TROISIÈME OBSERVATION
La première chose qui m'ait frappé dans la Notice de M. de Courval, c'est que, sur une propriété de 2,000 hectares, il n'ait appliqué son système, dans un espace de près de quarante années, que sur 100,000 sujets. Dans le même laps de temps il eût été appliqué à Prunoy\ qui est d'une contenance moitié moindre que le domaine de Pinon, sur plus dé 180,000 pieds d'arbres. M. de Courval n'a donc pas appliqué sa méthode à chaque arbre réservé, ou bien la quantité de réserve par hectare est beaucoup moins forte qu'à Prunoy,
C'est, en effet, par suite d'une erreur typographique que le chiffre 100,000 a été substitué à celui de 400,000 porté dans le manuscrit, et par inadvertance qu'il n'a pa$ été rec-
* Prunoy paraît être une des terres de M. le duo deFezensac, située dans le département de l'Yonne, et conûée aux soins éclairés de M. Moucbon, qui serait Tauteur des observations et questions auxquelles je réponds ici.
tifié dans Texemplaire qu'a eu sous les yeux Fauteur de l'observation ci-dessus.
Le balivage ou choix des jeun^ sujets à conserver dans les coupes, la direction et la forme à leur donner aussi bien que l'espace libre à leur laisser, doivent être une des plus sérieuses préoccupations du forestier ; ce dernier ne saurait non plus trop surveiller leur conservation lors de l'exploitation, qui en détruit, ou au moins en mutile et en déshonore un grand nombre, si l'on n'y apporte une surveillance sévère et de tous les instants.
Pour arriver à ce résultat de conservation lors de l'abatage de la futaie-sur-taillis, on ne devra pas reculer devant la dépense qu'entraîne là suppression de toutes les branches jusqu'au sommet de l'arbre ahmdonné; on appelle cela démtmter un arbre : cette opération facilite la direction à donner à sa chute, au moyen d'un cabestan portatif fixé à distance convenable, et a pour but d'éviter que sa cime feuillue, large parfois de plus de 45 mètres, n'atteigne et ne brise, comme il n'arrive que trop souvent, les baliveaux et autres sujets marqués pour réserves qui se trouvent aux alentours, ou qu'il ne se fende ou ne s'éclate lui-même en heurtant la terre.
Rien ne s'oppose à ce que, pour l'accomplissement de ce travail difficile et dangereux, les ouvriers s'arment de griffes ou crampons, inoffensifs cette fois, puisque l'arbre, arrivé à la fin de sa carrière , n'a plus besoin qu'on le ménage et qu'on s'occupe de son avenir.
Quant au nombre de baliveaux à réserver par hectare, il est difficile de le déterminer avec quelque régularité, car il doit nécessairement être toujours subordonné aux dimensions qu'atteignent les essences dominantes, aux besoins et aux
usages du pays, et surtout à la qualité et à la nature du sol, plus ou moins propre à produire des arbres de haute tige.
Mais on peut toujours et en tout cas, comme principe, engager ceux qui veulent préparer à leurs forêts un riche avenir et en augmenter sérieusement la valeur, à apporter le plus grand soin au choix, à la direction et à la conservation des baliveaux de un et de deux âges, et, pour ce qui est du nombre à réserver lors de chaque ceupe périodique, à Téléver dans de justes limites et plus qu'on ne le fait en général, autant que la nature du sol forestier le permettra, et toujoui's de préférence sur les lisières, sur les bords des routes, chemins ou allées, où les arbres peuvent prendre plus d'accroissement sans nuire aux rejets ou recrus du taillis \ C'est ainsi que j'ai constamment agi depuis près de quarante ans, et je n'ai eu qu'à m'en féliciter pour le présent, et bien plus encore pour l'avenir.
Outre ce que j'ai dit relativement au nombre de baliveaux d'àg^ à conserver, en se basant sur les coutumes et les exigences locales, il est encore une importante et utile recommandation que je veux faire ici, avant d'abandonner ces questions fondamentales de choix, réserve et préparation de ces jeunes sujets, espoir et richesse future de nos forêts.
Je conseille donc, dans cette délicate opération du balivage, de consulter non-seulement, comme je l'ai déjà dit, le
* N'est-ce pas en effet un beau capital (pi'on se crée de la sorte ou qu'on laisse après soi; et ne pourrait-on pas appliquer aux forets ainsi aménagées, mieux encore qu*aux champs, ce vers de la Fontaine :
Un trésor est caché dedans,
et les comparer avec juste raison k la plus sûre et 'a la plus féconde des caisses d'épargne?
climat, ainsi que les besoins et les habitudes du pays, mais encore la nature du sol et du sous-sol, d'observer les essences auxquelles ce sol et ce sous-sol conviennent le mieux et qu^ils produisent le plus volontiers, avant de s'arrêter dans son choix et de donner la préférence à aucune d'entre elles. Souvent, en effet, l'adoption irréfléchie et trop exclusive de certaines espèces qu'on croit devoir favoriser et multiplier à l'excès, au préjudice de celles que le sol produisait naturellement, ne mènerait qu'à de mauvais résultats. En voulant imposer au sol des familles qui ne lui conviennent pas, et en y cherchant des propriétés qu'il ne possède pas toujours et en tous lieux à un égal degré, on s'exposerait à de grandes déceptions, Ton manquerait le but qu'on s'était proposé et l'on compromettrait son revenu au lieu de l'augmenter. Le chêne, par exemple, qu'en principe sans doute on doit chercher à multiplier à cause de ses nombreuses et précieuses qualités, ne serait pas toujours impunément substitué au bouleau et même au tremble, qui, moins exigeants que lui, se contentent d'un terrain où lui-même ne prendrait aucun développement lucratif. Ce roi de nos forêts, dans ces conditions, n'offrirait qu'une végétation lente et sans profit, iacapable de donner quelques chétifs produits avant un âge très-avancé, tandis que les autres essences, prenant dans les plus mauvais terrains un rapide accroissement, pourraient être utilement coupées trois fois périodiquement dans le même laps de temps qu'il lui faudrait pour atteindre un volume de quelque importance, et rapporteraient par conséquent beaucoup plus que lui, malgré la différence de teur valeur intrinsèque. Il faut donc, en résumé, quelque penchant qu'on puisse avoir à introduire et à naturaliser tous les végétaux à
la fois nouveaux et utiles, et notamment cette belle tribu des résineux qui souvent, tenant lieu de toutes les autres, donnera une énorme valeur aux plus mauvais terrains, prendre en général pour guide dans son choix Taptitude du sol déjà boisé qui nous est confié à produire telle ou telle espèce, ne pas exiger de lui plus qu'il ne peut donner, en un mot aider et favoriser les dons de la nature, sans vouloir, par la contrainte et la violence, lui arracher ceux qu'elle ne saurait toujours et partout nous offrir.