LES ALBAGNAC, DE LA BOU LE AUNIÈHE
Puis, s'adressant à Noguerra.
— Dobarrassoz-moi le [)lanclier, et tout de suite! Si je vous découvre ici demain, je vous coflre.
Dès leurs premieis pas, — des pas entravés, ralentis par un chagrin poignant, — Rascol, la Canibotte, Riquette, Luc se trouvèrent nez à nez avec les gens de Roquelixade, prévenus à la fabrique on ne sait comment. La tragédie de la place de la Cathédrale emplissait la ville de rumeur et quelque écho en était parvenu aux rives du .laur.
— Canibotte, dit vivement Frédéric, attelez la carriole et liiez. Hardi!...
La nuit tombait doucement.
LES ALI5AGNAC, DK LA BOILEAUMÈRE
A Figuerolles, chacun s'était remis à la besogne coutumière. L'herbe avait poussé partout, et les larrines, depuis longtemps revenues, s'en (b)niiaieMl à loutes dents parmi les hautes campagnes du Louvart et du Roudil. Juillet, aveuglanl de i-ayons, arriva. Sur l'ordre de Jérôme, des |)aysans de Lacaune lurent embauciiés pour la moisson. Les blés, les seigles ondulaient comme une mer d'or aux environs (l(> La Fresnaye; on y mit la faucille, et les gerbes disposées sur l'aire, avec un gémissement doux rendirent leurs grains sous le fléau.
Au milieu de celle activité violente, ])resque emportée, — les instants sont couris chez nous où la nature se montre propice, et il faut se hâter de les saisir, — Taillevent demeurait les bras croisés. Il se levait avec les gens de la métairie à la line pointe de l'aube, les suivait sur le sillon ou sur l'aire; mais bientôt la faucille Iremblail dans sa main, le fléau aussi, et, plein de dégoût, on le voyait regarder devant lui avec une persistance singulière, ne faisant leuvre de ses dix doigts.
L'histoire de sa lutte avec l'ours des Espagnols ayant couru de bouche en bouche, nul parmi les pâtres du bas pays ou les journaliers delà montagne ne s'étonnait de ses haltes au milieu d'un travail acharné, ne s'avisait surtout de les lui reprocher. On le considérait curieusement, on chuchotait quatre mots, et on le laissait à sa paresse et à ses songeries.
— Ne le tourmentez point, suppliait Rascol. Depuis qu'il a tué cet animal, il vit quasiment comme un perdu.
La Cambotte soulTrait mort et martyre de l'attitude morne de son enfant, et vingt fois elle avait essayé des questions. Taillevent se contentait de secouer la tête; puis, si sa marraine insistait, il s'emportait en une course folle et ne re|)araissait qu'à nuit serrée.
LES ALBACINAC, DE LA BOULEAUNIÈRE. 221
— 0 mon Lucoii!... gémissait la pauvio femme, l'apercevant qui tirait en droiture, enlevé par le vent.
Un soir, ils descendaient de La Fresnaye. Annctle ayant appris que le locataire de son champ avait vendu son grain, s'était empressée d'aller réclamer trente francs qui lui étaient dus. Chance inouïe! elle tenait la somme. La langue mise en train par l'aubaine, elle ne tarissait pas sur le bonheur réservé à son fillot quand, un jour, elle et Rascol vieillis, incapables de travailler, ils s'établiraient ensemble à La Fresnaye et y vivraient en vrais poupons de leur terre et de leur monnaie. Ils suivaient le lit duBidourlat, dont le soleil de l'été, habitué à boire nos sources, n'avait fait qu'une gorgée. La Cambotte jabotait, jabotait, et sa parole était accompagnée par la musique des six écus qui, déplacés dans sa poche par le clopinement de sa démarche, cliquetaient à chacun de ses pas.
— Uh ! cria Luc, ramassant (juelque chose dans le sable aride du ruisseau.
— Qu'y a-t-il?
— C'est lui! c'est mon couteau!... Vous vous souvenez bien, marraine, du couteau que Hiquette jela dans le Bidourlal.'
Il regardait l'objet indiciblement. Il développa la lame rouillée; puis, saisissant au fond de son gousset le couteau de la foire, il les tint un instant l'un et l'autre en sa main, les comparant, les couvant.
— C'est égal, dit-il, encore que celui acheté à Saint-dervais soit moins beau que celui acheté à Saint-Pons, je les aimerai tous les deux : avec le premier, Riquetle a taillé des branches; avec le second, moi, j'ai tué l'ours de Noguerra.
Il les portait à ses lèvres tour à tour et les baisait.
— 11 te tarde sans doute de voir Riquette? demandât-elle.
— Si elle devait retourner à Figuerolles aujourd'hui, je monterais sur le Caroux pour la voir venir de plus loin.
— En septembre, — le mois prochain. — les sœurs lui accorderont quinze jours de vacances.
— Je tremble qu'il ne lui arrive malheur à Siiiut-l'ons. Ces
222 TAII.LEVENÏ.
Espagnols ne puiirraient-ils pas enfoncer la porte du couvent et se venger sur Riqueite?...
— Les gendarmes ont chassé les Espagnols.
— Je le sais; malgré cela, cette nuit, ayant rêvé qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire du côté des Ursulines, j'ai laissé mon lit, saisi mon couteau et me suis disposé à partir. Je serais à Saiut-l'ons, si Pipette ne m'avait retenu.
La (lanihotte n'entendait plus le l)ruit de ses écus.
— Ce n'esl pas hien, Luc, ces folies qui te traversent.
— Vous navez donc pas C()nn)ris que, si je reste, c'est à cause de vous, qui êtes quasiment ma mère.'
— Oui. je suis ta mère en pleine vérité.
Elle ne })ut s'empêcher de l'étreindre, et cette étreinte, où mouraient et son cœur et ses bras, avait quchpic chose de désespéré. Taillevent tout à coup la sentit fail)lir. 11 la soutint. Elle allait se trouver mal, tomber. Elle était horriblement pâle. 11 devint aussi pâle (ju'eile. Aux talus du Bidourlat, un ta|)is de sauges, frais et douillet, se dé[)loyait, parsemé de lleurettes bleues. Le lilleul enleva la marraine d'une brassée, et la déposa sur les herbes parfumées. Il n'eut pas un mot à lui dire, quand il la vit là étendue, défaillante. Il lit mieux que de lui parler : il se mit à genoux prèsd'elle; })uis, inclinant sa tète très bas, lui colla ses lèvres sur le front.
Quand personne, à la métairie, ne s'expliquait le changement d'humeur de Taillevent, son instinct de femme aidait la Canibotto à débrouiller l'énigme. Elle se ci'oyait la mère de Luc, sa mère u en pleine vérité », et la lumière divine allumée au cœur des mères lui découvrait le mystère où les autres ne comprenaient rien. Oui, son Lucou avait conçu « une amitié » pour Riquette, et c'était cette amitié, plus forte que le vin, qui le grisait, le tourmentait, l'encolérait, le rendait fou. Que feraitelle pour divertir son fiUot des idées qui lui calcinaient la tète . Elle ne savait. L'interroger, tâcher d'apaiser ses ii-ritations, ses fureurs par d'atTectueuses paroles, elle l'avait tenté cent fois inutilement. Ou Luc s'était tu, ou il l'avait plantée là. Elle se
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rappt'liiil ({u'iin soir, à la lomboo de la nuit, commo ollo ossavail (lo nouveau de panser son mal, il avail détalé aussi prompt qu'un loup de Tirebosc, et puis que, au lointain, elle avait ouï des cris affreux.
A force de creuser sa pauvre cervelle douloureuse, Annette crut avoir découvert un moyen de distraire Luc de son chagrin : elle l'amènerait avec elle dans ses voyages. Justement le moment était venu où, chaque année, la moisson finie, elle chargeait sa carriole et partait. On avait vendu la récolte aux monts d'Orb, dans la Montagne-Noire, et l'argent encombrait les boursicauts.
— Je ne viens pas, marraine, lui dit Taillevent.
— Peut-être as-tu peui- que nous ne soyons pas rentrés à la métairie pour l'arrivée de Hiquette?
— J'ai peur de ça.
— Riquette sera ici tant seulement le 15 septembre, et nous sommes aujourd'hui le 20 août. Avant dix jours, nous serons rentrés...
— Je ne dis pas non; mais, à mon avis, l'instant du départ ne garantit point l'instant du relour, et je vous demande de voyager sans moi.
Finellc, une jeune mule ombrageuse qui avait succédé à Laric, sur le point d'entrei' dans les brancards de la carriole, lança une ruade.
— Alors, s'éL'ria la Cambotte, faisant tlèche de tout bois, alors, tu ne crains pas que Finette ne finisse par endommager ta marraine sur les routes?
Comni' il continuait à atteler la mule d'un air indifférent, elle, l'àme à la toi'ture, avec une audace puisée à la source de son immense tendresse :
— Si encore, pour retenir cette bète vicieuse, j'avais mon poignet ancien, mon poigiu't ilu jour où je te trouvai dans la neige, sur le chemin de Taillevent!...
Le fils de Lucas sentit un coup de hache lui partager le (•(l'ur.
— Si P^inette vous efTraye, je vais avec vous, ma mère!
I] s't''lait (^lanro sur lo siègo, avait assomblr los ç^uides. doiiné du champ à la niul<* ini])alionlt' {\o filer.
Un malin, ils ^ravissaiont un sonlici" pioi'rciix ol l'orl rudo ; Luc tout à coup :
— Regardez, marraine, cos boauv arbres et celte métairie superbe, là-bas.
— Pardi! ça n'a rien d'étonnant : nous sommes à la Bouleaunière, chez Grégoire Albagnac.
— Les bâtiments me semblent autrement jolis et antrement propres ici qu'à Figuerolles.
LES ALBAGNAC, DE LA I50ULE A LNIÈHE. 225
— Les Albagnac ont le sens commun : ils n'ont pas songé à fabriquer des draps, eux. Au lieu d'cngouiïrer leurs écus dans la gueule d'un Aubrespy, ils se sont contentés d'abonnir leurs terres... Aussi, sais-tu ce qui arrivera?
- — Qu"arrivei'a-l-i I ?
— Il arrivera que le (ils de la maison, M. Adolphe Albagnac, mellra la main sur la plus grosse dot du pays.
— Il est donc à marier, M. Adolphe Albagnac?
— 11 est en (leur de jeunesse, il envisage ses vingt-deux ans, il est unique...
— Pourquoi n'épouse-l-il pas Hiquelte?
— Tu aimerais ce mariage, toi?
— Je crois bien que je l'aimerais! Où trouver pour Riquette une demeurance plus reluisante, plus prospère, plus rapprochée de chez nous? Le bon Dieu m'a départi des jambes que ne peuvent lasser les chemins, et moi qui ai deux amitiés tant seulement : celle de notre demoiselle et celle des Uascol, je galoperais sans lin entre l'iguerolles et la Houleaunière.
Un doigt levé, il comptait les magnili(jues bouleaux de l'allée, sur l'écorce desquels le soleil appli(|uait des baisers ardents en de fourmillantes traînées d'or.
— Il n'existe pas d'arbres |)aieils dans l'Espinouze, murmu ra-t-il.
La (lambotte sentait son cœur battre d'une teirible force: c'étaient dans sa j)oitiine des coups de cloche à l'étourdir. Ne sachant tro|) (jue dire, elle fouetta sa mule.
Annette devinait bien des choses dans l'être moral fort obscur de son lillot; mais un point restait noir, plus noir qu'une nuit sans lune et sans étoiles dans les solitudes de Tirebosc, et ni sa surveillance asssiduc ni sa perspicacité maternelle n'avaient réussi à l'éclaircir. La pauvre paysanne de La Fresnaye se perdait à travers les sentiments de Luc, all'reusenient compliqués pour elle. Si son (illot avait de l'amitié pour Riquette, elle eut conipi'is (ju'il évitai d"eulendr(> parler d'un mariage possible de l;i pelile; et non seulenieiil il n'évilail pas ce chapitre
fait pour l'irriler, lui o^arcr la raison, mais il y revenait sans cesse, s'y complaisait. A tout bout de champ, la pensée d'un établissement riche pour Riquelte, d'un établissement à rendre jalouse la contrée, le transportait. — Pourquoi?
— ...11 n'est pas homme fait encore, dit un jour Rascol à sa femme, perdue dans ses ténèbres et se complai^nanl.
— Pas homme fait! pas homme fait! se récria-t-elle, humiliée, furieuse. Montrc-mi)i dans l'Espinouze quelqu'un qui le vaille pour la force, la vaillance, la beauté. Pas homme fait !... Qui s'est battu contre l'ours de Noguerra? qui l'a saigné comme un mouton?...
— Alors, si ce n'est pas ça, c'est autre chose, prononça philosophiquement l'ancien })()rchcr.
— Quoi? ([uoi?
— Veux-tu que je te dise, Annetle : Luc est plus lier de Riquette, qu'il ne l'aime. Tu te souviens certainement que ses airs nous ont [)oussés à croire plus d'une fois qu'il n'avait pas dans les veines du sang pareil au notre. 11 y a des sangs de toutes les qualités.
— Cela ne m'empêche pas de craindre que, si jamais on marie notre demoiselle, il ne veuille la reprendre à son homme de toutes ses grilles et de toutes ses dents.
Suprême ennui!... Quand, le li septembre au soir, veille de l'arrivée attendue de Riquette, nos deux voyageurs rentrèrent à Figuerolles, ils n'y trouvèrent que le vieux Jérôme. Frédéric, appelé en toute hâte par une lettre du notaire Simard, était parti le matin môme pour Saint-Pons avec sa femme. Les vacances de Riquette devant être fort courtes, elle les passerait à la fabrique du Jaur auprès de ses parents, que les affaires mal en point tle la Société Aubrespy, Scrvièrcs et C'*' retiendraient là-bas un mois ou deux.
A ces nouvelles, la (^anibolte ne sut répriuKM" un géuiissemeiil; Taillevent n'eut pus une plainte, un soupir.
M. THEODORE SÎMARD. NOTAIRE. 22-