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MŒURS DES HABITANTS. — ARRIVÉE ET TRAVAUX DES PREMIERS MISSIONNAIRES

Tahiti ne compte que cent trente- six milles de tour. Sa population paraît n^avoir jamais été fort considérable, malgré les chiffres fabuleux qu'en ont fourni des navigateurs recommandables, tels, par exemple, que le capitaine Cook, qui relevait à 240,000 âmes, et Forster qui la réduisit à 120,000. En 1797, c'est-à-dire 25 à 30 an3 plus tard, un recensement scrupuleux, fait par William Wilson(l), donnait pour résultat 16,000 individus de tout âge et de tout sexe. Il n'y a d'habité, ci de vraiment habitable, à notre avis, pour un peuple encore grossier, que la lisière de l'île, qui est partout étroite.

Plus haut, paissent, enfoncés dans les forêts, des bœufs à demi sauvages, que les propriétaires vont, de temps à autre, prendre avec des lassos, pour les

(1) Neveu da capitaine de ce nom. - ■ '

conduire à la boucherie. On a pourtant réduit à rétat de domesticité quelques vaches, dont le lait se vend un franc le litre , ce qui montre que le peuple tahitien n'est point pasteur. Il a son lait de coco,, et nous laisse l'autre. Rarement on le voit traire les chèvres qu'il soigne. Le fait est que le Tahitien se trouve bien embarassé quand il faut se livrer à ce soin. Et pourtant il est, par nature, ingénieujt et alerte. Avec un morceau de fer vous pouvez le voir abattre un arbre, le creuser et s'en faire une pirogue. Le soir il y saute, armé d'un harpon; torche allumée, il pagaye sur l'océan et rapporte à sa famille du poisson en quantité, lorsque Tidée lui en prend.

Outre ce moyen facile de subsistance, il a les fourrés de son pays, où des fruits délicieux et abondants viennent sans culture aucune, comme si la providence du Seigneur s'était complue à user d'une indulgence exceptionnelle envers ces pauvres insulaires I

Quant au caractère du Tahitien, je l'ai trouvé tout à la fois fler et.doux, franc et hospitalier. Sa corpulence est énorme, sa taille au-dessus de la moyenne; il a des traits réguliers et vigoureux, l'œil très 'pénétrant, les dents d'une blancheur remarquable; son teint est olivâtre; il pqrte de longs cheveux noirs ludtrés, aussi lisses que le& nôtres, mkis rudes. Sa nature mâle, son air assuré, ses regards interrogateurs, quoique timides, révèlent quelque chose de

primitif qui prévient en sa faveur. Il n^est mendiant ni par caractère, ni par habitude ; son orgueil peutêtre le lui défend.

D'un autre côté, le vol me paraît inné chez lui, et anciennement son dieu Hiro protégeait ce vice.' Le mensonge ne lui inspirait pas non plus beaucoup de répugance. La dissolution, l'intempérance, le goût des combats passaient presque pour des vertus. La langue manquait de mots pour désigner le remords; la conscience s'appelait du môme nom que Ton donne au cœur. 11 serait impossible de décrire le profond abîme de maux dans lequel le péché avait plongé ce petit peuple.

Jusqu'à la fin du dernier siècle, tout le pays était resté K dans les ténèbres et dans l'ombre de la mort. » L'Europe ne connaissait encore Tahiti que par les récits des anciens navigateurs. Leurs brillantes descriptions avaient attiré sur cette petite île une attention extraordinaire. Quelques chrétiens se réunirent alors à Londres et formèrent le projet d'y envoyer prêcher l'Evangile. Un vaisseau, le Duff^ fut acheté, équipé, confié aux soins entendus et dévoués du capitaine Wilson. Un certain nombre de missionnaires s'y embarqua : je vais essayer de retracer leurs travaux et leurs succès.

Ces messagers du salut ont raconté que leur navire ayant jeté l'ancre dans une des baies de Tahiti (en mars 1797), les sauvages accoururent,

empressés, joyeux, poussant des acclamations et faisant des bonds. Dans leurs regards, qu'ils promenaient tour à tour sur les personnes et sur les choses, se lisaient une grande admiration et une plus grande convoitise.

Le roi vint aussi, mais il refusa d'entrer, parce que s'il l'eût fait le vaisseau était à lui. Telle était du moins la loi du pays. Chacun sut bon gré au prince de cette réserve. La reine l'accompagnait. On lui montra une ombrelle qui la charma. L'un et l'autre n'avaient jamais vu d'enfant blanc. On leur présenta le petit Sammy Hassel, encore enveloppé dans les langes de la jpremière enfance; le couple royal s'extasia. On ouvrit le parasol sur la reine, (c Fermez-le, s'écria-t-elle, car tout ce qui sert à mon usage m'appartient. » Et cet avis fut aussitôt mis à profit.

Bientôt un prêtre, à l'apparence sordide, leur apporta trois cochons de lait rôtis; puis on leur présenta des fruits en abondance. Cet accueil était encourageant. Après sept longs mois de mer et dans un pays si nouveau, les missionnaires ne pouvaient manquer d'y être sensibles. Ils se doutaient bien pourtant que plus tard ils auraient à payer tous ces présents Mais débarquons avec eux.

Un chef leur céda sa case vide. Elle avait cent pieds de long. On la subdivisa en plusieurs pièces. Les pieux étrangers y entrent, et, pour la première fois, les voilà qui dorment sur une terre païenne.

Que de pensées passent devant leur esprit 1 Ces hommes de foi recommandent leur âme à Dieu, lui rappellent leurs besoins et chantent un hymne à son honneur, tandis qu'au dehors, la multitude danse, vocifère, se pousse et finit par se disperser dans les élans d'une gaieté folle.

Le lendemain VArii rahi^ c'est-à-dire le petit m, s'annonce. Par suite de l'usage mentionné plus haut, il n'entrera pas, parce que s'il le faisait la maison serait à lui, mais on lui a préparé tout auprès, sur le rivage, un abri d'où il pourra tout voir et tout entendre. Il arrive. Deux hommes le portent sur leurs épaules. La reine, qui suit, voyage aussi sur des épaules. De son côté, M. Wilson, le capitaine du Duffj qui avait amené les missionnaires, s'approche et déployé de beaux habillements. La reine bondit par dessus la tête des porteurs, saute à terre, essaye les siens et les admire, car elle n'a que quinze ans, et les couleurs de l'étoffe sont éclatantes. Moins ingambe qu'elle, et l'on dit aussi moins gracieux, le mari saute à son tour et met ses nouveaux habits, mais en faisant remarquer qu'un fusil, un couteau ou même une paire de ciseaux lui auraient paru préférables.

Tel il était : intelligent, pratique, mais rude. L'histoire le nomme Otou. Agé d'environ vingt ans, il était trop jeune pour être roi. Son grand-père (Otéou) vivait encore, mais on ne se levait guère devant ses cheveux blancs et sa longue barbe. A peine

lui fut-il permis de serrer la main aux étrangers, tant ce peuple méprisait la vieillesse.

Pomaré I" vivait aussi. A des manières agréables et enjouées, il joignait la taille d'un géant elles formes d'un hercule. On ne connaissait pas dans tout l'archipel d'homme plus grand ni plus gros que lui. Vaillant, intrépide, il avait soumis les îles, fondé le royaume, et le gouvernait toujours, mais comme régent, en quelque sorte, de son fils, qui accaparait à peu près tous les honneurs. L'un se promenait et voyageait sur des épaules d'hommes, l'autre à pied. La personne du premier étant sacrée, tout ce qu'il touchait était à lui. Et cependant Pomaré méritait plus que l'appellation honorifique de roi. C'était le chêne robuste à l'ombre duquel le peuple trouvait un abri (1).

Autour de Varii, bourdonnait une troupe de danseurs, que le sage Salomon eût nommés des « maîtres en malice. » Ils s'étaient couvert le corps d'un noir de charbon, et la figure de rouge. Leur tête était ceinte de fleurs. Ces gens savaient sauter, se divertir et toujours flatter le prince. Ce sont eux qui

(t) Le jeone Otoa n'était cependant pas sans mérité. On verra pins loin qu'il avait des qualités natarelles, qne les missionnaires tâchèrent de développer en loi — et non sans snccès.— D'après lesnsages en vigueur à Tahiti de temps immémorial, un chef, quelque rang qu'il occupât, et le souverain lui-même étaient obligés de se dessaisir de leurs dignités ou de leurs fonctions en faveur de leurs premiers-nés.

le poussaient aux combats, oîi ils déployaient, d'ailleurs, un beau courage. Lorsqu'ils voyageaient par bandes, chacun leur devait l'hospitalité. Ils mangeaient comme des loups, mais travaillaient moins que les frelons. Leur Société, fière et très ancienne, étouflFait tous les enfants à mesure qu'ils naissaient. Hélas! le peuple, et surtout les rois les imitaient beaucoup trop dans cette habitude horrible. Voulaiton par là empêcher que les familles nobles prissent un accroissement indéfini? Je le pense. Mais n'était-ce pas chose infernale, qu'on souffrît et qu'on honorât même une association qui partageait sa vie entre la débauche, l'ivrognerie et la danse, une association dont les chefs, par vanité, se faisaient porter la nourriture à la bouche et se flattaient, en outre, d'être destinés, à leur mort, à entrer dans un lieu très beau, situé au sommet d'une montagne, pour s'y divertir encore comme avant?

Ces hommes diaboliques portaient le nom à'Ariot. Les pieux missionnaires prévoyaient la peine qu'ils auraient à les réformer, disons mieux, la peinCqu'ils auraient à convertir un seul insulaire, à moins d'un miracle de la grâce. Ils s'armèrent de courage. Ils priaient beaucoup.

Le dimanche suivant, ils assemblèrent le peuple et proclamèrent que Jéhovah, qui est amour, est le seul vrai Dieu, tout puissant, tout sage, plus pur que la lumière, parfait en justice, et seul sauveur de l'humanité en Jésus-Christ, Leurs hymnes étaient em-

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preintesd'un calme nouveau, qui semblait enchaîner la férocité de Tauditoire. Les sauvages demandaient : « Votre message est-il pour tous, ou pour le roi et la reine seulement? Le Dieu que vous annoncez doit-il arriver bientôt? Lui offrez-vous au septième jour des prières plus nombreuses et plus longues qu*à l'ordinaire ?... »

Le soir venu, les missionnaires s'approchèrent ensemble de la table du Seigneur, pour y retremper leurs âmes et lui rendre leurs actions de grâces*.

Une quinzaine d'entre eux restèrent à Tahiti. Sept à huit autres partirent, leur Bible à la main, pour les îles des Amis et les Marquises. Le vaisseau alla cacher ses voiles loin du rivage, mais revint quelques jours après par précaution. Personne n'avait attenté à la vie des frères : l'équipage en bénit le Seigneur, et les quitta définitivement.

Les missionnaires se tracèrent un plan pour l'emploi de leurs journées. A six heures du matin, la cloche les réveillait. Une demi-heure après, ils se réunissaient pour la prière. Chacun s'occupait ensuite, jusqu'à dix heures, à construire, à planter ou autrement. L'intervalle de 10 à 3 heures, moment de la plus grande chaleur, était consacré aux écritures, aux lectures et surtout à l'étude de la langue. Ensuite on reprenait les travaux manuels, qui se poursuivaient jusque vers le soir. A 7 heures, la cloche réunissait de nouveau ces amis : ils faisaient leur culte domestique; l'un d'entre eux lisait h

haute voix le journal de leurs travaux^ et chacun allait prendre son repos.

Une vie si bien réglée était un bon exemple, une leçon bien donnée. Mais les indigènes n'en profitaient pas. Pour eux la vie n'avait d'autre but que les plaisirs, triste fruit de leur corruption naturelle et de leurs habitudes de paresse. On ne se refusait pas absolument à aider les étrangers. Soit entraînement, soit intérêt, des gens leur offraient de les servir, mais ils savaient faire peu de chose, volaient beaucoup, et n'avaient aucune persévérance. De son côté, le grand-prêtre, Mané-mané, disait malicieusement des évangélistes : u Ils nous donnent beaucoup d'exhortations, mais trop peu des autres choses qu'ils possèdent. » Ce reproche était injuste, car, déjà beaucoup de présents avaient été faits. Ils consistaient en couteaux, en haches, en ciseaux, en peignes, en miroirs, sans parler des clous et des marteaux, des blouses et autres effets du même genre. Mais tel était le caractère de ces sauvages. Leur œil ne s'arrêtait sur rien sans que leur main éprouvât l'envie de se l'approprier.

Un travail, cependant, les intéressait par dessus tous les autres, parce qu'ils en voyaient comme surgir des outils pour leurs pirogues, des lances pour leurs combats. Je veux parler de la forge que l'on construisait. La scie, cet instrument, lisse et mordant tout à la fois, qui allait et revenait, et qui, se glissant dans un tronc d'arbre, l'abattait, et le trans-

formait ensuite en planches, cette scie émerveillait tous les yeux. Jusque alors, on avait su mettre le feu au pied d'un arbre, le faire ainsi tomber, puis, au moyen d'un caillou tranchant, le fendre en deux, même en quatre , aplatir ensuite ces morceaux ou les creuser, mais la scie des blancs travaillait beaucoup mieux et bien autrement vite ; aussi l'admirait-on extrêmement. Impatient de s'en approprier les merveilleux produits, Pomaré (le père d'Otou) vint un jour avec six hommes, et dit au charpentier : « Allons fureter dans les cases ; il s'y trouve aussi des planches, prenons-les pour activer nos ouvrages. » On objecta que ce serait là un vol : « Oh! non, dit le roi, c'est ma coutume; » et les planches furent prises.

Au moment où la forge fut en état d'opérer, le chef était là immobile. Tout à coup le soufflet descend, remonte, le feu brille, les étincelles pétillent et jaillissent sur lui. Pomaré, presque effrayé, recule, ses gens fuient : mais rassuré bientôt, il embrasse le forgeron en frottant son nez contre le sien ; c'était la manière tahitienne de montrer de l'affection.

Plus on faisait voir de ces choses merveilleuses aux insulaires, plus leur convoitise s'enflammait. Il fallait monter la garde pour s'en préserver, et l'oubli de cette précaution mettait souvent les missionnaires dans l'embarras. Un jour que le bon docteur Gillham (médecin de la mission), était à se baigner

dans la mer, un larron survint, qui lui enleva tous ses habits, et disparut du rivage. Bientôt après cet homme était au milieu d'une danse. On Ty saisit, on l'enferma et on l'attacha à un piquet par une chaîne bien cadenassée. Vaine tentative, non-seulement le voleur put défaire^ le cadenas, mais il s'enfuit en l'emportant.

La religion de ce peuple correspondait à ses mœurs. Les temples, qu'on appelait maraë, s'élevaient en' plein vent, à l'ombre des arbres. Quatre murailleè grossières, de deux à trois mètres de haut, sur une quinzaine de long (au plus) suffisaient. A l'intérieur se trouvait un autel en pierre, ayant forme de table, avec quelques degrés ou dalles sur le devant. L'accès en était toujours libre. Quelques pieux plantés en terre soutenaient une grande claie, sur laquelle on plaçait les truits et la viande consacrés au dieu. Au delà de l'enceinte venait le charnier, où les prêtres jetaient les os et les restes des oifrandes; de telle sorte, qu'après le séjour de ces objets sur la claie pendant plusieurs jours, sous les rayons du soleil et à toutes les intempéries de l'air, il s'exhalait ordinairement des maraës une abominable odeur de corruption.

L'idole était une pièce de bois entourée d'étoffes et ornée de plumes rares. Ce soliveau ressemblait à un homme emmaillotté. Chacun avait son dieu; mais la grosseur de l'idole diminuait à mesure qu'on arrivait aux basses classes. Les fem-

— semés n'étaient pas admisesdans le maraë; elles restaient toujours en dehors, même des murs extérieurs, en compagnie de la lie du peuple. Grâce au peu de cas qu'on en faisait, elle? n'étaient jamais offertes en sacrifice. Cet honneur était réservé aux hommes. Lorsqu'il fallait une victime aux rois ou aux prêtres , ils envoyaient une ou plusieurs pierres noires à un chef. Celui-ci désignait les personnes qu'il jugeait bon; sur quoi on les étranglait et, les mettant sur une claie, on les apportait à' l'autel... Telles étaient dans ce pays, les horreurs enfantées par l'orgueil, la superstition , l'envie ou d'autres passions féroces. Qu'on ose dire, en présence de ces scènes, que l'homme est bon par nature et qu'il n'a pas besoin du christianisme pour l'éclairer, le purifier et le régénérer î

La charité des hommes dévoués qui s'en étaient allés évangéliser un tel peuple est trop frappante pour qu'il n'y ait pas justice à préserver leurs noms de l'oubli. Voici la liste qu'en a donnée M. Wilson, capitaine du Duff{l).

(t) < Ce document est utile à connaître, dit M. Vincendon-Duraoalin {Iles Taili, p. 425). Dans notre pensée* les trente missionnaires qui s'expatrièrent ainsi, pour accomplir une tâche hérissée de périls inévitables, subissaient uniquement IMmpulsion du dévouement de la foi, qui seul produit cMz les hommes une pareille aboé* gation. >

Les Rév. J .-F.Cover, âgé de 34 1

SUIS, min.du Si Evang.

— J. Erye,

— J. JelTerson

— F. Lewis

MM. H. Bicknell

— charpentier.

D. Bowell

— boutiquier.

B. Broemhall

— fabr. de harnais.

J. Buchanan

-— tailleur.

J, Cooper

— cordonnier.

J. Cock

— charpentier.

W. Crook •

— domest., ferblant.

S. Clode

— jardinier.

J.-A. Gillham

— chirurgien.

P. Hodges

— forger, et chaudr.

W. Henry

— charp., menuisier

Hudden

— boucher.

J. Harris

— tonnelier.

J. Harper

— ouvrier de coton.

R. Hassel

— tisserand.

S. Kelso

E. Main

— taill. du régim. de l'artrllerie royale.

J. Nobbs

- chapelier.

H. Nott

— maçon.

F. Oakes •

— cordonnier.

J. Puckey

W. Smith

— marchand de toile.

W. Shelly

— tourneur-ébéniste.

E. Weeson

— maçon.

M. E. Wilkinson, âgé de 27 ans, charpentier et ébéniste.

M™" Cover, Eyre, Hassel, Henry, Hodges et Hudden.

Un fils de M. Cover, âgé de 12 ans, et deux fils de M. Hassel, âgés l'un de 8 ans, l'autre de 16 semaines.

Citons maintenant quelques faits propres à faire ressortir les difficultés de l'entreprise formée par ces hommes de Dieu. Une fois l'un deux avait expliqué ces mots : Tm ne tueras point. En l'entendant, le grand-prêtre s'était écrié : « Bonne parole! il ne faut plus immoler à nos dieux ni fils, ni père » . Mais il n'en continua pas moins ses sacrifices humains, et avant môme que le vaisseau missionnaire eût quitté la rade, on vit ce misérable avaler d'un seul trait une bouteille de vin, dans le but de s'étourdir, et de pouvoir mieux égorger un homme. H le fit : mais on ne noie pas ainsi le remords, et l'on vit plus tard que sa conscience ne s'était pas tue.

La femme de Pomaré accoucha d'un fils et l'étouffa. Les messagers du Seigneur l'en reprirent. Elle s'en montra choquée et allégua pour excuse la coutume du pays. Les missionnaires ne fléchirent point, ils aimèrent mieux encourir la colère de la princesse que d'être infidèles à leur devoir de cjirétien, et la reine leur ayant envoyé un présent pour les calmer , ils le refusèrent catégoriquement. Plus tard, vil y eut réconciliation, mais ce fut la reine qui

dut faire les avances. Elle vint trouver les missionnaires pour leur parler de sa repentance. Ils n'y crurent pas, et le fait est qu'un autre enfant d'Idia (c'était son nom) fut encore sacrifié.

Les insulaires faisaient grand cas d'un méchant arbrisseau appelé ava. Ils en prenaient la racine fraîche, la mâchaient et en versaient les sucs, tout gluants de salive, dans un grand plat de bois fixé sur trois pieds, puis ils les délayaient dans une certaine quantité d'eau. Et ce breuvage, bu à la ronde, les mettait dans un affreux état d'ivresse.

A leur mariage, ils avaient soin de se pourvoir de quelques dents de requin, dont la destination paraîtra bien étrange. C'était pour s'en déchirer la tête avec fureur, quand il. leur surviendrait des douleurs ou même des joies; car, dans ce dernier cas, l'usage était le même. « Vous ne ferez « point d'incision dans votre chair pour un « mort, )) commandait sagement Moïse aux Juifs (Lév. 19, 27).

Quand les propagateurs de la foi disaient au peuple : « Vos idoles, c'est vous qui les avez faites ; ces mannequins, que vous appelez des dieux, sont l'ouvrage de vos mains, » on leur répondait : « Oui , mais quand les dieux s'irritent, ils peuvent nous faire beaucoup de mal; alors nos arbres restent sans ruit, ou bien nos corps tombent maltfdes. »

Quelquefois, les idoles poussaient des cris pour demander des offrandes. C'est qu'alors un prêtre sor-

dide et malicieux avait, dans Tobscurité du maraê, enfoncé sa tête sous le pagne de l'image et lui prêtait sa voix. Les prêtres avaient fait la religion de ces lies malheureuses, comme a été faite celle de tant de lieux où régnent encore le prince des ténèbres et ses suppôts.

Les idoles étaient de bois, de pierre, d'étoffes fabriquées avec des écorces d'arbres ou de plantes. On comptait plus de cent dieux à Tahiti. On y vénérait le requin et d'autres poissons. L'ftme des' morts était censée passer dans quelque corps d'oiseau, qui devenait, par cela seul, l'objet d'un culte. Les maraës nourrissaient des poules et des pourceaux. L'on raconte qu'un voyageur arriva un jour chez un prêtre^ et lui demanda quelque chose à manger en faisant briller devant ses yeux des objets qui excitèrent sa convoitise. « J'ai, répondit le prêtre, des poules, mais elles sont sacrées. Néanmoins, je vais consulter l'idole. » Puis, entrant dans le maraë, et s'adressant à son mannequin : « mon dieu I dit-il, voilà de très jolies choses, — des couteaux, des ci-r seaux, des miroirs de poche, — peut-être pourrais-je vendre quelques-unes des volatiles qui nous appartiennent à tous deux. » Après ces paroles, prononcées avec une apparence de respect, le fourbe resta silencieux pendant quelques minutes, comme s'il attendait la réponse, mais bientôt il sortit tout triomphant, et criant : « Il m'a exaucé, je puis vendre des poules au voyageur 1 » Puis, il lança déjeunes gar-

çons et deux ou trois chiens à la poursuite des poules, et le marché fut conclu.

Jamais l'idée que leurs dieux pussent s'offenser du mal qui se commettait ne serait venue à l'esprit des indigènes ; mais, les supposant charnels comme eux-mêmes, ils ne les croyaient pas insensibles aux présents.

Ordinairement, l'adorateur fléchissait un genou devant l'idole et lui disait, sur un ton chantant, quelque chose comme ceci : « Vois, je t'ai apporté des porcs et des fruits, une poule et du poisson, ne me laisse donc pas manquer de pain (maiore). ne permets pas que je me noie, rends-moi plus fort que mes ennemis dans les combats, etc.. »

Oro passait pour le plus puissant des dieux. Son nom signifie la vie. Il présidait aux combats. Les sacrifices humains étant ceux qu'il aimait de préférence, on n'entreprenait point de guerre sans lui en avoir offert un ou plusieurs. Quand on lui éle- ' vait un maraë, chacun des piliers principaux devait reposer sur un cadavre. L'arii partait-il pour un voyage, on offrait une victime humaine. Lançait-il à l'eau une pirogue nouvelle, il fallait qu'elle passât sur un cadavre. Rarement quelque chose d'important était commencé sans que l'on immolât quelque malheureux.... Le prêtre en exprimait le vœu, le roi l'approuvait, un chef de village recevait la pierre noire^ et, sur-le-champ, il faisait abattre la victime de son choix ou ordonnait qu'elle fût surprise et étran-

glée. Ni la maison oîi l'on dormait au milieu de ses enfants, ni le toit hospitalier d'un ami, ni l'amusement de la danse, rien n'était .sacré; une fois désigné, on vous cherchait, et c'était fini de vous. Le cadavre était apporté au temple dans une corbeille. Le roi paraissait, l'horrible prêtre arrachait un œil à la victime et le présentait à l'arii sur une feuille d'arbre. Le roi ouvrait la bouche, comme s'il allait avaler cet œil , et l'œil était offert à l'idole, qui recevait ensuite l'hommage du reste. Malheur aux prisonniers et malheur aussi à la famille qui faisait les tristes frais du sacrifice ; aux immolations suivantes, elle courait le . danger d'être décimée encore, aussi longtemps qu'elle compterait des hommes parmi ses membres I

Quand, à l'heure de minuit, le tambour sacré réveillait les gens de leur sommeil pour leur annoncer qu'un sacrifice humain allait avoir lieu, le cœur battait à beaucoup de monde. Les moins rassurés prenaient la fuite, et courant se cacher dans les cavernes, au fond des forêts, ils y vivaient de leur mieux, au risque de devenir plus sauvages que les bêtes des champs.

Le Tahitien aimait la vie, mais il la trouvait précaire, insupportable, et de là au suicide ou à la révolte contre ses maîtres, si son courage ne faiblissait point, il ne pouvait pas y avoir loin. Et puis, même au sein de la famille, quand la mort venait le saisir, que lui restait-il? Nul espoir, aucune con-

solation. La religion lui avait appris que son esprit, une fois détaché du corps, avait à comparaître devant des dieux cruels, pour être dévoré trois fois par eux, et renvoyé ensuite sur la terre pour animer de nouveau le corps d'un homme, celui d'un oiseau ou celui de quelque autre animal. Une profonde horreur était le seul partage du mourant. L'un d'eux s'écriait, après avoir jeté un regard découragé autour de soi : « Ils sont tous là, ces mauvais esprits, empêchez-les de m'emporter, sauvez-moi ! »

Quelle différence entre une mort pareille et la mort du chrétien, qui peut s'écrier, à ce moment suprême, comme des enfants eux-mêmes l'ont fait : (( Je vois les anges qui viennent pour me prendre ; ô Jésus ! je vais, je vais à toi î »

Quant aux mœurs, celles des Tahitiens étaient douces, enjouées, charmantes, si l'on peut dire ainsi, aussi longtemps que les choses allaient au gré de leurs désirs. Ils élevaient même une cabane pour la personne souffrante, et l'y soignaient pendant quelques jours. Mais, si son mal se prolongeait, on lui . lançait des cailloux ou des javelots pour l'achever. On cite plusieurs exemples de ce genre. Un homme, couché sur une natte depuis plusieurs semaines, ne se guérissait pas; l'individu qui veillait auprès de lui s'imagina de creuser un trou sur le rivage, puis il dit au patient : a Veux-tu prendre un bain de mer? — Oui.»— On le met sur une planche et on l'emporte. Bientôt, devinant le stratagème, il saute à terre et

tâche de fuir; mais on le retient, et après Tavoir poussé au fond du trou, on le recouvre de terre. Des femmes, qui. pagayaient près de là, le virent se débattre et entendirent ses cris, mais sans lui porter du secours et sans paraître éprouver la moindre émotion.

A la mort d'un parent, les membres de la famille poussaient des cris affreux ; ils se faisaient sur le corps, surtout à la tête, des incisions si profondes qu'une forte fièvre, et même la mort pouvaient s'ensuivre. Outre cela, ils se frappaient les uns les autres avec des bâtons ou des pierres, au point qu'il en résultait parfois de nouveaux deuils.

Quant aux prisonniers de guerre, on ne les mangeait pas, l'île ne fut jamais cannibale, et bonnombre d'entre eux restaient captifs dans des conditions tolérables. Mais, souvent aussi, le guerrier victorieux foulait aux pieds son ennemi vaincu en lui disant : « N'est-ce pas ainsi que tu m'eusses écrasé si tu m'avais abattu? » Puis il le tuait et jetait le cadavre aux chiens.

Quelquefois, fier de son succès, le soldat ouvraitle corps de son ennemi par le milieu, enfilait sa tête dans ce trou et promenait ce hideux trophée autour du village. Le combat fini, on exterminait les femmes, on égorgeait les vieillards; on apprenait même aux enfants à tuer les petits prisonniers à coups de pierres ou de bâtons; Les plantations de l'ennemi étaient ravagées.

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