UNE FÊTE A LA FHESNAYE
Le lait caillé, — le caillé, — est chez nous le plat des réjouissances de famille. Gomme il n'existe guère de ménage sans bétail, que le plus pauvre possède ses deux ou trois brebis, ses deux ou trois chèvres, le lait partout abonde. Qui le mange sous forme de fromage, qui le boit tel quel, d'autres le préfèrent caillé en des faisselles, faïences primitives, non sans quelque grâce rustique, de nos potiers cévenols. Mais le caillé, pour être bon, exige un morceau de sucre, tout au moins une cuillerée de cassonade. De là, l'idée de fête attachée à lout repas où sont servies des faisselles pleines.
C'était une fête que les Rascol étaient venus célébrer à La Fresnaye. Tant que Luc vivait à Figuerolles, occupé de Riquette, adonné aux cent besognes de la métairie, il avait paru à ces braves gens qu'il appartenait autant aux Servières qu'à eux-mêmes, et une pointe de jalousie les avait piqués au cœur. — Quand s'empareraient-ils de leur enfant, de leur véritable enfant? — Parfois ces deux êtres éblouis, hallucinés par la beauté, la force de Luc, étaient traversés de pensées qui les brûlaient au passage comme des llammes, de celle-ci entre autres, la plus persistante : s'ils enlevaient leur trésor, et, pour mieux en jouir, couraient le cacher dans leur hutte de La Fresnaye?...
Mais leur honnêteté intraitable chassait vite ces idées malsaines du cerveau de la (lambolte et de celui de Rascol. Bêtes de somme pacifiques, obéissantes, après ces fièvres, ils courbaient de noiiveau la têl(> sous le joug et continuai(Mit leui' servitude
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sans la sentir. Il la Nul la donblo crrc^pionic du baplrnic et de la première commnnion de Lnc ponr rallumer en eux une vague lueur de révolle. Cette lueur s'éteignit vite. Ils étaient parrain et marraine : pouvaient-ils exiger davantage? Dieu, en pleine église de Roquefixade, ne venait-il pas de leur livrer Luc exclusivement? Et ce nom de Taillevent, inscrit par M. le curé sur le registre de la paroisse, en rappelant à Annette sa découverte, ne constituait-il pas un lien éternel, le plus touchant, le plus solide de tous, entre elle et l'enfant du brûleur Lucas? Après de longs pleurs dans leur chambre, le soir, au moment de se coucher, h^s Rascol, avant de s'endormii', avaient décidé de demander à leurs maîtres la joie de leur oiïrir un caillé à La Fresnaye. lîn repas pris par Luc, à leurs frais, dans leui- hutte, semblait à ces esprits naïfs, avides de cerliliide, une |)rise autbenti(|iie de possession.
La eliauinièn* de La Fresnaye était petite; mais, ce jour-là, le l)oulieui' l'agi'andit pour les Rascol et leurs invités. Chacun, encore qu'un peu rejeté sur son voisin, avait l'air de se trouver à l'aise autour de l'étroite table de châtaignier, supportée par deux montants entre croisés, à la mode du pays. Tandis que son mari, pour réchauffer M. le curé, plus frileux qu'un autre à cause de sa taille indéfinie, disposait une brassée de branchettes de frêne et y mettait le feu, la Cambotte allait et venait à travers la pièce, transportée, radieuse, jabotant du bec comme une grosse poule de la basse-cour de Figuerolles après la ponte. Elle avait des phrases tour à tour affectueuses et joviales pour ses maîtresses et ses maîtr(»s, attablés chez elle, riant, vidant les faisselles avec bonhomie; mais elle avait de véritables discours pour Taillevent, attentif, sérieux, peu friand du caillé.
— Vois-tu, Lucou, dit-elle, un bras levé aux murailles de la hutte, toi qui, pareillement à notre Sauveur, n'avais pas « une pierre où reposer ta tète », tu auras un jour tout ceci. Quand je dis un jour, c'est une façon de parler, car notre avoir l'appartient à dater d'aujourd'hui. C'est naturel ça, puisque, dès ton baptême, tu es devenu notre enfant, à Rascol et ù moi...
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Au demeurant, il ne faut pas mâcher les mots, et tu sauras que nous ne possédons pas tant seulement cette cabane, mais que, du coté du Parc-aux-Loups, en vue des bois de Tirebosc, nous possédons de plus un coin de terre en plein rapport. C'est bien extraordinaire si, bon an mal an, ce champ de là-haut ne nous donne pas de vingt à vingt-cinq sacs de seigle gros et dru. A toi notre champ comme notre maison... Puis, — et je demande excuse et pardon à M. le curé, si mon cœur content laisse passer SCS secrets, — puis nous avons un magot de quinze cents francs qu'on nous garde à la cure, dans un bas. Ah! ces écus de la cure, il a fallu trimer des ongles pour les amasser! De temps en temps, quand j'en ai un, je le remets à Naniche pour l'ajouter au tas... Va, Lucou, rien ne te manquera au long de ta vie, ni chemises, ni grisaoudos, ni guêtres, ni sabots... sans compter que tu es le plus beau garçon de l'Espinouze et qu'une fillette, soit de Castanet, soit de Rosis, soit de Ginestet, pourra bien plus tard l'apporter quelques lopins, avec sa jeunesse en Heur pardessus le marché...
On avait cessé de manger, el, à l'exemple de Taillevent, — sa faisselle intacte devant lui, — chacun tenait les yeux attachés sur \a Cambotte.
— Annette, dit Jérôme, puisque vous êtes en train de vous dépouiller pour Luc. qui est un bon sujet, n'oubliez pas que, si M. le curé vous conserve ([uinze cents francs à la cure, moi je vous en conserve trois mille à la métairie. Voici dix ans que je ne vous ai payé vos gages, et, à trois cents francs l'an, Rascol et vous...
— Mais, notre maître, je ne les réclame pas, nos gages! interrompit-elle, le visage plus rouge que les braises du foyer.
— Mêlés comme vous l'êtes aux affaires de la métairie, vous connaissez que la mort de mes frères Antoine et Pierre d'une part, de l'autre les dépenses de Frédéric à Saint-Pons, ont un peu appauvri Figuerolles. Mais mon fils est sûr du bon rendement de ses entreprises, et je me repose sur lui.
— Kt vous avez raison, mon père, affirma l'associé d'Aubrespy d'un air morose.
— Dans tous les cas, Annctte, poursuivit le vieillard, en })roie à des préoccupations pénibles, ne craignez rien pour vos économies. Elles sont en bonnes mains, et vous êtes libre de me les réclamer ce soir, domain, quand vous voudrez.
Ces longues paroles tristes, pareilles à des flocons de neige chassés par le vent, en décembre, à travers le Roudil, tombèrent sur les âmes épanouies de nos mangeurs de caillé et les glacèrent. Luc seul ne parut pas touché par le froid qui sévissait autour de la table; il demeurait tourné vers la Cambotte, l'œil encore brillant, l'oreille encore dressée.
— Parle donc, loi, lui dit Riquette, puisque moi je ])répare sa soupe à l'it(»u.
Luc ne desserra pas les dents. H se contenta de regarder Mademoiselle rompant une épaisse tranche de pain et en débitant les morceaux dans la jatte où s'étaient égouttées les faisselles et qui débordait de petit-lait. A chaque croûte immergée dans la yaspe verdàtre, parsemée de miettes de caillé, le chien allongeait la langue et, du même coup, mangeait et buvait.
— Est-il gentil, mon Fitou! est-il gentil! répétait Riquette, luttant contre le malaise des siens.
Puis, s'adressant de nouveau à son ami :
— Comment trouves-tu qu'il dépèche sa faisselle? Taillevent continuait à suivre la cuisine pour le chien et
ne répondit pas.
— Alors, c'est bien décidé, tu ne découvriras pas dans ta tète un simple remerciement pour ta marraine, qui vient de te donner tout ce qu'elle a.
Le cœur du jeune homme, plein à empêcher toute parole, creva... Taillevent tenait la Cambotte dans ses bras et l'embrassait. Entre deux: baisers, il balbutia :
— Ma mère ! . . . ma mère ! . . .
Alype, qui avait ouvert la fête par un court Bénédicité, ne sachant que faire au milieu de rémotion générale, profita de ce moment unique pour réciter les « grâces ». Rascol, dont les yeux gros comme des châtaignes demandaient à se vider, ht un signeàFitou, (j[iii, tlairant le départ, éclata en aboiements joyeux.