‹ Tahiti et les îles adjacentesChapitre 8 sur 29 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

CRISE DANS l'État et dans la mission.

Du milieu de 1807 au commencement de 1810, des guerres intestines continuèrent à troubler le pays et à faiie aux missionnaires une véritable vie de martyrs. La première fut allumée, dit-on, par rinsolence d'un Atéhourien, qui, après avoir massacré un parent du roi, osa convertir ses os en hameçons. Il en éclata une autre, d'après M. Mœrenhout, au sujet de l'enlèvement d'une des plus belles femmes de l'île. Ces incidents n'étaient sans doute que des prétextes. Le gouvernement d'Otou se trouvait faible, très impopulaire, la révolte était dans l'air et l'animosité dans les cœurs.Gelui des missionnaires saignait, et à ces malheurs du temps vint s'ajouter la douleur de perdre leur vénérable surintendant, Jefferson, qui mourut, le 25 septembre 1807, des suites d'un poisson venimeux qu'il avait mangé trois

ans auparavant. Ses dernières paroles furent : «Joie I joie ! Gloire à Dieu ! » Il n'emportait cependant pas avec lui la satisfaction d'avoir vu une seule âme- se convertir durant les dix longues années de son ministère; mais comme il avait semé avec une inébranlable foi aux promesses du Seigneur, il n'avait pas travaillé en vain, ni « usé sa force pour néant et sans fruit ; son droit était par devers l'Etemel, son œuvre par devers son Dieu » {Es. 49, 4).

Le mois d'octobre 1808 fut consacré de part et d'autre à des préparatifs de guerre. Chaque matin on s'attendait à voir les hostilités commencer avant la fin du jour, et chaque soir on appréhendait qu'une attaque n'eût lieu avant le lendemain. Dans cet état d'anxiété et de détresse, la famille missionnaire vit arriver avec joie, le 25 octobre, le navire la Persévérance; il venait fort à propos pour lui assurer un lieu de refuge.

Cependant, les hostilités ne devaient commencer que le 6 novembre. Ce jour-là le district de Matavaï fut rempli de tumulte, et des troupes d'hommes armés parurent de toutes parts. Pomaré II, qui se trouvait à bord du navire qui vient d'être nommé, descendit immédiatement à terre. Il voulait commencer le combat sur-le-champ, mais il en fut empêché par un de ses oncles, qui insista sur la nécessité d'invoquer les dieux avant d'en venir aux mains. Pendant ce temps, les habitants de Matavaï se soulevèrent et allèrent se joindre aux insurgés.

Pomaré s'empressa alors d'adresser des propositions de paix à ses adversaires; mais les forces de ceux-ci s'étaDt accrues de tout le contingent des districts de Test, ils refusèrent de traiter et même de s'aboucher avec ses envoyés. Sur la recommandation du roi, les* missionnaires embarquèrent leurs femmes et leurs enfants à bord de la Persévérance^ où ils furent en sûreté. Le pouvoir de Pomaré chancelait sur sa base, et les missionnaires voyaient avec regret les périls dont ce chef était menacé. Deux d'entre eux, MM. Scott et Nott, voulurent essayer d'opérer un rapprochement entre les partis ennemis. Ils se rendirent dans ce but, le 9 novembre, dans Je camp des insurgés, pour les inviter à une entrevue avec le roi. Les chefs les reçurent avec beaucoup d'aménité; ils témoignèrent des regrets de ce que l'établissement de la mission allait souffrir de cette querelle j et ils engagèrent les missionnaires à quitter l'île; mais ils refusèrent de se rencontrer avec l'arii-rahi <( ailleurs que sur le champ de bataille. » Dès lors tout espoir d'accommodement s'évanouit.

Les missionnaires furent unanimes à reconnaître qu'il n'y aurait pour eux ni sécurité ni utilité à rester à Tahiti, alors même que les chefs révoltés les traiteraient amicalement. En conséquence, ils mirent à la voile le 10 novembre 1808, avec la plupart des Européens établis dans l'île, et arrivèrent le jour suivant à Houahiné, où ils reçurent un ac-

cueil favorable des chefs et de la population. Us n'avaient laissé derrière eux que quatre missionnaires célibataires, MM.Hayward, Nott, Scott et Wilson,qui persévérèrent dans Taccomplissement de leur ministère, malgré les dangers de cette époque de troubles.

Les préparatifs des hostilités continuèrent jusqu'au 22 décembre. Ce jour-là, Pomaré II, sous l'influence des prédictions de Mélia, prophète d'Oro, attaqua les insurgés qui avaient, non-seulement l'avantagé du nombre, mais encore celui de la position. Il fut complètement battu, laissa sur le cTiamp de bataille la plupart de ses armes à feu, et parmi les morts ses principaux guerriers. L'arii s'enfuit d'abord à Paré; mais peu de temps après, il chercha un asile dans l'île d'Eïméo.

Après la victoire du 22 décembre, les insurgés pillèrent et dévastèrent de fond en comble les districts de Matavaï et de Paré. Aucune maison, aucune plantation n'échappèrent à leur furie, et le pays ne fut plus qu'une ruine. Alors l'état des affaires, la destruction de l'établissement de la mission à Matavaï, le peu de probabilité du retour de la paix, firent prendre aux missionnaires arrêtés à Houahiné le parti de quitter définitivement l'archipel. Ils partirent le 29 octobre 1809 pour Port-Jackson. Le missionnaire Hay ward resta seul à Houahiné, tandis que son confrère Nott, « ouvrier intrépide et infatigable, » se fixa auprès de Pomaré II, à Eïméo. Plusieurs fois, il faillit payer de sa vie sa persévé-

rance. Un jour, poursuivi de près, il n'échappa à la fureur des insurgés qui voulaient le tuer, que grâce à la promptitude d'un indigène qui le reçut dans sa pirogue. Une autre fois, on tira sur lui un coup de fusil par la fenêtre de la case où il se trouvait. Dans une autre circonstance encore, il eût été transpercé d'un coup de lance si un indigène, à qui il avait rendu quelques services, n'avait détourné à temps le coup mortel (Dumoulin).

Ce fut un sujet de profond chagrin pour les missionnaires d'abandonner ainsi l'entreprise qu'ils avaient tentée, aux applaudissements de toutes les classes de la société en Angleterre. Quelque humiliante et quelque pénible que fût pour eux la pensée de quitter l'œuvre généreuse à laquelle ils s'étaient dévoués depuis douze ans, quand ils virent leur jardin détruit, leurs demeures saccagées et brûlées, et leurs élèves se livrer à toutes les atrocités d'une guerre sauvage, ils furent convaincus que leurs efforts seraient encore plus infructueux que par le passé, et qu'après tant de privations et de peines, ils devaient abandonner le champ de leurs travaux jusqu'à des temps meilleurs (Ellis).

Les insurgés ne furent pas plus tôt maîtres de l'île, qu'ils formèrent le projet de saisir le premier navire qui aborderait sur ses rives et d'en massacrer l'équipage, en représailles sans doute du mal que les Anglais leur avaient fait en combattant pour Pomaré. Les missionnaires, instruits dé ce projet,

confièrent une lettre à un émissaire chargé de prévenir les capitaines des premiers navires qui arriveraient. Malheureusement, le schooner la Vénus ne fut pas averti à temps. Il fut capturé par les indigènes, qui tuèrent le second et jetèrent l'équipage à la mer. La vie des marins survivants fut épargnée, non point par humanité, mais, dit M. EUis, pour être offerts en sacrifice au dieu Oro. Heureusemenf le capitaine Campbell, commandant du navire VBibernw, arriva sur ces entrefaites. Il parvint à reprendre la Vénus et à délivrer son équipage ; mais il faillit être massacré lui-même, et serait infailliblement tombé entre les mains des insurgés s'il n'avait pas été instruit de leurs desseins par la lettre des missionnaires de Tahiti (Turnbull).

Privé de son pouvoir, exclu môme de ses domaines héréditaires, Pomaré II vécut en exilé à Eïméo. Il cultiva l'amitié des chefs établis aux îles situées sous le vent de Tahiti, et contracta une alliance avec le plus puissant d'entre eux, Tamatoa, qui régnait à Raïatéa. Ces chefs voulurent l'aider à relever sa fortune abattue, mais inutilement, car ils furent défaits. Le capitaine Turnbull prétend qu'alors Pomaré demanda des secours au gouverneur des Nouvelles-Galles du Sud, en offrant la cession d'une partie de son île; mais cette démarche étant restée infructueuse, il s'appliqua plus que jamais à attacher sans retour à sa cause perdue le chef de Raïatéa.

A cet effet, il lui demanda sa fille aînée en mariage; mais cet arii en avait une autre qui était un peu plus jeune et plus jolie, nommée Téré-moïmoï. Cette jeuîie femme qui nourrissait, selon toute apparence, quelque dessein secret, demanda à son père la permission de faire sans retard une visite à Pomaré. Gela lui ayant été accordé, elle partit avec une grande escorte de chefs et de dames d'honneur pour Eiméo. Dès que Pomaré la vit, il fut épris d'elle. Redoutant néanmoins la colère de Tamatoa, il envoya, selon qu'il l'avait promis, une flotte de canots chercher Arïpaia, la princesse demandée, et elle lui fut amenée; il la nomma Pomaré- Vahiné, c'est-à-dire Pomaré-femme, ce qui impliquait qu'il la faisait reine; mais ce n'était guère qu'un titre dérisoire. Cette princesse, cependant, ne manquait pas de qualités, et elle était destinée à exercer plus tard une très grande influence dans le pays.

Mais reprenons le récit des événements politiques.

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