I.A FOIHI-: DE SAINT-PONS
Tout ;i coup, deux barrettes pourpres éclatent parmi les eoilTcs blanches des paysannes, les larges feutres noirs des paysans. Ce sont les Espagnols appelant à grand renfort de tambour
les gens de la foire à un combat de bctes u extraordinaires, de bêtes comme on n'en a jamais vu ».
Un garçonnet glapissait d'une voix perçante : « Les bergers cl les cbasseurs de la Montagne-Noire peuvent venir essayer leurs chiens contre notre ours loto. Il y aura cinq francs pour le maître du chien qui renversera Toto... On commence à l'instant... Prix d'entrée, deux sous! »
— Si nous y allions? dit Madideine comme à son insu.
— INuir faire dévorer Filou, peut-être! riposte Riqiicttc.
— La reli^^ion interdit ces spectacles, proclame Alype. l^t, se tournant vers Aul)i'espy :
— Puisque vous tenez à nous montrer la fabrique, marchons. Aussi bien je commence à pib'r du poivre, moi.
— Vous pailez d'or, monsieur le curé, appuie le foulonnier. A nn'sure qu'on descendait vers le Jaur, le chemin devenait
])lus libre. Par-ci par-là seulement, des porchers avec leurs cochons accroupis en des coins d'ombre où leur graisse épandue parmi les cailloux semblait couler, (les hommes, enveloppés de tabliei's de cuir, montrent des faces rudes, couleur de terre, refrognées par les soucis de la vente. Quelques-uns pourtant, frais émoulus de l'auberge voisine où le vin coulait à plein robinet, ouvrent des bouches noires et, dodelinant de la tète, poussent des notes sauvages soutenues jusqu'à perte d'haleine, à tout gosier.
— Les bons compères! mâchonne Rascol, qui a hurlé les mômes refrains dans sa jeunesse.
A la porte de la fabrique, Riqucttc protesta.
— Pendant le déjeuner, dit-elle, M. Aubrespy a répété qu'il avait besoin de causer d'alfaires. Moi, les affaires m'ennuient; puis j'aurai bien le temps de connaître la fabrique puisqu'on me laisse à Saint-Pons.
— Alors, que veux-tu? lui demanda son père.
— Je veux retourner à la foire, qui m'amuse... — Es-tu fatigué, Taillevent? Es-tu fatigué, Filou?...
— Cambotte, je vous la confie, interrompit Frédéric. Ravie de la permission, Riqueltc remontait vers la ville par
petits bonds joyeux, folâtrant avec son chien.
— Va, mon Filou, je te regretterai au couvent, je te regretterai, lui répétait-elle en le caressant à l'envi.
— Peut-être, au couvent, regretteras-tu Filou plus ([ue nous? lui dit Annette.
— Vous n'êtes pas des chiens, vous autres...
— Mais moi, ne suis-je pas un chien, un chien aussi fidèle (d coucduiiil ([ue Filou? bi'(Mlouilla Taillevent, ses deux yeux.
« TOTO .) ET « FITOU ». 209
plus clairs et plus bleus que l'euu de la Source, arrêtés sur rllo.
— Toi, Lucou, c'est différent : je te regretterai. Et elle lui pinça la joue du bout de ses doigts.
— Oh! oh!... se récrièrent les porchers, devant lesquels on passait à cette minute.
Taillevent, peut-être fâché, peut-être surpris tout simplement, décocha à ces hommes d'aspect farouche un regard de colère. L'un d'eux se sentit touché sans doute, car il se détacha de la muraille où il se tenait adossé, avança de trois semelles; puis, s'adressant à Rascol :
— Est-ce que c'est votre garçon, celui-là?... demanda-t-il, désignant Luc.
— Bien sûr que c'est notre garçon, celui-là! riposta la Cambotle... Et que nous voulez-vous, s'il vous plaît?
— Rien autre chose que vous faire mes compliments. Non, de ma vie, aux Cévennes, je n'ai rencontré jeune homme plus robuste et plus magnllique.
— Vous êtes de braves gens, articula Annette, suffoquée d'aise. Rascol se contenta d'a[)pliquer un coup de poing amical au
porcher, qui regagna tranquillement son mur.
« TOTO » KT « KITOU »
Les rues se désemplissaient peu à peu. Trois heures sonnaient, et les paysans des endroits ou trop écartés ou trop enfouis, leurs achats et leurs ventes réalisés, désertaient la ville par bandes de cinq, de dix, de vingt. Luc allait à quelques pas des siens dans sa sérénité pensive de Figuerolles, la tête bien droite, le visage encadré dans les ondes de ses cheveux blonds qui lui communiquaient comme une idéalité supérieure, un rayonnement d'une douceur inlinie, quasi divin. Il avait les pas courts, paisibles, rythmés d'un jeune dieu, qui ne se presse
TAILLEVEM.
aucunement, car le temps et l'espace sont à lui. S'il arriva jamais à Hercule, curieux des hommes et des choses, de traverser une foire pai-nii les montagnes de la Thrace, il ne marcha pas d'une autre allure que le fils du brûleur Lucas en notre pays cévenol. Il était fort, il était beau, il était « magnifique », selon le mot
du porcher, et, privilège qui n'appartient qu'aux dieux,
émanations de la force même, de la beauté même, de la « magnificence » même, il ne le savait pas. De cette ignorance, sa liberté de parole, sa liberté d'attitude, — sa liberté!
Riquette voulut revoir la porte des Ursulines, — rien que la poi'lc, — et l'on céda; elle voulut repasser par la Source, et l'on céda. On céda encore pour repai'courir toute la ville. La promenade des Ormes s'oiïriL à eux presque déserte; à présent, la
« TOTO .. ET « FITOU ... 2H
foiiv so con('(Milr;ii! sur la place do la Cathédralo, effroyablement encombrée. Les villageois partis, les Saint-Ponnais reprenaient possession de la cité et à leur tour venaient se distraire aux vitrines et aux spectacles en plein vent. L'étalage du coutelier à la marchandise étincelante attirait beaucoup de monde ; les emplettes y étaient nombreuses. Taillevent pensa au superbe couteau qu'il devait à Riquette et le palpa dans sa poche avec un tressaillement indicible. Oh! sa petite maîtresse, — sa sœur, — pouvait rester à Saint-Pons, il posséderait, à Figuerolles, une chose qui la lui rendrait toujoui's présente, la lui rappellerait toujours.
— Où sont les comédies? s'informa la jeune fille.
— Je ne vois pas, répondit la (^ambolte... Je n'entends que le tambour de ces Espagnols...
— Si nous entrions au combat de l'ours? hasarda Luc.
— Ça me ferait peur, s'écria Riquette. Entendez ces hurlements. Mais, au fait, qu'est devenu Filou? demanda-t-elle, habituée à sentir ce lidèle ami sur ses talons et prévenue par un mouvement de sa main qu'il n'était plus là.
— Fitou! Fitou! appela Taillevent.
Deux doigts aux lèvres, il déchira l'air d'un coup de sifflet strident, sauvage, comme au Louvart ou au Roudil. Les gens le dévisageaient, se bouchaient les oreilles.
— Courons aux Ursulines, à la Source, aux endroits où nous sommes passés, dit Rascol.
— Mon Dieu! mon Dieu!... gémissait Riquette.
Ni au chemin de Pont-de-Rach, ni aux environs des Ursulines, ni à la Source, ni le long de la ?()ute de Castres, vide de ses sabotiers, ni sur la promenade des Ormes, rase et nue, ils ne rencontrèrent le chien. Vainement s'égosillaient-ils à lancer de toute leur force : « Fitou! Fitou! » pas le moindre aboi ne leur faisait écho. Du haut de la colline du petit séminaire, car, dans leur efl"arement, ils avaient fouillé ce quartier excentrique, ils dégringolèrent vers la place de la Cathédrale. A voir la foule qui se démenait là en un tohn-bohu violent et compact, on aurait cru que toute la ville, au coucher du soleil, s'était donné rendezvous sur ce point unique.
Lo spoctaclo ofTort par los Espap^nols battait son ploin dans la poussi5re rougoàtro. Une houle de lètos ondulai! autoui' d'une tente accrochée à des piquets disposés de nnaniére à former un cirque. De la ruelle haut située où nos gens de Figuerolles précipitaient leurs pas, on découvrait l'intérieur de l'enceinte : un espace assez large, grisâtre, avec une grosse tache noire au milieu; puis, arrêtés par une corde solidement nouée à des pieux, des hommes, des femmes, des enfants entassés. C'étaient la lice, l'ours, les spectateurs. Dans les marronniers déjà feuillus de la Place passaient des minois curieux de gamins, dont les plaisii's de la foire : pralines, macarons, berlingots, nougats, avaient tari le gousse!. Ils manquaient des deux sous exigés pour l'en- Irée. On les enlendait l'ire, s'inlei'peller, chanter.
Notre monde approchait et apercevait les choses plus distinctement, Toto, muselé, retenu par une longue chaîne fixée à un anneau de fer à moitié enfoui dans le sol, se tenait assis sur son arrière-train, paisible, insouciant, regardant devant lui avec tranquillité. Des chiens, que leurs maîtres serraient au col, qui avec une courroie, qui avec une ficelle, qui avec son mouchoir, avaient beau emplir le cirque, la Place, les rues voisines d'aboiements enragés, formidables par leui' nombre, l'ours de Noguerra ne bougeait, la gueule sans voix, les griffes dans la fourrure de ses quatre pattes au repos. L'heure de travailler n'était pas encore venue, et il l'attendait sans se préoccuper de la bande de ses ennemis, dans cette impassibilité, ce dédain superbe de la brute à qui la nature, n'ayant départi que la force, compte sur elle pour surmonter les obstacles de son chemin.
— El dis-moi, Luc, si on nous avait volé Fitou? balbutia Riquette, levant sur son ami des yeux noyés de larmes.
— Ah! par exemple!... fit-il, palpant son couteau.
— Cela s'est vu, ces voleries, insista la Cam botte.
— Ah! par exemple!... répéta-t-il.
Et, leur montrant sa lame dégainée :
— Je voudrais bien que ces Espagnols!...
l'n aboi désespéré, quelque chose d'inti'aduisible à force de désolation et d'horreur, un cri de profonde douleur humaine