LA FOIRE I>K SAINT-PONS
Cependant, nue runieui' immense |)lanail au-dessus d(» Sainl- Pons. Ce n'étaient plus les coups de marteau des marcliands déclouant leurs caisses, lixant leurs étagères, tendwnt leurs
loi les iiii-dossus dos (Halagos le long d(> la spacieuse allée des IMalaiies, sur la place de la Cathédrale, sur la promenade des Ormes; c'élail quelque chose tout ensemble de mêlé et de distinct, comme un énorme hranle-bas d'hommes et d'animaux, clair ici, assourdi plus loin, alîectant par intervalles, au milieu de gros nuages de poussière, les hurlements confus d'un ouragan prêt
à tout] balayer devant lui.
La Montagne-Xoiro, herbageuse, où séjournent, se nourrissent des bctes par milliers, avait lâché hors des bergeries, hors des basses-cours, hors des étables, ses pensionnaires habituels, et, par celte splendide journée de mai, les poussait vers la ville.
De toutes parts, sur les chemins des Verreries, du Cabaretou,
LA rOIRE DE SAINT-PONS. 20;i
ilo Riols. appnraissaionl des lilos iiilorminahics de bœufs, do vaches, de moulons, do clièvi'cs, d'a^noaux, do rabi'is, j>-uidos [)ar dos paires on grisaoudo Llaiiclio, raiguilloii an poing-, maintenus on colonne par des chiens paisibles, allant sans se presser, l'œil attentif an devoir. Puis venaient, sons la gaule flexible d'un garçonnet on d'une fillette de ferme, des compagnies populeuses d'oies et de dindons, engeance ailée, toujours éparse, plus récalcitrante que les bétes à cornes, (juil fallait assembler, dont il fallait précipiter les trottinoments, les envolées à coups de latte, à coups de pierre, pour arriver ù temps sur le marché.
Mais ce n'étaient pas les troupeaux seulement que le Saumail sourcilleux, débarrassé désormais do la neige accablanlo, chassait vers la foire; avec le bétail, il laissait fuir les gens de ses moindres tissures, de ses moindres anIVaotnosilés. A JNIarthomis, au Soulié, à Couru ion, à Uionssoo. nu rayon du nouveau soleil avait touché les portes des métairies, dos bordes, des huttes, les avait ouvertes pour ainsi dire, ot paysans, paysannes, redevenus alertes des membres après les raideurs do l'hiver, roulaient par bandes dans les sentiers, endinuinchés, guillerets, le pas hardi, la lauguo lontoon babil. — Onollo joie! Quelle fcte! — Puis on rapporterait boursicaut plein au logis, où la vie avait été si dure durant dos mois ot dos mois, on les provisions mises on réserve se trouvaient épuisées.
La foire, caquolanio, beuglante, bêlante, chevrotante. |)iaillanlo, était épanduo à travers la vilh* entière. Toutefois, elle occupait doux quartiers jjriueipalonuMit : celui do la place de la Cathédrah^ ot celui do la |)roiuenad(> dos Ormes. — Ici. les gros draps épais do IMazaniol. les niolhdons pidncluMix de Colouibiores, les serges rudes do Saiut-(îhiuian, les toiles biichous(>s de Salvergues, la bonneterie à raies multicolores, à pompons rouges do Lacaune, les faïences grossières de Caux, les clous primitifs de (ii'aissessac, toute espèce d'étolTos. do fori'aillos, d'objets lourds, bizarres de forme, indispiMisablos aux habitants dos sommets. — Là-bas, les indiennes éclatantes do Marseille, les foulards soyeux de Nîmes, les fichus à bordure ajourée de Grenoble
(»ii (lAvigiion, la coulcllciic de Laiigrcs. IViis. sons do grandes vilrines, dos verroteries, des hijoiix, des afiiqiiels ari'ivés de pays inconnus, débités avec force gestes par des liommes baragouinant le français et le patois d'un accent étranger qui ne laissait pas d'être fort gênant pour les petites bourgeoises de Saint-Pons ou les fermières riches de la montagne, le moment venu de se renseigner sur l'objet choisi, d'en débattre le prix, d'obtenir des rabais.
Le long de la route de Castres, les galoches, les sabots, versés sur la voie à charrette pleine, formaient des amas montueux. Ces galoches et ces sabots, les uns pointus du boni, les autres carrés, — les galoches munies d'une bande de cuir à boucle luisante qui les fixera sur le cou-de-pied, les sabots montrant des semelles de fer rivées à même le frêne, sorte de blindage qui les protégera parmi b's jjicM-raiUes des gaves et des monts, — offraient un spectacle des plus curieux. Autour de ces tas sans cesse croulant sous des mains acharnées à les éparpiller, les groupes grouillaient. Quels bons coups de langue les femmes administraient an sabotier leur passant une pièce* ou mal venue, ou tant soit jxmi fendillée! En essayant les galoches, en allongeant la monnaie, en marchandant, elles avaient des plaintes, des réclamations, des reproches, des cris de pies perdues dans les oseraies de l'Agout. Les hommes, eux, ne soufllaient mot, logeaient leurs pieds dans les sabots vaille que vaille, payaient, poni'suivaienl à ti'avers la foii'e, enli'ai(Mit au cabaret... Oh! les cabarets, quel vacarme de chansons vociférées à pleine gorge ils jetaient à travers les rues par les fenêtres et les portes ouvertes à deux battants !
C'est au milieu de ce fracas que notre monde de Roquelixade, toujours augmenté d'Aubrespy flairant sa proie, visita les deux champs de foire, envahis, où l'on se heurtait, se piétinait, se bousculait, s'écrasait. Fitou seul, robuste, effilé, le museau lin, se sauvait sans trop de peine et d'ennui, se faulilaut entre les jupons des montagnardes, les hauts brdons des montagnards, il lirait en avant de son groupe, l'échiné apparente le plus souvenl, quelquefois absolument submergé.