasteur de la paroisse, pour qu'il en tire parti s'il le trouve bon. Je les ai aidés dans ce travail frateruel et sans prétention, en leur procurant, à l'un et à l'autre, quelques petits livres qu'ils me demandaient avec instance. Delano construit à présent des chaloupes ou des pirogues, qui contribuent à l'entretenir dans une certaine aisance. « Un établisse- . ment de mercier, nous disait-il à ce sujet, rapporterait davantage, et serait moins fatigant pour moi ; mais n'est-on pas toujours riche quand on possède Jésus? Gomme une boutique m'exposerait à beaucoup de tromperies, j'ai fermé la mienne. »

Je vais maintenant passer, sans préambule, à la description d'un archipel très peu connu, beaucoup moins favorisé à maints égards que ceux qui nous ont occupés jusqu'à cette heure, et qui pourtant me paraît avoir aussi son importance.

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