LE GUÉ DU BIDOURLAT
— Augustino?... plournicha l'abbo.
— Augustinc Signol... Du rcsto, il a agi prudemment en se ilrliai rassani do cotte créature. « Si je rencontre votre maîtresse dans la fabrique, lui avais-je dit, je la prends au cou entre mes dix doigts et l'étrangle... »
Frédéric s'était arrêté; ses clioveux droits imprimaient de légères secousses à son chapeau.
— Quel sang terrible. Seigneur! s'écria l'oncle Alype.
— C'est le sang des Servières! riposta-t-il, repoussant l'abbé, qui s'abattit sur les cailloux.
— Aïe! gloussa-t-il.
Son neveu le releva d'un coup de griiïo.
— Il n'y a aucun mal... il n'y a aucun mal... murmurait le brave homme, enchanté de sa chute.
— 0 Frédéric!... soupira Madeleine, moitié fâchée, moitié heureuse.
Une fois encoi'o il succomba à son co'ur et doucement la baisa au front. Puis il lui soupira de sa voix des premiers temps, retrouvée par miracle :
— Toi, Madoleino, tu es un ange que j'aurais dû adorer... à genoux.
Il paraissait bouleversé... Nul no ln)uva un mot : l'émotion était trop poignante chez tous.
Le Louvart déroulait ses rloiuluos pelées, galeuses, trouées çà et là de vastes déchirures blanchâtres, chemins de neiges fondues, lits de torrents. A certains endroits, de légers nuages en course à travers le ciel, pris de biais par le soleil encore puissant, semaient la lande de taches brunâtres et mouvantes. On aurait cru les tarrines en marche déjà vers les bas pays.
— Regardez! s'écria Frédéric, et dites-moi s'il no serait pas temps de songer à l'éducation de Riquette.
On était parvenu au bord du Bidourlat, ruisseau qui se précipite on cascade dune échanoruro do rKspinouze, traverse les bois d(' Tirobosc, le hameau Ao La Fresnaye, et cabriole vers la rivière di^ Mare, où il se perd. Lo Hidourlat. grossi par les orages
ilo la lin (le lélé, se démenait bruyammenl parmi les rochers de ses rives, et, au milieu de l'eau rougcàtre, tumultueuse, apparaissait Taillcvent, Riquette posée sur son épaule droite, Fitou nageant à coté de lui.
— Etes-vous fous ! glapit Alype.
— N'ayez crainte, monsieur le curé, répondit Luc.
— Riquette, tiens-toi bien ! lui cria sa mère.
— Que c'est amusant ! chantonna la Rllette.
Et, tandis que sa main droite balançait le feutre de son ami, dont les larges ailes un moment frisaient l'eau, un autre moment les narines singulièrement dilatées de Fitou, sa main gauche était cramponnée à l'épaisse chevelure de ïaillevent, qui s'enroulait en lourds anneaux autour de ses doigts. Luc prenait j)laisir aux jeux de Riquette, qui le loiirmenlait non seulement aux cheveux, mais aux côtes avec ses talons; il regardait couler le Bidourlat et ne bougeait plus.
— File donc, grand endormi! lui ordonna Frédéric. Interpellant la Gambotte assise sur une pierre :
— Je ne comprends pas que vous ayez permis à ces enfants de se jeter ainsi dans le ruisseau, quand on touche au pont.
— N'accusez pas Luc, notre maître, répondit-elle : Luc ne voulait pas, mais Mademoiselle a voulu...
A cette minute un cri fendit l'air :
— Maman ! maman ! appelait Riquette.
— ■ Qu'ya-t-il? s'informa Madeleine.
— Et Luc qui, à présent que nous sommes sortis de l'eau, me dit de descendre!
— Il a raison.
— Il pouri'ait bien me porter jusqu'à la hutte de la Gambotte, qu'on voit d'ici.
Elle montrait, dans un fourré, une cabane recouverte de chaume.
— Descends! lui ordonna son oncle.
— Descends! lui répéta son grand-père.
— Faut-il que Mademoiselle descende, notre maître?...