‹ Tahiti et les îles adjacentesChapitre 6 sur 29 · GUERRE A PROPOS D UN MANNEQUIN · texte numérisé non relu

GUERRE A PROPOS D UN MANNEQUIN

Bientôt de nouveaux troubles politiques surgirent. Le district d'Atéhourou avait osé enlever à Pomaré la célèbre idole de son dieu Oro , et le chef menaçait de se venger. Par précaution, les missionnaires fortifièrent les maisons qu'ils habitaient. Le roi, deson côté, leur signifia qu'ils eussent à s'armer pour sa défense ; mais, fidèles à leurs principes chrétiens et sans craindre sa colère, ils lui répondirent par ces mots : « Non, ni pour vous, ni pour personne. »

Malgré ces craintes de guerre, Nott et un de ses collègues entreprirent autour de l'île une excursion missionnaire. Ils allaient de case en case, et pour peu que les indigènes s'y prêtassent, ils les réunissaient en groupes pour leur annoncer le salut éternel de Dieu.

Une conversation , qui se lit dans la relation de *ce voyage, peut donner une idée de l'ignorance de ceux en faveur de qui on l'avait entrepris. Les missionnaires demandaient un jour à leurs auditeurs : « Que peut-on offrir à Jéhovah en expiation des fautes commises?— Des porcs et des perles, » répondit une voix. — « Mais vos cœurs éprouvent-ils le désir d'entendre parler de Jéhovah? — Non. — Et pourquoi? N'est-ce pas parce qu'ils sont méchants? — Oui, oui. » Là-dessus, un chef demanda : « Si j'invoque Jéhovah, mes anciens dieux ne m'ôterontils point la vie? — Non, car ils ne le peuvent certainement pas. »

Quelques indigènes bien disposés avaient accompagné M. Nott dans son excursion, qui ne 'dura pas moins de cinq semaines. Ils l'avaient écouté partout avec attention , et à la fin du voyage , il les entendit expliquer plusieurs enseignements de l'Évangile d'une manière très claire. En les renvoyant, il leur recommanda de persévérer à s'instruire, sur quoi l'un d'entre eux lui répondit que « si le Duff était arrivé dans l'île avant les premiers vaisseaux, les gens du pays auraient déjà rejeté bien loin leurs dieux de plumes, » — parole sévère, mais dont un chrétien ne pouvait manquer d'être frappé.

« Cependant, dit Vincendon-Dumoulin , qui suit en ceci M. Ellis, les dissentiments qui avaient amené l'assemblée des chefs à Paré, au mois de janvier 1801, subsistaient encore. Le feu avait couvé

sous la cendre, mais il menaçait d'éclater avec plus de violence que jamais. L'intention de Pomaré II, qui voulait enlever l'idole d'Oro au maraë d'Atéliourou,pour la transporter, cette fois, sur Taïrabou, paraissait être le motif de cette agitation. La superstition portait les deux Pomaré à cette entreprise; ils croyaient que leur triomphe resterait incomplet tant qu'ils n'auraient pas arraché cette idole à leurs plus dangereux ennemis. Il faut cependant voir, dans cette détermination, des causes politiques plus importantes. Les chefs du district d'Atéhourou, malgré leur précédente défaite et la mort de Témaré, formaient toujours un centre de puissante opposition. A l'abri des privilèges religieux de leur maraë, ils augmentaient le nombre de leurs adhérents de tous les criminels de l'île, qui y trouvaient un droit d'asile. L'enlèvement de la divinité tutélaire qui les protégeait devait naturellement changer les conditions de leur puissance. D'un autre côté, l'oppression exercée par Pomaré II, qui, disait-on, ne mettait aucune borne aux manifestations d'un esprit hautain et dominateur , devait augmenter l'opposition des chefs. De tout temps , ils s'étaient montrés disposés à secouer son joug. L'assassinat de Mané-mané fut pour eux une occasion de manifester leur esprit d'insubordination. Les prêtres du grand maraë excitèrent de tout leur pouvoir des mouvements insurrectionnels, destinés à venger la mort de leur confrère.

Des négociations secrètes, des intrigues sans nombre, et même quelques démonstrations hostiles' ne purent décider les chefs d'Atéhourou à abandonner la statue de leur dieu , suivant les désirs d'Otou. Ce refus était un échec pour la puissance du jeune souverain. Pomaré et Idia, également intéressés dans la question, s'en affligeaient, car d'autres districts, encouragés par l'exemple, pouvaient se joindre aux Atéhouriens. Sur ces entrefaites, une convocation générale rassemble, au mois de mars 1802, la plupart des chefs de l'île. Nott, qui revenait de sa course missionnaire , assista à cette réunion; il trouva les principaux guerriers de Tahiti occupés, autour du maraë, à accomplir diverses cérémonies en l'honneur du dieu Oro. Le lendemain, quand tous les chefs et leurs suivants furent réunis de nouveau dans l'enceinte du temple, Pomaré et son fils prétendirent avoir reçu, dans un rêve, l'avis qu'Oro désirait être conduit à Taoutira^ sur Taïrabou, et ils requirent les principaux d'Atéhourou de leur livrer l'image de la divinité; mais ces gens et leurs orateurs élevèrent la voix pour s'opposer à cette translation. Le chef i?oowa, surtout, déclara qu'il ne consentirait jamais à cet enlèvement. Pomaré réclama de nouveau avec instance qu'on lui livrât l'idole qu'il convoitait, mais ses efforts furent très mal reçus. Là-dessus, son père, naturellenient enclin à la prudence et craignant une collision, lui recommanda de permettre aux Atéhouriens de

garder encore l'idole jusqu'à ce qu'une certaine cérémonie eût été accomplie. Mais l'arii-rahi ne voulut point accéder à cet avis; il insista, plein de colère, pour qu'on se rendît à ses désirs; les chefs d'Atéhouroù restèrent inébranlables et opposèrent un refus péremptoire à chaque nouvelle instance. Alors Pomaré II se leva avec emportement et ordonna à ses partisans d'avancer; plusieurs d'entre eux coururent à leurs pirogues, tandis que d'autres saisirent l'idole en litige, l'arrachèrent des mains des habitants d'Atéhouroù et la portèrent au rivage.

Cette collision fut le commencement d'une guerre aussi longue qu'acharnée. Elle a été nommée, dans les annales de Tahiti, Te Tamat-ia-Roua^ la guerre de Rooua, du nom du chef principal qui guida les révoltés.

Le missionnaire EUis ajoute que les Atéhouriens se retirèrent dans leurs vallées et que Pomaré put mettre sans obstadle ses pirogues à la voile. 'Il se dirigea vers Papara, dont il n'eut pas plus tôt atteint le rivage, que dans la crainte qu'Oro ne fût indigné du traitement qu'on lui avait fait subir, il sacrifia un de ses serviteurs, la seule victime qu'il eût à sa portée. Avant de partir, le lendemain, pour se rendre à Taoutira, il eut soin d'envoyer un messager pour avertir les missionnaires de se tenir sur leurs gardes , car il était probable que les chefs d'Atéhouroù ne tarderaient pas à les attaquer. Le capitaine TurnbuU, qui se trouva sur les lieux peu de

temps après révénement , mentionne les faits d*une manière différente. D'après lui, les habitants d'Atéhourou coururent aux armes au moment où les suivants de l'arii-rahi s'emparèrent de l'idole; ils engagèrent le combat et reprirent leur palladium, après avoir tué plusieurs de leurs adversaires. Entre cette relation et celle de M. Ellis j'ai quelque peine à choisir.

Ce qui n'est pas contesté, c'est qu'au bolit de quelques jours, les guerriers d'Atéhourou envahirent le district de Tétahoua, tuèrent ceux des habitants qui ne s'étaient pas enfuis, brûlèrent toutes les cases et poursuivirent leur course sanglante et dévastatrice jusqu'à Paré, qui avoisine Matavaï. Trois cents hommes d'Eïméo étaient accourus au secours des Pomaré ; mais, attaqués par les rebelles, ils se virent défaits et regetés jusqu'aux portes de la mission, que la providence du Seigneur garda, en permettant qu'il se trouvât alors dans la rade un capitaine de. navire et des matelots en mesure de lui porter secours.

Animés par les succès qu'ils venaient d'obtenir et par la croyance qu'Oro favorisait leurs efforts, Rooua et ses compagnons, après avoir offert en sacrifice le corps des ennemis tués, contractèrent une alliance avec les chefs des districts de la partie sud-ouest de la grande péninsule, dans le but de continuer la guerre. Ils réunirent toutes leurs forces et projetèrent de marcher sur Taoutira, où Pomaré était

occupé, depuis son arrivée, à offrir des sacrifices et à accomplir diverses cérémonies pour se rendre propice le dieu dont il avait enlevé l'image. Les rebelles agirent avec tant de rapidité et ils gardèrent un si profond secret que le roi fut surpris par eux. Cependant leur première attaque fut repoussée, mais l'ayant renouvelée pendant la nuit, ils remportèrent un avantage marqué. Les guerriers de l'arii prirent la fuite, coururent à leurs pirogues et s'éloignèrent du rivage , laissant aux mains des vainqueurs l'objet de cette lutte sanglante, l'idole du dieu Oro.

Pomaré se réfugia , avec ses forces vaincues, à Matavaï. Il était désespéré et ne songeait plus qu'à passer à Eïméo, le seul endroit oh il pût se croire en sûreté.

Un navire anglais, qui se trouvait en relâche à Tahiti, tâcha de remonter son courage, et les missionnaires, que sa présence dans l'île rassurait encore un peu, lui offrirent des consolations. Quoiqu'il en soit, la demeure de ceux-ci, raconte M. Dumoulin, fut convertie en une espèce de forteresse. « On coupa les arbres environnants, afin de priver l'ennemi d'un abri favorable pour faire jouer les frondes ou pour faire usage des mousquets qu'il possédait. La chapelle, construite avec l'aide de Pomaré, il y avait deux ans, fut aussi abattue, pour que l'ennemi , en l'incendiant, ne mît pas le feu à la maison contiguedes missionnaires; on établit des

palissades tout autour de cette maison « et on sema des morceaux de bois, armés de clous, dans les sentiers qui y conduisaient. Quatre petits canons , sauvés du naufrage du Norfolk, furent placés dans les chambres supérieures de l'édifloe , et cette batterie improvisée fut garnie de matelas et de coffres pour arrêter les projectiles de l'ennemi. En faisant ces préparatifs, les Anglais s'attendaient journellement à une attaque; ils étaient continuellement en alerte. » L'auteur que je cite entend par le mot d'Anglais les naufragés du Norfolk et les missionnaires. Il ajoute que, de son côté, Pomaré fit ériger quelques travaux de fortificaticai; et, chose affreuse I tandis que les révoltés dévastaient la presqu'île de Taïrabou, mais sans avoir eu la précaution de laisser des forces dans leur district, il usa de représailles et la fit mettre à feu et à sang. La troupe chargée de cette expédition fondit subitement, vers minuit, sur les hommes invalides ou accablés par le poids des ans, sur les femmes et les enfants qui n'avaient pas suivi l'armée, et alors commença, à la lueur des torches, un massacre qui dura deux heures. Deux cents cadavres, épars sur la route des guerriers de Pomaré, témoignèrent de leur implacable cruauté. L'horreur de cette atroce boucherie , commise sans distinction d'âge ni de sexe, ne retombe pas seulement sur Pomaré, qui l'avait ordonnée et qui trouvait peut-être son excuse dans les mœurs du pays, mais elle doit encore être

imputée à un Européen. Andrew Lind, le Suédois, présida à cette œuvre de sang (1). »

A Touïe de ces atrocités, le ressentiment des insurgés fut à son comble, et ils vouèrent la famille de Pomaré à une entière destruction. Leur désir de vengeance allait être assouvi, lorsque le brick Nautilus arriva et vint porter un nouveau renfort aux Anglais de Matavaï. Pomaré obtint du capitaine de ce bâtiment d'être conduit, dans une embarcation, sur le rivage du district d'Atéhourou, où il voulait déposer une offrande propitiatoire à Oro. Cette démarche indique à quel point les démonstrations religieuses étaient sacrées aux yeux des indigènes, car ils laissèrent Pomaré s'approcher des lieux où il venait de faire exécuter un carnage impitoyable sans l'attaquer, et son pèlerinage ne rencontra pas d'obstacle. Il est vrai que l'intérieur du maraë ne fut pas ouvert à l'arii, mais il put déposer des offrandes sur le rivage le plus rapproché du temple, avec l'espérance qu'Oro, fléchi par ses prières et par la richesse de ses dons, lui accorderait sa protection et lui rendrait sa prospérité passée.

A son retour de cette excursion, Pomaré sollicita l'aide du capitaine du Nautilus, et en vue de la guerre qui allait éclater, il accepta et réunit tous les Européens qui résidaient sur l'île.

(1) YiQcendoD-Domoalin, Iles Taiti, t. II, p. 464.

Il s'agissait d'attaquer chez eux les Atéhouriens. Les missionnaires s'y opposaient, mais on insista. L'un d'eux, cependant, accompagna l'expédition en sa qualité de chirurgien.

En arrivant dans le district ennemi, lès Anglais Je trouvèrent désert ; la population s'était réfugiée dans un pari ou forteresse , situé à environ quatre milles de la baie. La nature du sol rendait cette retraite presque inexpugnable. Les seules avenues qui y conduisaient étaient coupées par des palissades ou par d'autres obstacles propres à enti:aver la marche, et il eût été très difficile, sinon impossible de tenter un assaut avec succès. Dans cette position, la journée se passa à échanger une fusillade que l'éloignement rendait inoffensive ; mais, du sommet des hauteurs, l'ennemi lançait des pierres, et ■ tirait des coups de fusil, qui avaient plus de portée ; un des hommes de Pomaré reçut une balle à travers le corps.

Les Anglais étaient sur le point de retourner sur leurs pas et de s'embarquer lorsque les insurgés, excités par les défis et les insultes d'un jeune homme, qui avait pris le surnom de To-morrow-morri' ing (demain matin), et encouragés par une forte pluie qui, selon eux, devait rendre les armes à feu inutiles, firent une sortie et le poursuivirent, lui et ses compagnons, du côté de la mer. Là, la mousqueterie de Pomaré les arrêta et les força de battre en retraite. Au bout de quelques instants, cependant , ils se rallièrent

et firent de nouveau face à leurs antagonistes. Ce mouvement donna aux Anglais le temps d'arriver poupprendre partà l'action. A leur vue, les insurgés, saisis d'une terreur panique, s'enfuirent précipitamment. Dix-sept guerriers, parmi lesquels se trouvait Rooua, le chef redoutable de la ligue, périrent dans ce combat. Les partisans de Pomaré, suivant leurs usages barbares , tuèrent les prisonniers et traitèrent les cadavres avec la dernière brutalité. Le même jour, un détachement de guerriers de Papara, en marche pour se joindre à l'ennemi, fut arrêté dans sa route et presque entièrement détruit; le chef qui le commandait était accompagné de sa femme; tous deux furent tués dans le combat, et leurs corps subirent d'horribles mutilations.

Le lendemain matin, Pomaré et ses alliés marchèrent derechef sur le fort, oh les naturels s'étaient renfermés de nouveau; mais ils furent désappointés en le trouvant bien défendu et rempli d'hommes déterminés à résister jusqu'à la dernière extrémité.

Une femme fut envoyée, avec un pavillon de parlementaire , vers les assiégés pour les informer du nombre de leurs morts et pour leur proposer des conditions de paix. Elle arriva sans obstacle parmi les insurgés, mais trouva chez eux une opiniâtreté insurmontable. Ils répondirent « qu'ils ne connaissaient point ces guerriers dont on leur parlait, et, quant à Rooua, qu'il s'était proba-

blement noyé dans la rivière, plutôt que d'être tombé entre les mains des ennemis. » Ils déclarèrent ne vouloir, en aucune façon, subir le joug de Pomaré, et le chef Taata-rii renvoya le parlementaire en le chargeant de répondre à Pomaré : « que « lorsque lui, Taata-rii, aurait éprouvé le sort de « Rooua, alors seulement, et non pas avant, onpour- « rait espérer la paix (1). »

Cette célèbre affaire d'Atéhourou diminua la force des insurgés, dont on n'avait plus à craindre de longtemps les tentatives. Quoique toujours en armes, Tahiti recouvra la tranquillité. Les missionnaires furent reconnaissants du secours inattendu que la providence du Seigneur venait de leur ménager. Selon la parole de l'Evangile, il n'était pas tombé un seul cheveu de leur tête durant ces combats.

Cependant, ces troubles avaient eu une funeste influence, non-seulement sur les productions de l'île, mais encore sur la population, qui avait diminué d'une manière effrayante. Aux maux de la guerre il fallait ajouter le fléau des maladies qui menaçaient de rendre le pays désert, et que les naturels attribuaient à Cook, à Vancouver, à Bligh, aux missionnaires eux-mêmes (2). Dans la

(1) Ëllis, f'olynesian researches^ t. II, p. 513.

(2) Turnbull, Voyage round Ihe Wurld, pages 326 et 334.

campagne qu'il venait de terminer, Pomaré avait été atteint d'une épidémie. Comme dernière ressource contre un mal qui devenait de plus en plus menaçant, il demanda au Margaret de faire tirer deux coups de canon. Le capitaine accéda à ce singulier désir. Ce remède d'un nouveau genre devait hâter la guérison du malade en apaisant la divinité qui faisait ressentir au peuple sa colère.

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