LA LEVANTINE DE BEAUCAIRE
Roquelixadc et Figuerolles. C'est un pays de loups, votre pays... Pourquoi ne pas vous établir à Saint-Pons? Vous logeriez à la fabrique comme moi, avec votre femme et votre fille. Voire père, encore très vert, suflirait, aidé des Rascol, à faire marcher la métairie... Vous m'avez avoué que votre femme est d'une tristesse mortelle.
Croyez-vous que le *
Roudil, Tirebosc, »,
le Louvarl, tantùt .^^
couverts de neige, tantôt de bétail, soient un séjour bien agréable pour une femme gentille, nièce d'un curé, qui d'ailleurs a été élevée à la ville? Je suis surpris d'une chose : c'est que, dans votre Espinouze sauvage, l'isolement où elle est condamnée à traîner sa vie n'ait pas déjà tué madame Scrvières...
— C'esl mal, Aiibrespy. de me chanter ces antiennes d'enterrement.
— Et si son ennui la poussait aux bras dun... galant?
— Voulez-vous finir, vaurien!
IMiis, avec une dignité peu ordinaire chez un paysan :
— Il ne me souvient pas de ce que j'ai pu vous confier, à Beaucaire, en une minute de mauvaise humeur, car j'entre toujours en mauvaise humeur à la pensée que je n'ai qu'une fille, moi qui voudrais posséder une maison pleine d'eni'ants. Quoi qu'il en soit de mon malheur, je ne saurais vous permettre d'en jaser à bouche que veux-tu. Je vous défends donc de mêler ma femme à nos affaires. Ecoutez ceci et ne l'oubliez pas : si les préoccupations de notre fabrique sont à nous deux, celles de mon intérieur sont à moi, à moi seul.
Le ton était décisif, emporté.
— Alo)-s, dans une quinzaine ? lui dit l'inventeur, avec une extrême amabilité.
— Dans une quinzaine, répondit-il froidement.
RAYMOND SORBIER, DOLARGLES
Avant de regagner l'Espinouze, Frédéric visita les dépôts de serge que, de longue date, il avait établis à Saint-Pons. 11 constata, non sans tristesse, que la vente de ses produits avait singulièrement baissé. L'heure était proche où, la recette couvrant à peine la dépense, il devrait renoncer à un commerce jadis si fructueux. Partout, désormais, chez les détaillants, les gros draps à bon marché de Mazamet remplaçaient les rouleaux épais de Figuerolles.
Notre herbager, battant de l'aile, — le mépris des acheteurs pour sa marchandise le blessait au cœur, — notre herbager entra dans la remise de V Hôtel de la Couronne, attela son tilbury, partit au galop.
— Vous êtes en retard! lui cria quelqu'un.
A ce moment, il sortait de la ville et enfilait la route vers
RAYMOND SORBIER, D'OLAROUES. 143
Riols. 11 ont un coup d'œil de côto. Il vit Aiibrospy, sur l'aiitro rive du Jaiir, aidant les teinturiers de la fabrique à décrocliei" les draps rouges dos hauts montants do bois. L'allure do son cheval ne lui permit pas do répondre au foulonnier; mais il fut touché de l'aviser, là-bas, attentif à la besogne, ne craignant pas de faire œuvre do ses dix doigts.
Tout de même, se dit-il entre deux cahots de son véhicule, tout de même cet Aubrespy a du sang dans les veines... Ah! s'il voulait être moins vicieux! Ah! s'il se débarrassait de cette Augustinc Signol, qui lui mange le vert et le sec!... Une chose me confond chez cet homme : c'est de voir sa tète, qui bout comme un pot sur le feu, vous jeter sans cesse des idées, comme une ruche qui essaime vous jette sans cesse des abeilles. Pourtant, on n'en pont douter, elle est mal cerclée, sa tète, puisque souvent je l'ai entendue battre la breloque à propos des choses du plus simple bon sens. — Halte, Pacha! » ajoutat-il, s'olforc-ant do l'ofrénor son cheval.
La bèto arrêtée, Frédéric se })Ianta dr'oit et contempla la fabrique. Il admira la masse imposante des bâtiments, la grande prairie au bas (\o buiuoilo la chute du Jaur mettait en branle l'énorme roue do transmission, et éprouva le même mouvomont d'indicible orgueil qu'il avait éprouvé jadis quand, du haut du Louvart, il Ini était arrivé de regarder Figuerolles, immense au pied du Koudil avec les toitures enchevêtrées do la maison d'habitation et des étables, se protilant le long de l'Aiguetorte, à l'inlini. Du Louvart, haut situé, il avait cru entendre les larrinos bêler longuement ; i\(' la route de Riols, il entendait grincoi- les (Migrenagos compli(|ués de cent machines, et, aujourd'hui de même (|u'aulrof()is, il avait peine à contenir ses transports, qui débordaient on gestes, en paroles brèves, intelligibles pour lui sonl.
« On verra bien, bredouillail-il, on verra bien, un jour!... Oh! Riquolto! ma Riquotto !... Rien sûr, ce n'est pas Taillovont qui pourra édutjjwor Riquotto... IVmr la pension de Riquotto aux Ursulines, ce ne serait pas la mer à boire, après tout... »
Il fouetta Pacha, qui partit d'un nouvel élan.
On avait dépassé Riols. On s'on allait vors Olargnos à travers les châtaigneraies de Prémian. Sous les vastes frondaisons agitées par un vent fort vif, les sabots du cheval avaient des résonances assourdies très douces. De temps à autre, des fruits se détachaient des ramures violemment secouées, et les châtaignes, s'échappant du pelon crevé paila chute, s'éparpillaieiil.
IS^-fT
Frédéric entendait ces hruits avec délice, les savourait pour ainsi dire. Il articula dans l'ouragan déchaîné : « Si seulement ces Rascol, qu'on ne mène pas comme ou veut, consentaient à garder à la métairie leur enfant trouvé, de quel aid(; il me serait plus tard! Mais ils semblent décidés à lui faire apprendi-e un métier. Taillevent, grandi pour la besogne des champs, ira traîner la misèi'e par les villes... Sans parler du service (jue m'a l'endu le lils du hrùleui' en égayant Ri(|uelte,
I{AVM0ND SORBIER, D'OLARCUES. 145
tombée on mélancolie dès le berceau, je l'aime, moi, ce j>arçon. Il a seize ans, et il est aussi fort qu'un de ces jeunes laurcaux de la Camargue que j'ai vus, à Beaucaire, lutter des cornes et des dents contre vingt piqueurs à la fois... L'autre jour, un chien-loup menace de mordre Rascol,qui vieillit et n'a plus la poigne de jadis. Taillevent remarque ça. 11 saute sur le chienloup, l'élroinl au corps, roule à terre avec lui, et, au risque de se faire dévorer les deux mains, rabat l'une sur l'autre les mâchoires de l'animal furieux et le maintient, tandis que Rascol lui passe une solide muselière, le pelotonne avec une corde comme un paquet et le pousse du pied dans un coin... »
Pacha avait franchi le morceau de chemin enfoui sous les châtaigneraies. La route, à présent, se déployait droite et blanche sous la lune à son lever. Le Jaur coulait au loin, ayant l'air de se replier sur lui-même selon les méandres capricieux de son lit, lentement, paresseusement. Soudain, par l'elfet d'un coup de vent descendu des crêtes du Saumail avec un fracas de tempête, la rivière se plissa, se hérissa, se cabra. On eut cru quelque gigantesque reptil(\ papelonné d'écaillés luisantes, dressant sa tête foi-niidablc, battant les eaux de sa queue démesurée.
Servières courait, courait devant lui, insensible aux beautés de cette nuit violente et néanmoins claire comme le jour, car, des milliei's d'éloib^s criblant le ciel de la ligne d'horizon au zénith, la lumière était partout épandue.
L'arche unique, spacieuse, très haute d'un pont jeté sur le Jaur, se dessina comme un grand œil clignotant sur les eaux. A la même seconde, uwo sonnerie s'ébranlait au sommet d'une tour, de l'autre côté de la rivière. Notre herbager retint sa bête; puis il s'attarda à compter les coups de l'horloge. Neuf heures. Pas un lampion chms le bourg, dont les maisonnettes éclatantes sous un firmament d'agate ressemblaient à de populeuses tarrines accroupies, après des jouimum^s de marche, dans la fraîcheur de la nuit.
(( Olargues!... » marniolta-t-il.
11 rendit ais(> î\ PacJia.iiui [)()nrsnivil vers Lu Trivale.
146 TAir.LEVEMT.
(( Olargiies! Olargues!... » répc tait-il, trouvant à mâcher, à romàrhor ce mot je ne sais quelle saveur de fruit mùr.
Pensait-il à son oncle, l'abbé Alype, jadis vicaire à Olargues? Pourquoi penserait-il à labbé Alype. dont il ne se préoccupait nullement à l'ordinaire, dont plus d'une t'ois il avait essuyé des observations désobligeantes dans leur timidité, tant à propos de ses entreprises à Saint-Pons que de son attitude à Figuerolles, dans son foyer?... Frédéric, que les moindres incidents ramenaient à des idées de lucre, en se trouvant vis-à-vis d'Olargues, le pays natal de Raymond Sorbier, l'heureux inventeur du rouge-Sorbier, n'avait de cœur et de cervelle que pour Raymond Sorbier.
Ce paysan était généreux et tendre à sa façon : quand il voulait devenir riche, immensément riche, c'était moins pour lui, sobre et rude, que pour les siens. Dans son rôve éblouissant, Riquctte, cet unique rejeton de sa souche qu'il lui importait de montei', un jour, très haut parmi \o. niondc doré des villes, occupait la première place; mais, par nno iri'ésistible impulsion du sang, après sa fille, venait son père, son père toujours debout comme un chêne plus robuste au milieu de tant d'autres chênes abattus.
Chose surprenante ! Frédéric ne mêlait aucunement sa femme aux visions radieuses de l'avenii'. Cet homme entier avait obéi à la loi commune, à la loi brutale de la vie; il avait même goûté avec Madeleine, aux premiers temps de leur union, je ne sais quel oubli de lui-même, quelle méconnaissance de ses instincts positifs, dont le souvenir le poursuivait à certaines heures, lui procurait un enivrement tout ensemble capiteux et doux. Mais il ne savait pourquoi, deux ans après la naissance de sa fille, pris d'une colère farouche à la découverte qu'il ne devait pas attendre d'autre héritier qu'une enfant malingre et soullVeteuse, il avait bondi hors du mariage ainsi qu'un lou}) de Tirebosc liors d'une fosse dans les bois. De toute évidence, il n'aurail pas dû é|)Ouser Madeleine Lautier, li'op fine, {r^^\^ délicate, trop migmuine, tr(^p raisonneuse surtout, mais une paysanne de l'Espinouze, ergotée, solide des reins, qui n'aurait jamais eu un
RAYMOND SÛHinKii, D'OI. A K(;i: ES. liT
mol à lui oi)|)()S('r, se s(>rail coiilcntrc drlrc la mrro (rmic iil»aiii- IjoIIo d'oiilaiils... Oli! los onfanls!... Il ropciisail à Kitiiicllc, ol lios larmos lui omplissaioiit los you\.
Scfvières avait laissé le Jaur dcrrièro lui; il longeait à présent la rivière d'Orb, grossie, débordant jusque sur la roule. Il traversa le village de Colombières endormi. Il i-uminail ses eliagrins intimes, cherchait à se les expliquer sans y parvenir, [)renail des résolutions, les abandonnait aussitôt prises, en arrêtait de nouvelles, puis laissait fuir ces dernières de sa tète obsédée comme les pi'emièi'es en avaient fui. Parfois, son esprit troublé redevenait tout à coup lucide. C'était (juand il s'arrêtait de nouveau à la destiiH'>e de Raymond Sorbier. Il connaissait sur le bout du doigt l'histoire de cet homme e.\trat)rdinaire, — une des légendes du i)ays. Sorbier avait découvert un rouge inaltérable, indélébile, avait j)u le faire adopter pour teindre les draps de l'armée et avait réalisé des millions... Et le foulon-Aubrespy?...
Frédéric touchait à la vieille église carlovingienne de Saint- Picrre-de-Rèdes, cachée parmi les ronces, à trois pas au-dessus du chemin; il lit le signe de croix. Incontinent, une idée riante le traversa : Raymond Sorbier, dans sa vaste maison du faubourg Saint-Louis, à liédarieux, n'avait eu qu'une fille, comme il n'avait eu qu'une lille, à Figuerolles, dans sa vaste métaiiie Il succomba à la tentation d'un nouveau soliloque :
« Quand je songe pourtant (|ue ce Raynu)nd Sorbier, de race ouvrière, a été capable de s'élever par sa fortune jusqu'à marier sa fille unique, mademoiselle Raymonde, au plus jeune des frères Fermepain, de Réziers, à M. Maurice Fermepain Junior, — un llambeau pour la banciue !... Si Riquelte!... (Test vrai, moi je suis un campagnard renforcé : on sent, dans mes paroles, dans mes actes, le goût de la terre cévenole, dont j'ai été nourri pour ainsi dire. Mais, encore que ma fillette me ressemble de visage, je n'ai pas été seul à la mettre au nuuide : il a fallu sa mèi-e, dont elle a les mines, les reparties... J'ai joliment changé, moi! En des temps qui ne sont pas anciens, j'aimais tant le caractère, les humeurs, les airs de ma fcMume! ('oninu-nt se fait-il que je
lis