TAU. LE YEN T
no les aime plus? commont so fail-il que co qui me touchait autrefois m'irrito main- Icuant? Co n'ost pas sa faiito api'os lout, à ma pauvre Madoloine, si, épuisée par (le premières couches, la fête d'un
nouveau
baptême ne peut
pas être chômée
chez nous. Tandis que
les Servicrcs ont la force
des châtaigniers de l'Espinouze,
où ils sont nés, les Lautier plient
au moindre vent, pareils aux osiers de Villemagne, leur pays.
Voyez cet Alype. plus long qu'une amarine et phis tlexible!... »
RAYMOND SORBIER, D'O f. A IU;UES. 1 V9
Pacha avail niodriv son alliiro. Il montait la cùlo des Troizo- Vcnfs, cl la cote est longue, escarpée. Servières s'interrompit. Il laissa errer- ses rep;ards. Au-dessous de lui, la rivi^re de Mare, lorrenlueuse, ^onllre, avait envahi les prairies aux environs de Villemagne; elle menaçait d'entrer dans le village. Il cul une pensée tendre : sa femme n'habitait plus là, elle liahilail Figuerolles. nn cndroil Iranquille, abrité dei'rièi'e le haul reinpaî't du Hondii.
« Il fani (|iril ail pin à verse pai' ici. bredouilla-t-il. — Va donc, toi, grand llandrin... »
Pacha, soit latigue, soit ennui, car la bise, d'une âpreté extrême, lui héi-issait partout le poil et lui chassait dans les yeux d'énormes gouttes de pluie, Pacha tirait nonchalamment sur ses Irails.
— Tu ne vois donc pas, imbrcillas, que, si le vent cède, nous sonunes noyés!
Le cheval Iroltina.
Noire herbager, l'cssaisi par ses préoccupations, continnait à penser b)nl haul :
« (ïei'IaiiUMnenl, ces Laulier sont pour la force de véi'itables l'élus; nuiis ils onl quelque chose que les Servières n'ont j)as, que les Servièn^s sont incapables d'avoir : ils savent parler, Ironvci" des mois (jui lanlol font peine, tantôt j)Iaisir, cl que nous autres, gens de la teri'c. nous serions bien embarrassés de dire, que nous dirions tout de travers. Mon Dieu, cela se comprend quand il s'agit d'Alype et de Madeleine, éduqués au séminaire ou au couvent; mais cela ne se comprend plus quand il s'agit de Ri(juette, (|ni n'a quitté Fignei'oIIes de sa vie. Elle vous a des ré|)li(|nes, elle vous soutient des raisonnements qui ne lui viennent pas des Servières, mais des Lautier. Avec quel coui-age. lors(ju'il est arrivé à sa mère de me tenir tète, elle lui a j)rèté plus d'une fois le secours de son esprit! Le courage, chez ma lille, tient de moi, qui me battrais contre cent ennemis; son esprit tient de sa mère, qui, par toute espèce de raisons qu'elle découvre, a bientôt mis ma tète à quia... Est-il certain (|ue je n'en aie j>as sonvent voulu à Madeleine de me
l-jO TAILLE VENT.
mollrc au pit'd du mm? Elle parlait, et moi, no Iroiivant pas une réplique, j'entrais on fureur... Tout de même il est heureux que sa religion me l'ait gardée, car, selon le dire d'Aubrespy, elle aurait bien pu se donner, un beau jour, quelque galant. On en découvre, des galants, dans l'Espinouze, comme partout... »
Après un silence :
« Riquette élevée aux Ursulin(»s deviendrait, pareillement à mademoiselle Raymonde Sorbier, une jeune personne très instruite... Je me propose de tenir Aubrespy en bride. La fabrique, oii j'aurai l'iril de plus en plus, ne peut manquer de nous enrichir... D'aiHeurs, Hiquetle, viennent ses dix-huit ans, sera si jolie! Déjà tout brille en elle : ses yeux en premier, puis son teint plus frais qu'une rosette des haies, puis... »
Un coup de toniu^rre lui coupa la parole. L'Espinouze, au loin, découvrit sa lourde masse, où s'allumèrent vingt incendies à la fois. Plus un souille, plus une goutte d'eau dans l'air, devenu subitement opaque, écrasant. Après la montée droite des Treize- Fc^/i/.s, on descendait les pentes rapides vers Saint-Gervais. Pacha volait, alfolé par les éclairs. Il enfila une rue, une autre, et s'arrêta à la porte de Y Auberge des Trois-Mages, chez Victor Lenthéric.
— Nous coucherons ici, lui dit son maître. — Lenthéric! Lenthéric! appela-t-il.
Un homme parut. Servières lui jeta les rênes de son cheval.
« BAPTÊME SOUS COiNDITIOK »
L'abbé Alype revint de Montpellier « porté par les anges ». Non seulement le T. R. P. Taillard, après lui avoir du haut de la chaire remué l'âme dans ses intimes profondeurs, l'avait accueilli avec bonté au confessionnal; mais Monseigneur s'était montré d'une bienveillance extrême, d'une atfabilité touchante. Quand, en effet, la Retraite achevée, il avait osé se présenter
« BAPTÊME SOUS CONDITION » loi
au palais épiscopal et solliciter une audience de Sa Grandeur, Sa Grandeur ne l'avait-elle pas reçu tout de suite, lui, le pauvre desservant Alype Lautier, de Roquelixade-sous-Houdil, le poste le plus intime du diocèse? Et comme, en balbutiant, il entretenait Monseigneur de ses doutes sur la véritable religion de Luc, avec quelle bonne grâce l'évèque, linteri-ompant, lui avait dit :
— Mon cher curé, je vous autorise à administrer à l'enfant de ce brûleur de vin « le baptême sous condition ».
Eu remontant vers l'Espinouze, Alype se sentait alerte, léger; il tirait droit sans la moindre fatigue, le plus petit essoufllement. De Castanet-le-Haut, où la diligence l'avait laisse, jusqu'à sa paroisse, il conserva l'impression qu'il avait des ailes, qu'il volait. C'étaient les premiers fruits de la Retraite, suivie avec une ferveur si passionnée... On devine de quelle abondance il dut s'épancher dans son Registre ! Attentif à ne rien omettre de ses béatitudes intérieures, il s'y déversa durant plusieurs jours. Nous ne voulons retenir que ces lignes de ses épanchements interminables :
(« Aujourd'hui samedi, le Seigneur a fait des prodiges dans ce misérable presbytère de campagne où sa Miséricorde m'a placé. Je n'en puis douter, la grâce dont j'ai été inondé au grand séminaire agit encore, et agit maintenant sur les autres, après avoir agi sur moi. — Dieu a vaincu, Dieu règne. Dieu commande, Christus vincit, Christus régnât, Christus imperat. »
» Riquette, que j'avais hâte de revoir, était depuis le matin à la maison avec sa mère. L'air commence à devenir piquant chez nous dès octobre, et tous trois, — je devrais écrire tous quatre, car Naniche rôdait par là, — nous nous étions assis devant une llambée de bruyères sèches. Jédiliais mes nièces, ma servante, par le récit détaiHé des belles cérémonies, présidées par Monseigneui'. (|ui ouvrent et clôturent la Retraite; puis je m'évertuais à (Muichir le récit de mes impressions personnelles... Un coup ébranle la porte de la cure, sur la rue.
» — Taillevent! s'écrie Riquette.
lo2 ÏAILLEVENT.
» — Eh quoi! lui dis-je, tu appelles ton ami Luc : Taillevent, comme les méchants garçons du village?
» — Souvent je l'appelle aussi mon chien, et il faut qu'il m'obéisse. J'ai deux chiens : Fitou et lui.
» — ïu offenses le ciel, mon enfant. Un homme, fait à l'image de Dieu, ne saurait être comparé à un chien...
-) — 11 m'appelle bien Prunelle, lui, quand il s'y met...
Il — Gomment, il ose?...
I) — Et si c'est moi qui le lui ai demandé!... Est-il mon camarade, oui ou non? Est-il [)our moi comme un frère que j'ai trouvé à la maison en naissant?
» — Ton camarade, oui; pour Ion frère...
» Ma gouvernante avait entre-bàillé la porte du Salon et tenait Taille vent en respect.
Il — Xaniche, vas-tu laisser Luc tranquille! se récrie Riquette.
» En articulant ces mots, elle court à Taillevent.
I) — Assieds-toi là, lui dit-elle.
» Il prend le siège indiqué. Sur son visage, assurément plus beau que celui de n'importe quel pâtre de lEspinouze, passe une grande clarté. Ce ne peut être un coup de soleil, car le temps est couvert aujourd'hui. Je regarde mieux : Taillevent assis sourit à Riquette debout.
Il — Quel joli sourire il a! dis-je à Madeleine.
I) — Un sourire céleste, me souffle-t-elle.
» Mais Riquette ouvre le bec et babille :
I) — Vois-tu, mon Lucou, il s'agit de ta première communion. Je veux que tu la fasses, à la fin. C'est pour ça que je t'ai prévenu de venir me trouver ici. Puisque tu te troubles avec M. le curé, moi, moi seule, je t'interrogerai... — Ça vous est égal, n'est-ce pas, mon oncle? — Attention, Luc! Je commence par les Commandements de Dieu...
» Riquette commence en etTet, et Taillevent, ses deux yeux rivés sur elle, va, va sans s'arrêter, la parole nette, précise, et par intervalles plus lumineuse, plus abondante que le catéchism(> lui-même. J'écoute émerveillé...
HAPTEME SOUS CONDITION ».
Ib3
» Je II y tiens plus. Je saute à Taillcveiit, lesplcndissant de vérité, m'éclairant dans mon presbytère comme Jésus, enfant, éclaira dans le temple les Docteurs de la Loi, et je l'embrasse avec amour et — pourquoi ne pas vous l'avouer? — avec une sorte de respect. Je dis à ce cher petit, devenu un jeune homme magnifi({ue :
» — Dieu, qui t'aime et t'illumine dans l'abandon où tu es „^ de toute attache - •.jÉÉHhLII'SI^^
]sr X-
terrestrc, veut te combler de ses faveurs. Demain dimanche, au vu et au su de toute la paroisse, non seulement tu feras ta première communion, mais, dans la matinée, avant le troisième coup de la ^rand'messe, je t'administrerai le saint baptême. Peut-être as-tu été baptisé, peut-être tes parents, sans cesse en voyage pour gagner leur vie, ont-ils négligé de te présenter sur les fonts baptismaux. Dans le doute, comme il importe que ton ùme entre un jour libi'ement au ciel, tu recevras « sous
lo4 TAILLEVENT.
condition » le premier et le plus haut de tous les sacrements, « le sacrement de la délivrance », pour rappeler les paroles de saint Amhroise... A présent, va à l'église; je t'y rejoindrai pour ejitendre ta confession.
» Taillevent se retirait, réservé, recueilli, ce qui est sa façon d'être ordinaire, quand Riquette le saisit à la manche de sa veste; puis, me regardant :
» — A propos, mon oncle, voici deux mois que j'ai fait ma première communion..., et, si vous le permettiez, je renouvellerais, demain... J'aimerais tant accompagner Luc à la Sainte- Tahle!
» — Ce serait très gentil. Mais il faudrait...
» — Soyez sans crainte, je me confesserai, moi aussi... Je vous attendrai au confessionnal avec Luc...
» Elle disparaît, entraînant son ami. »
Le lendemain, ce fnl la fête de Taillevent; mais ce fut surtout la fête des Uascol. (îes braves gens, prévenus la veille, s'endimanchèrent de honne heure et endimanchèrent Luc, calme, affectueux, souriant de ce sourire que Madeleine trouvait <( céleste ».
— Avec tes cheveux dorés qui llottent, tu es beau comme le soleil, lui disait la Gambotte, clopinant autour de lui pour l'attifer, le bichonner.
— C'est vrai, femme, qu'il est superbe, notre Luc! qu'il est superbe! répétait Rascol, rasé de frais, noyé dans ses immenses chausses de serge à pont, dans sa casaque à pochettes, dépouillé de son tablier de cuir, la dégaine libre.
Fitou, le beau chien Fitou, était là en arrêt, ses deux yeux jaunes braqués sur Taillevent. Il grattait de l'ongle la terre battue de la chambre, avait des abois mâchés aussi courts et troublés que des miaulements de chat, levait une patte, la laissait retomber, s'étirait le cou, flairait l'air à la ronde, dressait ses oreilles, agitait sa queue, tantôt souple, tantôt raidie, selon l'impression qui le traversait, puis s'aplatissait des quatre membres contre le sol.
« BAPTEME SOUS CONDITION >.. \nii
— Tu ne sais donc pas, grand Nicodhne, lui dit Luc, qu'aujourd'hui M. le curé Alype va me baptiser et me faire l'aire ma première communion?
Fitou ne savait pas cela. En l'apprenant, il bondit d'un élan fou à travers la pièce, et ses abois eurent des retentissements si prolongés, que cent autres répondirent du haut du Louvart et du Roudil. Les chiens des tarrines avaient entendu et ébraulaient les échos.
— Eh bien? eh bien?... s'écria Riquette, paraissant au seuil de la porte dans sa robe de la fête de Notre-Dame, sa blanche robe de première communiante.
Elle donna une lape à Fitou, qui demeura coi, puis alla vers Taillevent et épingla à la boutonnière gauche de sa veste en drap bleu de Saint-Pons, — du drap d'Aubrespy, — une branchettc de bruyère rose mêlée de trois brins de genêt.
— Ce bouquet pour loi, mon Lucou, lui dit-elle.
— Et vous, ne vous fleuri rez-vous pas, notre demoiselle? lui demanda-t-il.
— Moi, je me suis déjà agenouillée à la Sainte-Table, tandis que toi...
— Alors, ce bouquet est pour le bon Dieu, non pour moi ?
— C'est mon souvenir pour loi.
— Je le garderai.
Et, se retournant :
— Ma mère Cami)olle, quand nous serons revenus de l'église, vous me serrerez le bouquet de Mademoiselle dans votre armoire, qui ferme à clé. Je ne voudrais pas le perdre, et je ne voudrais pas qu'on y touche. Tout au long de ma vie. j'aurai ça pour me rappeler mon bonheur d'aujourd'hui.
— Donc, tu es heureux, mon petiot chéri? interrogea la Cambotte, rayonnante.
— AL le curé m'a iccoinmandé d'être heureux, et je le suis Tout le monde l'est d'ailleurs ici, même Fitou.
En entendant sou nom. le chien crut à un appel. Il se dressa sur son arrière-train et, debout, plus haut que Riquette, aussi
ir,6 TAILLE VENT.
haut qiio Taillovont, il ont un jappcmoiU va^^ucmcnt articulé, quelque chose comme des paroles.
— Tu veux venir avec nous sans doute? lui dit son maître. Fitou, prompt à la riposte, s'élance dans la cour, enlile le
sentier vers Roquefixade,
Dans la petite chapelle des fouis baptismaux, où Rascol et la Cambotte Tassistaient en qualité de i)arrain et de marraine, Luc de Lucas eut une attitude de respect, de di^^niité surprenante. Questionné par ^L le curé, il répondit juste les mots nécessaires, pas un de plus. A le voir si noble et si simple, c'était à se demander si, comme dans les contes de fées, la (^ambotte, au lieu de trouver sous les murs du château de (lazilhac le lils perdu d'un pauvre brûleur de vin. ce n'était pas le lils d'un Hoi qu'elle avait trouvé.
— Quelle tenue, ce Luc! (pielle tenue! ne cessait de répéter Frédéric. Ne penserait-on pas un enfant de riche!
— Je ne lai jamais vu si beau, lui l'épondait Madeleine.
— Il n'a pas le moins du nKuule une ligure de ces pays.
— Sait-on si ce Lucas, durant ses voyages, ne vola pas l'enfant de quelque famille très distinguée?
— Il est de fait que ces brûleurs sont de grands vagabonds, et peut-être... Tiens! regarde-moi ce garçon marcher entre la Cambotto et Rascol.
La cérémonie du baptême était terminée, et Taillevent, tlanqué de sa marraine et de son parrain, s'avançait vers le haut de l'église, où des chaises disposées vis-à-vis de la Sainte-Table les attendaient tous les trois. La Cambotte boitait plus que d'habitude, Rascol butait contre les dalles ébréchées, troublés l'un et l'autre par cette fête solennelle, intimidés par les regards de la paroisse arrêtés sur eux. Le néophyte, lui, allait paisible, la tête bien droite, dans une incompai'able sérénité de son être reposé, comme nouveau. S'il eût été donné à l'aljbé Alype. qui en ce moment s'habillait pour la messe, de le voii", il aurait trouvé des paroles enthousiastes pour faii"e l'emai'cjiuM" à ses ouailles l'état dont « l'onde régénératrice du baptême » enveloppait ce chrétien, « tout brillant de gloire, yloria fulgens ».
« BAPTEME SOUS CONDITION ». i.iT
Aux approchos du chœur. Riquollo pi-il Icsdcvaiils pour indiquer ollo-mènu' à sou Lkcok le si(^^o (ju'il devait occupoi-. l.a renouvelante, plus brune à la l'ois el plus éclatante dans la blancheur de sa robe et de son voile, i)ai-aissait très affairée. Il serai! difficile de démêler les sentiments confus qui, depuis le dépai-l de la métairie, bouleversaient l'âme candide de cette enfant. Par exemple, il eu était un qui émanait d'elle à son insu, irrésistiblement : une maguilique fierté. Oui, elle était lière de son ami à eu rire et à en pleurer, car elle ne pouvait se rendre compte de cette disposition singulière : à présent, ses lèvres ébauchaient un sourire; puis des larmes lui débordaient les paupières de toutes parts.
— Oh! merci, notre demoiselle, Ini dit Luc, preiu^nt la chaise qu'elle lui tendait.
Et, au monuMit de s'asseoir, il ajouta :
— Une voix, dans un coin de ma tète, m'assurait que vous étiez là à vous occuper de moi. C'est le bon Dieu qui l'ordonne ainsi, du haut du ciel.
— Oui, c'est le bon Dieu...
iVI, le curé, une main posée sur l'étui du corporal, précédé de ([uatre acolytes, sortait de la saci'istie.
« Ma foi, pensait Ui(juett(\ re^aj^uaut sa [)lace à coté de sa mère, ma foi, mon (•)ncle fait bien d'arrivei", car encore deux mots el j"ij;noi"e si je n'aurais pas sauté au cou de Luc... Il est si gentil ! (juelle dill'éreuce entre ses yeux et nu^s yeux ! Les siens sont bien plus j)arlauts que les miens. C'est drôle qu'il y ait des yeux de cent couleurs, (-eux de Luc sont bleus, ceux de l'iloM jaunes, les miens uoii's. Tont de même, les bleus sont les |)Ius beaux... »
Liustaut de la communion venu, la Cambotte et Rascol, qui devaient, eux aussi, se présenter à la Sainte-Table, se levèrent les pi'emiers et, mine absoi'bée, mains jointes, rigides comme des statues, glissèrent un pas en avant. Luc les suivi! attentif, sérieux, et tomba à genoux sur la mai'gelle du chuuir, entre sa marraine et son parrain courbés, la nappe blanche au menton. Frédérique. d(d)out, ses deux bras pieusement, chastement
croisrs sur sa poitrine, l'ogarcluit avec des yeux tr(>s vagues, sans l'obstacle de son voile rejeté en arrièi'e, et ses lèvres murmuraient doucement une prière.
Au troisième « Domine, non siim dignus »
de M. le curé
à son tour elle marcha vers la Sainte- Table. Elle allait avec un empressement qui tenait du vol. En traversant l'église, car elle se tenait au banc de sa famille, non à des places privilégiées, sesmanclies gonflées d'air, son voile flottant, ses longs cheveux mal retenus la flrent ressem-
« HAPTEME SOUS CONDITION. .. 159
hier à un de ces beaux anges de Fia Bcato, tout ailes de la tète aux pieds.
— Annette, souffla-t-elle à la Cambotte, écartez-vous, j"ai besoin de renouveler à côté de Luc.
L'abbé Alype arrivait, le saint ciboire ouvert, l'hostie entre le pouce et l'index. 11 administra la communion à Prunelle et à
Apres Vlle^ missa est, l'église se désemplit ; les paysans se répandirent sur la Place, où retentissait un grand bruit de paroles mêlées à de joyeux aboiements de chiens. Fitou se trouvait dans la bande des jappeurs sans doute. Frédéric eut un signe, et l'on se disposa à sortir. Mais, à cette minute même, M. le curé parut au seuil de la sacristie.
— Venez tous! chuchote-t-il.
Ils accourent.
— Luc, (lit-il, ni ta marraine, ni ton parrain, ni toi vous ne savez le latin, et certainement vous ne vous êtes pas aperçu qu'en te baptisant tout à l'heure, je t'ai appelé Taillevent, en langage liturgique « Taillavkntus ». Deux raisons m'ont déterminé à en agir ainsi : le nom de Taillevent, sous lequel désormais tu es inscrit au ciel, en te rappelant à jamais l'endroit où tu lus recueilli, ne fera que rendre plus vifs chez toi les sentiments de reconnaissance que tu dois à Annette Rascol ; puis j'ai tenu, en faisant du nom de Taillevent ton véritable et légitime nom, à le relever de l'atTront qu'on avait voulu l'inlliger en l'appelant ainsi par dérision. Du reste, ces motifs et d'autres se trouveront relatés dans ton acte de baptême, sur le registre paroissial.
— Merci, monsieur le curé, articula Luc.
— Oh! merci, monsieur le curé, sanglotèrent ensemble la Cambotte el llascol.
— Maintenant, allez en [)ai\! conclut l'abbé.
L E G L E D L lî 1 D 0 L R L A T
A quelque temps de là, pai- une de ces après-midi douces encore, mais on percent les premières froidures de l'automne, tout notre monde partit pour La Fresnayc. Les tarrincs étant à la veille de descendre vers la plaine, les Scrvières, préoccupés des semailles prochaines, tenaient à se rendre compte de l'état des terres, après le long séjour des troupeaux. — La fumure s'ofl'raitcUc égale partout?... Faudrait-il profiter des derniers jours pour déplacer encore une fois les parcs et féconder des coins oubliés? — On allait à travers champs. De temps à autre, les propriétaires de FigueroUes demeuraient plantés. Alors, Jérôme à droite, Frédéric à gauche, enfonçaient leur bâton ferré dans le sol, en quête d'un renseignement. De quelles narines ils humaient l'air, quand la terre remuée leur envoyait ses odeurs au nez!
— Tout marchera pour le mieux, disait l'un.
— Nous récolterons des seigles et des avoines superbes, ajoutait l'autre.
— Vous comprenez, maître, intervint une fois Rascol, s'adressant à Frédéric, vous comprenez que je me suis occupé des bétes, moi. M. Jérôme ne manque pas de courage certes, mais les ans lui tombent dessus, et, puisque vous cheminiez vers Beaucaire ou vers Saint-Pons, il fallait bien quelqu'un pour veiller aux choses d'ici. J'y ai veillé...
— Comme un bon serviteur, murmura Alype, essouftlé.
— Seriez-vous las, mon oncle? lui demanda Madeleine.
— Plaisantes-tu, ma fille!... La Fresnaye est une annexe de ma paroisse, et il ne se passe guère de semaine que je n'y sois a j) pelé...
— l'hiliu, viendrez-vous, vous autres, ou ne viendrez-vous pas? s'écria Riquette, s'échappant d'un bou(|U('t de chênes verts.