RÉSULTATS OBTENUS
RECONNUS ET COHSTATÉS, PAR LA TAILLE ET GONDOITE PROGRESSIVE DES ARBRES DE BAUT JET.
r Faculté (le réserver et d'entretenir, sur une surface donnée en futaie sur taillis, un nombre presque double de sujets-réserves, baliveaux et arbres de remplacement, en raison de la diminution du diamètre de la tête feuillue laissée à chacun, et, par suite, facilité de les conduire et diriger bien perpendiculairement, sans avoir h craindre que leur flèche ne soit dominée, arrêtée, détournée de la ligne verticale, ou même brisée par les arbres voisins V
2"* Augmentation sensible du développement et de Taccroissement du corps et des parties industrielles des arbres, qui, débarrassés de toutes entraves, des noeuds et branches pendantes qui arrêtaient ou absorbaient la séve^ peuvent retenir à leur profit toute celle-ci, en raison de la direction naturelle et verticale rendue aux tissus ligneux ou vaisseaux conducteurs de ce généreux liquide, dont le mouvement de circulation devient aussi rapide et facile qu'il est possible de le désirer.
* Le nombre d'arbres d'essences diverses ninsi obtenus et conservés à chaque coupe par l'emploi de cette méthode, en moyenne sur des taillis aménagés a seize ans, ne s'est pas élevé, en quarante années, par hectare, k moins de 50 arbres vieilles écorces de soixante à cent ans, 40 modefnes pour remplacement, 20 baliveaux de deux âges et 20 deTàge du taillis. Total, 150 sujets^réserves par hectare.
Par suite, obtention vraiment merveilleuse de pièces de charpente de grandes longueurs, saines, droites, et, par conquent, d'un prix fort élevé, que 1 on n'aurait pas pu se procurer sans remploi de cette méthode, surtout dans le régime forestier des taillis-sous~fu taies.
3° Diminution des chances de fractures des maîtresses branches, doubles têtes et fourches sur embellage, sous T influence des ouragans, des neiges ou des verglas.
4'' Absence complète de toute déviation ou déperdition de la sève par les amputations, dont le parallélisme avec les vaisseaux séveux et les tissus ligneux, ainsi que le pansement immédiat, s'oppose à tout écoulement anomal; prompte et facile cicatrisation des plaies récentes par suite de leur section nette et verticale ; et enfin suppression et guérison assurée, hfAs qu'il en reste aucune trace, de tous chicots ou rabats chancreux dus aux élagages vicieux antérieurs, et conséqnemment disparition des blessures, ulcères, gouttières et caries, qui abrègent la vie des arbres et leur ôtent tout au moins leur plus grande valeur.
En effet, les parties mises à nu par l'opération presque chirurgicale qu'elles ont subie, préservées aussitôt, par le pansement, des influences délétères de tout genre, ne tardent pas à se recouvrir complètement par suite du travail incessant du cambiuni ou sève descendante, qui, circulant abondamment sur la couche du liber interrompue en un point restreint seulement, enveloppe bientôt, pour ainsi dire, cette lacune, en agissant de la circonférence vers le centre par le gonflement et l'extension de ses fibres, et rend à la partie industrielle toutes ses qualités et conditions de durée. Notre méthode de section rez-tronc fait donc disparaître
toutes les causes de vices, de langueur, de maladies ou de mort, énumérées plus haut; elle a, en outre, la précieuse propriété de rendre aux fibres ligneuses, par la suppression des grosses branches s'élançant du corps de Tarbre, leur parallélisme et leur verticalité dans toute la portion nouvelle, qui, recouvrant et enveloppant, pour ainsi dire, la surface plane et saine de la cicatrice, ajoute, par la superposition régulière des couches annuelles, une riche production de bois de droit fil (grav. 12, E), propre à la fente et à toutes les industries.
Cette masse de bois nouvellement produite et obtenue, dont les fibres ont repris leur direction naturelle et verticale par suite de l'amputation rez-tronc, sera donc propre à la confection de précieux objets industriels, tels que lattes, merrain, enfonçures, etc. , tandis que, si les grosses branches (grav. 12, A) insérées dans le corps de l'arbre, et formant un angle quelconque avec lui, avaient été conservées, les fibres du sujet, détournées et entraînées dans la direction de ces branches (grav. 12, D), n'auraient plus laissé place à aucun des lucratifs usages mentionnés cidessus, puisque, par la forme courbe qu'elles auraient contractée, elles se seraient opiniâtrement refusées à la fente, ce qui est une grande condition de défaveur pour la valeur vénale.
Quelque longues et larges, en effet, que puissent être les plaies accidentelles causées par la foudre, la chute d'arbres voisins, le choc des moyeux et roues de charrettes ou fardiers, si l'on a soin de les visiter et de les mettre à vif dès qu'on les aperçoit, de les dégager de toute pourriture ou carie, de tout corps étranger, et de les panser au coaltar li-
quide sur leur surface entière, elles disparaîtront toujours en moins de deux années sans laisser aucune trace.
Les mêmes soins doivent être donnés aux meurtrissures ou foulures provenant de coups sourds, des piqûres et déchirures des griffes de maraudeurs. Ces lésions ne se révèlent d'abord à la surface du tronc que par un suintement et un faible écoulement de sève viciée annonçant le décollement de récorce sur ce point; mais il se forme bientôt une cavité envahie par de nombreux insectes de plus d*un genre attirés par ce liquide, et qui dégénère bientôt en ulcère plus ou moins étendu et toujours funeste pour l'avenir du sujet. FiCs décollements d'écorce ou brûlures dus à des effets, d'insolation ou de gelées agissant dans de certaines conditions particulières, et attaquant spécialement le châtaignier, le tilleul et quelques arbres fruitiers, doivent subir le mêine traitement, qui, appliqué à temps et à propos, sera toujours efficace.
Il est, en effet, sans exemple qu'ainsi traitées ces lésions et ces plaies ne soient pas promptement guéries et cicatrisées, et ne disparaissent pas complètement, quelles que soient leur étendue et leur surface.
Ce résultat heureux ne sera que plus infaillible, si l'on a eu le soin de ne point meurtrir les alentours des plaies et de leur donner une forme oblongueet elliptique plutôt que ronde. On arrivera ainsi à ne couper transversalement et à angle droit que le moins possible de fibres et de vaisseaux, lesquels, comme je l'ai déjà dit, exécutent toujours presque exclusivement leur travail réparateur par leur rapprochement^ et non par leur prolongement. (Grav. 15, 16.)
Une chose, en effet, bien digne de remarque^ et qui vient à l'appui de cette observation, c'est qu'un anneau d'écoree,
même fort étroit, enlevé à un arbre sur toute sa périphérie, coupant rectangulairement et interceptant toutes les voies d'alimentation, ne se régénère et ne se rapproche jamais : Tarbre languit alors et périt même dans un temps donné; tandis qu'une surface cent fois plus étendue de cette même écorce, enlevée dans la longueur et dans le sens des fibres, se cicatrise promptement sans laisser aucuns vices ou traces appréciables, et toujours en très-peu de temps.
5° Restitution, par la conduite et la taille progressives, sorte d -orthopédie et de chirurgie végétales, — aux baliveaux ou modernes de 2 à 3 âges, les plus mal conformés et les pltis contournés, — d'une forme régulière, droite, symétrique et bien équilibrée, qui leur assure un bel avenir.
Ces opérations, souvent préventives, destinées à remédier à des désordres prévus, et qui présentent, comme on Ta vu, quelque analogie avec les opérations chirurgicales, pourront être pratiquées dans un grand nombre de cas pour le traitement de beaucoup d'autres maladies organiques ou accidentelles, fréquentes chez les vieux arbres, mais que le manque d'espace nous empêche d'énumérer ici.
6*" Augmentation sensible d'accroissement et de force des brins de taillis voisins, et, par conséquent, plus grande valeur pour le débit industriel périodique. Cette augmentation provient de ce que, "dans les futaies ainsi traitées, la diminution imposée au volume de la tête feuillue des arbres permet à l'air et à la lumière, ces deux puissants éléments de la végétation, de pénétrer jusqu'au sol. Même résultat pour les arbres d'alignement, dont la funeste influence sur les plantations, cultures et récoltes qui les avoisinent, sur les routes qu'ils bordent et où ils jettent trop d'ombre quand
on les abandonne à eux-mêmes, se trouve victorieusement combattue * .
La comparaison des résultats des deux systèmes, mis en présence et presque en regard par les spécimens intercalés dans le texte, suffira pour faire apprécier les inconvénients de Tancienne méthode et Tefficacité de la nouvelle, appuyée sur près de quarante années de pratique et d'expérience. Cette comparaison sera d'autant plus facile, même pour les personnes les moins versées dans les études forestières, que j'ai eu soin d^écarter autant que possible les mots techniques ou empruntés trop directement au langage de k science.
La nouvelle méthode a, du reste, été appréciée. Tannée dernière, dans son ensemble et ses résultats, et décrite avec autant de sagacité que de bienveillance dans plusieurs publications périodiques et notamment dans un article des plus flatteurs, inséré dans un des journaux de la Normandie, et dont l'auteur, résumant on ne peut mieux ce système encore nouveau et alors peu connu, en rendait compte en ces
^ Cette sollicitude pour les produits agricoles, que les plantations assurent et protègent souvent, mais auxquels elles ne doivent jamais porter préjudice, ne devra pas étonner si Ton songe aux influences favorables des forets sur la température et le climat, aussi bien qu'à Fabri et à la défense que fournissent aux récoltes contre les vents et les orages des plantations convenablement dirigées; elle n'étonnera pas davantage si Ton veut calculer d'un autre côté les bienfaits de Fagriculturc, assainissant, défonçant, labourant et fécondant le sol pour le rendre, par la culture, propre aux reboisements. On aurait tort, en effet, de méconnaître les services réciproques que se rendent Tagriculture et l'arboriculture et de se les figurer conmie d'implacablœ rivales, tandis que, tout au contraire, eUes sont, pour ainsi dire, d'inséparables et fidèles alliées qui doivent se prêter un mutuel appui. Comment en effet séparer les intérêts des plaines cultivées de ceux des forets qui garnissent les sommets et les flancs de nos montagnes, puisque la fertilité et l'existence même des premières dépendent souvent de la conservation des secondes, qui les préservent des inondations et des débordements, divisent et détournent les orages, alimentent les sources, et maintiennent F équilibre dans la température?
termes clairs et précis : « D'abord il (M. de Courval) surveille et dirige les baliveaux dès leur jeunesse, et les conduit progressivement jusqu'à leur formation complète, en les soumettant à un élagage partiel et raisonné, et donnant la plus grande longueur possible en bois sain, sans branches et sans nœuds. Il évite ainsi les chances de torsion, en diminuant la largeur de la tête, tout en conservant à la partie feuillue une longueur égale à celle du tronc, et favorise l'ascension directe de la sève, en ne conservant que les branches bien placées, par la suppression de celles qui sont pendantes, horizontales, ou irrégulières et diffuses. Mais, dans sa méthode, ces suppressions ne sont que successives et ont lieu au retour périodique de chaque coupe; alors, pour les arbres dits modernes, il supprime au ras du tronc les branches de la première couronne par une section verticale, nette, franche et légèrement bombée, que Ton panse immédiatement au black ou coaltar, puis il raccourcit de 2 ou 5 mètres, suivant Tétatdu sujet., les branches de la deuxième couronne et celles de l'intérieur de la tête qu'il juge inutiles à Talimentation ou mal placées, en leur laissant avec soin tous leurs bourgeons et brindilles d'appel. La sève alors trouvant une issue facile dans les branches supérieures, se rapprochant d'une direction verticale par la forme régulière donnée à l'arbre, et n'étant plus que faiblement appelée dans celles rabattues, celles-ci cessent de s'aoeroître, tandis que le tronc augmente de diamètre, de sorte qu'à la prochaine coupe, lorsqu'on les enlèvera au ras du tronc, la blessure sera relativement moindre et la guérison plus rapide, et toujours certaine avec l'emploi du coaltar. »
Après avoir démontré les nombreux avantages du nouveau.
58 TAILLE DES ARBRES FaRESTIERS.
système de taille et de conduite progressives, il reste à prouver que la dépense, qui a semblé effrayer quelques personnes, convaincues du reste de sa supériorité, ne doit pas même entrer en ligne de compte, puisque la valeur du bois supprimé sera toujours suffisante pour couvrir le salaire de Télagueur.
Si, en effet, un arbre de petites dimensions a produit en menu bois une très-faible valeur, Télagueur aura passé fort peu de temps à le traiter.
Si, au contraire, il a dû en employer beaucoup à traiter et panser un arbre de grande taille, la valeur du bois provenant des suppressions jugées utiles suffira pour couvrir largement les frais de son salaire.
La question tout entière dé la bonne direction à donner aux arbres est donc, comme je Tai dit et le répète encore ici, de bien choisir ou de bien former les ouvriers auxquels on veut confier une mission aussi délicate, d*où peut dépendre, en bien comme en mal, l'avenir forestier, et de ne leur mettre en main cette serpe, qui peut devenir un instrument de torture et de destruction, qu'après s'être bien assuré qu'ils sont capables de s'en servir utilement. Sans cette sage et indispensable précaution, sorte d'examen dicté par la prudence, on risquerait parfois de prendre, comme on l'a vu plus haut, un tailleur d'habits pour un tailleur d'arbres, et l'on sait tous les graves inconvénients qui peuvent en résulter.
Les faits et les principes qui viennent d'être exposés et formulés ici sont loin d'être, en général, tout à fait nouveaux, et sont peut-être connus de bien des gens ; seulement ^personne, ou à peu près, ne se donne la peine d'en faire
Tapplication pratique. C'est une arme dont on reconnaît Futilité, mais qu on garde dans le fourreau. DèsqueTusage en sera bien apprécié et adopté, tout le monde réclamera la priorité ^
Mon seul mérite fût-il donc d'avoir réuni dans cet extrait et rappelé ces principes, de les avoir pratiqués avec soin et persévérance pendant de longues années, et de pouvoir les offrir aujourd'hui comme avantageux et utilas à adopter, que j'y trouverais une ample satisfaction.
Puissent-ils être appréciés et accueillis avec bienveillance et confiance! j'aurai atteint le but désiré, j'aurai vu combler mes vœux et réaliser mes espérances.
En tout cas, ne pas exprimer ses craintes, ne pas conjurer d'imminents périls, ne pas chercher à mettre un frein au
* Gela est si Trai, et l'homme est si souvent porté à s'imaginer qu'il a connu de tout temps une vérité qu'on vient de lui révéler à Tinstant même, et si disposé à s'en approprier l'invention, que plus d'une fois de très-braves gens, qu'il est inutile de noimner, visitant pour la première fois des coupes de bois traitées selon la nouvelle méthode, ont dit naïvement au garde qui les y conduisait :
« C'est très-bien, nous reconnaissons les heureux effets de cette méthode ; elle est très-bonne; fnais nous la connaissions avant vous, nous n'en avons jamais suivi d'autre; nous savions tout cela!
— Je vous en fais mon compliment, leur répondait tout aussi naïvement leur guide ; mais, si vous connaisse! ce système depuis si longtemps, si tous en reconnaissez l'utilité, et si vous l'avez toujours suivi, vous devez avoir obtenu des résultats que nous serions bien curieux de voir ! Montrez-les ; nous admettrons volontiers alors que notre travail n'a pour vous rien d'intéressant ni de neuf; mais jusque-là permettez-nous de douter, et d'attendre qu'à votre tour vous vouliez bien nous faire part de vos succès, que nous sommes prêts à constater avec autant d'intérêt que de plaisir. »
Le garde attend encore.
C'est un peu là le sort de toute chose nouvelle : les uns en nient l'utilité, les autres la blâment ; d'autres se l'approprient, et finissent par se persuader qu'ils l'ont toujours connue ou même qu'elle est de leur invention. Cette façon d'agir est plus commune qu'on ne pense; il faut avouer, durestr, que rif»n n'est plus commode : cela évite la peine de chercher et de réfléchir.
vandalisme menaçant, ce serait, de la part de tous ceux qui aiment, apprécient les forêts ou qui en possèdent, abdiquer, par une sorte de suicide, son rôle prévoyant et protecteur; ce serait manquer à ses devoirs et mériter, pour ainsi dire, sa déchéance. Si, en effet, le culte des forêts est aussi vieux que le monde, si les anciens nous ont déjà signalé les dangers de leur disparition, si nos plus grands rois s'en sont émus, ne serions-nous pas coupables, au moment surtout où les questions forestières semblent mieux comprises encore et accueillies avec plus de faveur par l'opinion publique, de ne pas appeler, au nom de l'avenir, l'attention sur tout ce qui peut contribuer à leur conservation?
Bien que je n'aie, en réalité, entrepris ici que de traiter de quelques vices et maladies des arbres forestiers, et que j'aie dû remettre à plus tard l'indication des meilleurs moyens de multiplication et de conservation, je ne puis cependant m'abstenir d'insister sur les graves inconvénients de l'introduction des charrettes et fardiers dans les coupes en exploitation, surtout pendant la première et la deuxième année, et en temps de végétation active, aussi bien que du séjour et même du passage des bêtes de somme ou des troupeaux quelconques. En effet, d'une part, le froissement des roires et des chaînes, le piétinement des bêtes de trait, et, de l'autre, le frottement, la dent ou même l'haleine des troupeaux, portent aux jeunes recrus ou rejets de mortelles atteintes : tantôt l'écorce se trouve violemment arrachée de la surface des souches, tantôt les animaux les broutent, les dessèchent par leur contact, ou les brisent et les font éclater au point qu'elles ne repoussent plus, et Tavenir forestier se trouve ainsi compromis,
Au milieu du grand mouvement des hommes et des choses, où rimmobilité n'est plus permise, au moment où la science, par ses rapides progrès même, nous crée de nouveaux besoins pour la satisfaction desquels ort sacrifie parfois imprudemment nos plus précieuses ressources forestières, tous ceux qui, ne se préoccupant pas seulement du présent et de leur intérêt. personnel, n'oublient pas le passé et pensent à Tavenir, ne devraient-ils pas, pendant qu'il en est temps encore, au lieu de rester spectateurs muets et indifférents, s'entendre et se liguer, pour ainsi dire, afin de signaler le danger, de marquer d'un sceau de réprobation les imprudents destructeurs, et de mettre enfin des bornes au torrent qui menace de tout engloutir?
Une pareille tâche, assurément, ne serait ni sans honneur ni sans utilité; et chacun ne serait-il pas fier alors de pouvoir s'attribuer une part quelconque dans ces heureux résultats?
Ne serait-ce pas d'ailleurs une douce et précieuse récompense pour ceux qui auraient conservé, embelli, sauvé ou créé môme ces forêts ou ces vastes plantations couvrant d'une riche végétation des terrains autrefois vagues et stériles, des montagnes arides ou d'âpres rochers, appelant ainsi de proche en proche la fraîcheur et la fertilité sur des régions entières que leur dénudation avait rendues insalubres et inhabitables, que de contempler la verte et riche parure dont ils auront enrichi ces espaces désolés, de voir le bien qu'ils auront fait et de jouir déjà par la pensée des services qu'ils auront rendus à la postérité en lui léguant d'inépuisables trésors? Véritables bienfaiteurs de l'humanité, ils laisseraient après eux d'honorables souvenirs, qui, plus durables que bien des monuments élevés par l'orgueil des hommes, leur
6â TAILLE DES ARBRES FORESTIERS.
donneraient quelque droit, avant de quitter cette terre qu'ils auraient magnifiquement dotée, de graver avec confiance non sur des marbres orgueilleux, mais sur l'écorce de quelques-uns de ces milliers de témoins généreusement légués aux générations futures , ces mots toujours flatteurs que la postérité reconnaissante se garderait bien d'effacer : •
Exegi monumentam aère perennius, Regalique sUu pyramidum amplius;
OU ceux plus chrétiens et plus modestes i
J'ai fait un peu de bien, c est mon plus bel ouvrage.
Ces monuments-là, moins coûteux, plus profitables et plus humbles assurément que ceux que bien des gens s'érigent pompeusement de leur vivant, transmettront mieux et plus utilement à l'avenir le souvenir de ceux qui les auront élevés, non point par un orgueil égoïste et pour leur gloire personnelle, mais dans le noble but de se rendre utiles aux autres.
J'avais désigné le but et tracé la tâche, j'avais promis d'indiquer les moyens de la remplir; je veux maintenant faire entrevoir la récompense à ceux qui, ne sacrifiant pas les dons de la nature au génie avide de la destruction, si puissant de nos jours, contribueront par quelques généreux sacrifices au bien-être et à la fortune de leurs semblables.
C'est avec conviction que je puis affirmer à ces âmes d'élite qu'un bienfait rendu à l'humanité n'est jamais perdu, et peut même donner, outre une grande et juste satisfaction à son auteur, quelques droits à la reconnaissance publique.
Quant à la forme déjà bien assez froide et précise, selon moi, que j'ai cru devoir m'imposer ici, si quelques per-
sonnes, ayant les oreilles fatiguées des Grecs et des Romains ^ me savent mauvais gré d'avoir un peu appelé à mon aide ces peuples inhumains^ je les prierai de vouloir bien remarquer qu*il vient un moment dans la vie où il est difficile de rompre tout à coup de vieilles et douces habitudes, et, par la raison ou sous le prétexte qu'on parcourt incessamment les bois et qu'on fréquente les forets, de se brouiller brusquement avec ses meilleurs et ses plus vieux amis, ses fidèles compagnons depuis l'enfance, ceux qui ont été nos maîtres en toutes choses, surtout peut-être dans nos étud^ de la nature, et auxquels on pourrait si bien appliquer cette pensée de Gicéron : Nobiscum peregrinantur^ nobiscum rusticantur.
Si même, en faveur de mon aveu, et trouvant que j'ai assez amplement sacrifié au langage technique et consacré, elles voulaient bien me donner gain de cause et excuser ma fidélité à de premières amours, je me permettrais de leur dire encore que, par ce dernier hommage de reconnaissance pour les leçons des anciens, j'ai espéré pouvoir enlever à mon sujet un peu de sa rudesse, en le parant, en guise de fleurs, des poétiques reflets de leurs ouvrages, et acquérir au moins quelque droit de dire aussi, heureux si j'ai pu rendre ce sujet digne de mes lecteurs,
Si canimiis sylvas, s\lva3 sint coiisiilo digiia> !
FIN hV LA PRFMIRRE PAnTIK.