‹ TailleventChapitre 3 sur 58 · MADELEINE LAITIER · texte numérisé non relu

MADELEINE LAITIER

du fil. do la laine do Roquofixado! avoc qiiollo aiitorilo oUo avait imposo l'uno ot l'aiilro aux tiuiidos, aux indocis !

— Pronoz toujours, concluait-ello : vous me payeroz après la vonto dos châtaignes ou du grain.

Et Pascalou, plus alerte, regagnait le Roudil au bruit joyoux dos écus que, tout en cheminant, sa maîtresse comptait et recomptait dans son tablier.

Quand nous rencontrons la Cambotte, après cette campagne de quinze ans à travers un pays exposé à toutes les bourrasques, à toutes les violences du ciel, elle est toujours aussi active, aussi remuante qu'aux premiers jours de son arrivée de Tirobosc. Elle frise la cinquantaine, et on ne s'en douterait guère, tant ses mouvements sont prestes, dégagés. Sa boiterie elle-même garde un élan de jeunesse. Elle ne boite pas, elle sautille, — ce qui, avec sa robe de deuil, la fait ressembler à quelqu'une de ces merlasses familières, voletant dans les néfliers du Roudil. Par exemple, le visage, d'un louge do brique, a reçu dans la bagarre d'un travail acharné plus d'une balafre. Elle allait courageusement, héroïquement sous la neige et sous le vent; mais le Temps impitoyable la guettait au détour d'un sentier perdu, ot là, seul avec elle, lui marquait le front ot les joues d'eflVoyables coups de serpe, lâchement. Le Temps — le Temps odieux, le Temps féroce — fait toujours ainsi : il ne compte avec rien, ni personne, sûr d'avoir raison de tout ot do tt)us.

La table avait été mise dans la salle basse, — la Salle, — la pièce la plus spacieuse de Figuerolles, et un fou flambant do genêts épineux montait dans la largo cheminée. Jéiome, Antoine. Pierre demeuraient debout, entourant une chaise sur laciucilo était assise Madeleine Lautier. Il serait diflicilo do dire ce qu'il y avait do respect dans l'attitude de ces vieillards silencieux, plantés autour do cette jeune fille, silonciouso aussi. La nièce do M. le curé était vêtue d'une i(d»e (•lair(\ à laquelle des flammes vives communiquaient un éclat singulier parmi les guêtres noires montantes à boutons de métal, les vestes de couleur sombre des paysans. Elle se leva, se rapprocha du foyer. Elle apparut, sur

lo fond ombras^' do la clioniinrc. Une. soiiplo, rlanccM». d('dicate de tigo comme un lys.

— Vous avez froid? osa lui demaudcj' Antoine.

— 11 faisait un peu humide aux sources de rAiguelorte, ditelle.

— Nous avons eu tort, en effet, de vous conduire par là, articula Pierre, s'excusant.

— J'entends la Cambotte ! ci'ia .lérùme.

La i)orte s'étale et l'abbé Alijpe — dans la paroisse on l'appelait de son prénom seulement — entre suivi de Frédéric, à qui Annette, dont les pouvoirs se sont accrus depuis six mois du département de l'Intérieur, donne à voix basse des instructions.

Quand Fi'édéric })arut dans la Salle, éclairée à jour par l'incendie des genêts épineux, — des argclas. pour donner à ces genêts le nom du pays, — il avait grandi d'une coudée. Cet homme d'une vigueur exceptionnelle, aplati, diminué, réduit par des chagrins cuisants, venait de retrouver sa force ancienne, sa statui'c ancienne, toute son allure fière, décidée d'autrefois. Dans cette excavation du Louvai't, devenue son refuge, presque sa prison douloureuse, une voix lui était parvenue, et cette voix l'avait redressé sur pieds, comme un coup de vent redresse un chêne qu'un autre coup de vent avait plié. 11 se sentait ferme d'esprit, libre de corps, et il marchait émerveillé du miracle qui rallumait le jour dans son cerveau obscurci, rendait le mouvement à ses membres enchaînés.

Frédéric alla droit à Madeleine, qui avait quitté sa chaise et, poussée par on ne sait quel instinct, fait un pas de son coté. Les jeunes gens, entourés des Servières attentifs, de l'abbé souriant, de la (Cambotte })alpitante, de Rascol étonné, se regardaient, ne cessaient de se regarder. A leur insu ils s'étaient pris la main; puis une pâleur mortelle avait envahi leur visage. AssuiénuMit, il se j)assait entre eux quelque chose de solennel, d'inelfable et de très baut.

— Fh bien?... demande Annette.

— Laissez-les, Cambotte : il faut (|ue leurs âmes fassent connaissance, dit l'abbé.

Page 1