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MADELEINE LAUTIEH. 33
Une flammottc rouge allume les joues blondes de Madeleine, et Frédéric trouve ces mots :
— Mademoiselle, voici mon père, voici mes oncles, me voici; tous les quatre nous vous supplions de venir souvent à Figuerolles, de vous y plaire un peu et, un jour... oh! quand vous voudrez... d'y arrêter votre vie, entre M. le cure et nous.
— Oui, soupire-t-elle.
Rascol alluma deux grosses chandelles longues et brunes. Chacun s'avança vers sa chaise, — autour de la table.
— Mademoiselle Madeleine à la droite de monsieur Jérôme! monsieur Frédéric à la droite de monsieur le curé!... cria la Cambotte, montrant leur place aux convives.
L'abbé Alype récita le Benedicite.
— Voici un gigot d'agneau dont vous me donnerez des nouvelles! continua Annette prenant un plat des mains de Rascol et le déposant sur la nappe.
— C'est une hôte d'ici, dit Antoine, non sans orgueil.
Le morceau était rôti à point, crépitant, doré par le llamboir, dont les gouttes de feu liquide avaient, par-ci par-là, creusé des trous appétissants. La salade, — des endives grasses, d'une blancheur de neige, — la salade vint tout de suite, à la coutume de chez nous. Quel appétit, Jérôme, Pierre, Antoine! et quel appétit, l'abbé! Dans la bouche des trois vieillards, dans celle moins vorace du prêtre, l'agneau fondait comme beurre.
— Comment le trouvez-vous, monsieur le curé? demanda Pierre.
— Excellent! ré[)ondil-il.
— Aussi tendre que l'herbe de nos prés, insista Antoine.
— N'en mangez pas trop, interjeta la Cambotte: où logeriezvous ma croustade?
Elle prévint son mari d'un ccnip d'o'il. Celui-ci, par le geste brusque dont il retirait lesécuelles vides aux chiens des tarrines, enleva les assiettes sans désemparer.
La croustade apparut. C'était une croûte colossale, avec des contreforts sur les côtés, une toiture faite de plusieurs tabliers de pâte superposés, du milieu de laquelle se dégageait une tour
34 TAILLEVEXT.
hexagono figurant un clocher. L'artiste, créateur de cette œuvre singulièie, Ainielle Rascol, par une audace d'invention incroyable, avait tenté de réaliser l'église de Uoquefixade, et elle n'y avait pas trop mal réussi, car, en apercevant le monument, M. le curé s'écria :
— Mon église! mon église!
Ni INIadeleine ni Frédéric n'avaient fait honneur à l'agneau ; et, malgré l'enthousiasme qu'elle souleva, la croustade les laissa l'un et l'autre indillerents. Ce fut à peine si la jeune fille porta à sa bouche l'exti'éniité d'une aile de poulet de grain, que son oncle avait choisie pour elle parmi les membres entassés de cinq volatiles gisant sur le pavé de l'église de la Cambotte. Pour le jeune homme, il ne toucha pas même du bout de la fourchette à la porliou copieuse que lui avait servie son père. Dieu assis, le buste droit, les mains au re[)os de chaque côté de son assiette, il était tout entier à Madeleine, jouissant à plein cœur ouvert de sa présence, de ses gestes mignons, de son embarras pudique à cette table, où parfois il lui semblait la voir seulement en rêve.
Dans son attitude très simple, très réservée, à laquelle des hardiesses du regard imprimaient vie par intervalles, Frédéric était beau. Vers 183r),n()s paysans portaient encore les cheveux à l'ancienne mode, (^ette mode consistait à se faire tailler ras le derrière de la tète et à laisser tlolter sur les oreilles de longues mèches ébourillees. Quand on parcourt nos pays, on retrouve cette coujje, d'un caractère primitif, quelque peu barbare, à bon nombre de figurines sculptées sur d'antiques pierres tombales et à plus d'un chapiteau de nos vieux sanctuaires en ruine. Les Servières, Cévenols entêtés, ennemis des nouveautés envahissantes, étaient demeurés, tant pour la façon d'être que })oiir le costume, fermement attachés à la tradition.
Quel éclat les yeux noirs, les joues brunes, le menton bleiiàlie de Frédéric retiraient, ce soir-là, des belles oreilles (le chioti, frisottantes, dont les anneaux de jais lui caressaient le visage au moindre niouvemenl. Dans ce cadre [)articulier, original, fait exprès pour adoucir des traits rudes, creusés.
MADEI.EINR LAL TIEH.
]o ilcscondaiit de louto une ligure de niontaiiTianls intrépides, encore qu'il eût dépassé la trentaine, no paraissait pas plus de vingt ans. Une jeunesse triomi)hanle étal! épanouie sur son front, et, de minute en minute, une courte phrase lui échappait, dérivatif nécessaire
aux Idées, aux honheurs intimes qui Tohsédaienl, (jui leussent étouffé s'il n'avait trouvé à hnii' \ donner du champ.
— Mais, mademoiselle Madeleine, vous n'avez donc pas laim?. . Mais, mademoiselle
Madeleine, vous n'aimez donc pas la croustade?... Mais, mademoiselle Madeleine, vous vous ennuyez peut-être à FigueroUes?...
11 était soulagé.
L'abbé répondait pour sa nièce :
— Madeleine mange comme un oiseau; je lui en fais perpétuellement des reproches... Madeleine aime tout, comme une jeune personne bien élevée qu'elle est... Madeleine ne saurait s'ennuyer à FigueroUes, où chacun lui fait fête...
Pour elle, elle l'eût voulu, qu'elh' aurait été incapable d'articuler un mot. Engoncée dans sa cai'aj)ace de dévotion, de timidité, de honte, où l'avaient étroitement emprisonnée les Ursulines de Saint-F*ons, la pauvre enfant ne savait que se taire. Pourtant, elle se sentait très touchée, et, quand son regard rencontrait celui de Frédéric, elle éprouvait de ce choc une secousse qui lui était d'une douceur infinie. Elle revenait à la charge de temps à autre : avide de sensations délicieuses, elle relevait la tête au fruit défendu.
Encore une fois, le jeune Servières admirait ses grands yeux bleus d'eau de source, le nuage d'or de ses cheveux, son nez fin et long, sa bouche mignonne...
— Allons, il est tard, dit l'abbé, se levant.
— Rascol, ta lanterne ! cria la Cambotte. Et, se penchant de nouveau vers Frédéric :
— Il faudra donc que je vous apprenne votre métier d'amoureux? Offrez votre bras à mademoiselle Madeleine, qui pourrait broncher dans nos pierrailles, et accompagnez-la jusqu'à la cure, s'il vous plaît...
(( LA CAMBOTTE »
Frédér-ic s'était retrouvé tout lui-même. Le lendemain de ce souper mémorable, dès l'aube, dans la cour de la métairie, il apj)elait chacun au travail.
. LA CAMBOTTE ». 37
— Vous autres, enlevez des étables le fumier des tarrines et allez le répandre dans les labours du Louvart... Vous autres, criblez les orges et tâchez que le grain soit net pour les semailles... Vous autres...
Notre homme, rendu à ses ardeurs anciennes de terrien jaloux de commander, courait à Roquefixade et excitait les tisserands dont les \nbcGs paressaient trop sur le métier.
— Songez, leur disait-il, qu'avant six mois j'aurai ouvert des dépôts tout au long des vallées de l'Orb et de l'Agout, et qu'il en faudra des rouleaux et des rouleaux de marchandises pour contenter la clientèle! A l'avenir, la Cambotte ne voyagera plus à dos d'âne. Je vais, à ma première descente de la montagne, commander une carriole pour elle au charron Réfrégé, de Bédarieux; puis j'achèterai un mulet de bon sang andorran, à la foire de Quarante...
Il se précipitait vers le fond du val, et, avisant dix. quinze femmes occupées à retirer de l'eau, ofi ils rouissaient sous de lourdes pierres, des paquets de lin et de genêts, il les interpellait vivement :
— Voyons, Mariette, voyons, Justine, un peu plus de courage au bout des ongles!... Maintenant, une recommandation : si le soleil ne sèche pas assez vite, portez les filasses dans la gloriette de la métairie et allumez le four...
Quand le hasard de ses courses vagabondes portait ses pas du côté du village, il n'arrivail jamais à Frédéric de remonter à Figuerolles sans passer par le presbytère. C'était Madeleine qui venait lui ouvrir la porte, et il s'étonnait que ce ne fût pas Naniche, la gouvernante de M. le curé. Alors Madenwist'llc, — il avait fini par appeler Madeleine de ce simple mot où son amour-propre de paysan trouvaitson compte. — alors Mademoiselle l'attendait?
Oui, elle l'attendait, et cela à son insu. Klle était assise dans la chambre bleue, près de son oncle récitant son bréviaire; on frappait en bas; elle s'enlevait d'un mouvement d'ailes, touchait le loquet avant Naniehe, et se trouvait face à face avec Frédéric.
— Ce n'est pas possible, lui dit-il un jour: vous saviez que c'était moi...
38 TAII, LEVENT.
— Vonoz vito !
Vous roconnaissoz donc mon coup de marteau?
— Orlainemenl, jo lo reconnais.
— Comment faites-vous?
— Je ne sais...
Peut-être aussi reconnaissez-vous mon pas, quand je
longe le mur de la cure?
— Certainement, je le reconnais.
— Comment faites-vous?
— Je ne sais...
— Bien que vous ne suiviez nullement ma piste, bientôt vous entendrez mon souffle...
— Je l'entends.
— Comment faites-vous? comment faites-vous?
— Je ne sais trop, moi, monsieur Frédéric; mais, quand vous êtes parti de chez nous, il me semble que vous ne m'avez pas (juittée, et je vous vois, et je vous écoute... Est-ce que ces choses ne vous arrivent pas à Fignerolles, comme elles m'arrivent à Roquefixade?
— Si! si! si!...
Quand le jeune Serviêres développait, devant son p^rc, devant ses oncles, devant la Cambotte, devant Rascol, les plans élaborés dans son cerveau pour l'embellissement, la transformation de la métairie, les vieux, encore qu'un peu troublés, acquiesçaient du bonnet, et Rascol les imitait; mais la Caml)otte, plus difficile à persuader, grommelait et, d'aventure, ne gardant nulle retenue, luttait contre son maître avec la dernière énergie.
Un soir, l'orage entre Annette et Frédéric éclata furieux.
— Vous aurez beau me secouer aussi rudement qu'un prunier du jardin, je n'en suivrai pas moins mon idée! cria celui-ci.
— Miséricorde du bon Dieu! je le sais bien. Vous avez une tête de fer |)our mes avis.
— Je veux que tout ici soit en bon ordre.
« LA CAMBOTTE ».
— Kn quoi ça dérange-t-il votre bon ordre que je garde Pascalou pour mes voyages?
— Pascalou est vieux; avec lui, vous restez une semaine en route, quand deux jours vous suffiraient avec une monture plus hardie du jarret.
— Ave/-vous rélléchi à la poignée de pistoies ([u'il vous laudi'a bailler aux ma([uignons de l'Andoire pour lavoir, celte bète plus hardie du jarrel?
— Ne vous nielle/ pas en [)eiiie des pislolos...
D'un gesle, il iiioiilra, à travers les vitres, un citd resplendissant.
— J'ai plus d'écus qu'il n'y a d'étoiles là-haut, arlicula-t-il.
— Ne soyez })as si g;loneux, riposta-t-elle, car on en a vu tomber qui avaient des reins mieux noués que les vôtres. Témoin les lleurtevin, de La Fresnaye, lesquels, après avoir donné pâture à plus de mille bètes, à l'heure d'aujourd'hui ne nourriraient pas un agneau. Dieu avait comblé cette famille, où nous avons été en loyer, Rascol et moi; puis Dieu lui a suspendu une besace au col et lui a dit : (« Trotte pour ton pain ! »
— Ah çà! est-ce que vous allez comparer Frédéric Servicres, de Roquefixade, à Etienne lleurtevin, de La Fresnaye? s'écriat-il, faisant explosion. Quand m'a-t-on rencontré dans les auberges, prenant des viandes et du vin jusqu'à la luette? Quand m'a-t-on vu dans les tripots, les cartes aux doigts du matin au soir et du soir au matin? Est-ce aux fêtes patronales de l'Espinouzc que je vais faire carrousse, moi, avec les dévergondées du pays?...
— Notre maître!...
— Cambotte, si je ne me souvenais de ma mère, qui vous aimait, nous devrions nous séparer.
Ces mots n'étaient pas tombés de la bouche du maître, que Rascol, planté droit sous le manteau de la cheminée, sort de son immobilité. 11 marche vers sa femme pesamment, lui glisse ses deux griffes aux aisselles, l'enlève comme il l'eût fait d'un chien récalcitrant, et il va la jeter hors de la Salle, ([uand Frédéi-ic la lui arrache des mains.
— Laissez-la! ordonnc-t-il. Je lui ai parlé trop durement...
— Allons, Cambotte... allons, Cambotte, répète Jérôme... Vous qui êtes si brave, restez... Asseyez-vous...
La pauvre femme s'affaisse sur une escabelle et pleure.
La douleur de cette servante dévouée, qui n'avait qu'une pensée en tète : les Servières, une affection au cœur : les Servières, torturait Frédéric. Il n'y tint plus, et, donnant carrière aux regrets, aux remords et aussi à des préoccupations intimes (|ui le débordaieut :
— Le moment est venu de vous dire, à vous, mon père, à vous, mes oncles, ce que, dans ces derniers temps, la Cambotte a
« LA CAMBOTTE... 41
été pour moi... Elle a été tout pour moi... Nous ne l'aurions pas eue, que je serais mort. La perte de ma mère m'avait saisi d'une si rude force que je voulais la rejoindre du côté du bon Dieu, où elle est, et je l'y aurais rejointe, sans Annctte, enragée à me retenir ici. Elle me prêchait, me chapitrait, me montrait ma famille détruite, Figuerollcs ruinée, si je refusais de reprendre racine dans la vie. Rien ne faisait à ma peine, quand elle s'avisa d'un moyen... oh! d'un moyen!...
— Je vous en supplie... monsieur Frédéric, implora-t-elle.
— Quel moyen? demandèrent les vieux.
— Je tenais rancune au ciel et je ne boutais plus les pieds à l'église. Pourtant la Gambotte avait son idée, et elle fit si bien, qu'un jour je vous suivis à la messe... Vous vous souvenez de l'événement : je vis mademoiselle Madeleine, que la Gambotte savait à la cure depuis l'avant-veille. A dater de ce moment, ce fut une nouvelle existence... Annette, je ne vous payerai jamais ce que je vous dois.
— Vous comprenez, monsieur Frédéric, balbutia-t-elle, si votre père, si vos oncles, déjà sur l'âge, seraient heureux d'entendre galoper des enfants, beaucoup d'enfants, sur les planchers de la métairie!... Moi, je n'ai pas été heureuse dans mon mariage du c(Mé des enfants; mais celui que j'ai perdu ici, il me semble que je l'ai encore suspendu à mes tétins, comme une chèvre son cabri. Au surplus, je sais ce qu'il fut pour moi, ce petiot, que nous appelions Lucien ou Luc pour abréger... Il était plus blond qu'un grain de mil... Les enfants, dans ce monde de la terre, c'est la vie, conclut-elle, le visage ruisselant.
— Annette!... lui murmura Jérôme.
Elle se leva, et, les bras eu avant :
— Voyons, vous, notre maître, vous qui parlez, répondezmoi : oui ou non, vous [)lairait-il d'avoir des enfants pour désensorceler cette maison de sa tristesse?
— S'il me plairait d'avoir des enfants!... s'écria le vieillard. Que le bon Dieu nous en envoie autant qu'il voudra, je ne dirai jamais : Assez.
— Nous avons pour les nourrir, ajouta Antoine.
— El la laine ne manquera pas pour les engarder du froid et les coucher chaudement, déclara Pierre.
Frédéric entendait, secoué jusqu'au fond des entrailles.
Les Servières, la (lambotte, son mari, étaient alignés devant
ci. $c, 'i^M^
le feu, la pointe des sabots contre le perron du foyer. Rascol, tout noir avec son tablier de cuir, son grand feutre, tranchait singulièrement sur les trois vieillards affublés, par-dessus leurs vestes de serge, de grisaoudos neuves; l'ancien porcher alimentait les tlammes de brindilles sèches rongées par les bestiaux. Tout à coup, cet homme taciturne eut ces paroles de bon sens : — Mais, avant de s'occuper des enfants, si on s'occupait, en
LES « TARRINES ... 43
promior, de la fommo qui doit los mettre au uionde?... Voiio mariage est-il arrêté, monsieur Frédéric?
— Il est arrêté depuis hier, répondit Jérôme.
— Et à quand la noce?
— Après le deuil de ma défunte femme, au mois d'avril...
— C'est un bon mois, le mois de l'arrivée des bêtes. Nous aurons les tarrines, les bergers, les chiens...
— Nous aurons Mademoiselle, butor! lui cria sa femme, indignée, Mademoiselle, blonde, chantante comme une alouette dans les orges du Louvart.
En avril, les biMes, les chiens, les pâtres remontèrent vers l'Espinouze. Le Roudil et le Louvart foisonnaient d'herbes fraîches. La fête de l'arrivée des tarrines fut magnifique, et le mariage de Frédéric Servières avec Madeleine Lautier la prolongea huit jours, à la satisfaction de tout le pays qui s'y ébattit joyeusement.
LES (( TARHINKS ))
L'été était dans sa foi'ce et chacun allait à la terre comme au triomphe. Les orges, les seigles du Louvart ondulaient sous les épis qui s'alourdissaient de jour en jour, tandis que les châtaigneraies du Roudil montraient des régimes de pelons grossissant à vue d'u'il. Quelle année serait cette année si merveilleuse de promesses! Il y aurait du pain j)()ur tous, îles châtaignes pour tous. L'Esj)inouze, spleudide, solfrait aux yeux épanouie comme un gigantesque bouquet. Le soleil dans sa gloire avait versé ses rayons à ce sol ingrat, et en avait fait un parterre de lleurs. Les arêtes coupantes des rochei's s'enveloppaient de plantes, de gramens qui leur mettaient un vêtement magnitique. La vie, la grasse, l'abondante vie des entrailles, en dépit d'une croûte pesante, avait trouvé des fentes,
(les lissuros ot s'étalait à la siirfaco, prodigue do sos trésors.
— Quand je vous prévenais que l'arrivée de Mademoiselle nous porterait bonheur! dit la Caniholte. un niatiu.
— Nous n'avions pas mille bètes à nourrir l'an passé, et nous en avons douze cents, cette année, articula Antoine.
— Nous arriverons à deux mille, aflirma Pierre.
— Un jour, nous serons les herbagers les plus achalandés de l'Espinouze, déclara Jérôme.
— Il faut penser qu'il y a, du côté de Douch, les Albagnac, et que les Albagnac, bon an mal an, reçoivent jusqu'à trois mille têtes de bétail, dit la Cambotte.
— Nous dépasserons les Albagnac! clamèrent-ils.
Levés de table, ils avaient pris leur bâton et se disposaient à sortir; Annettc les arrêta.
— Ah çà ! pourrait-on avoir des ikuivcMcs de M. Frédéric et de Madame? demaiida-t-elle..rai avisé, hier, le piéton de la poste qui entrait à la cure; puis je vous ai rencontrés tous trois en grand parlage avec M. le curé... Est-ce que je ne compte plus, moi, qu'on ne me souffle un mot de l'ien?
— (]hut, Cambotte!... murmura .lérùme.
— Chut, tant que vous voudrez; mais j'ai faim de savoir, et je ne puis rester plus longtemps à attendre la becquée. Depuis (|ue nous sommes à Figuerolles, Rascol et moi, nous avons toujours entendu parler haut et ferme; à présent, on chuchote ici... Se méfie-t-on de nous? Sommes-nous des étrangers?...
— Oh! Cambotte!...
— Parlez alors.
— Voici la chose... Ce n'est qu'un espoir...
— Un espoir de quoi?
— Frédéric a écrit à M. le curé que notre Madeleine était lasse, qu'elle ne mangeait quasiment plus...
— Voyons, ne mâchons pas les mots. Oui ou non, M. Fré- (b'M'ic croit-il (jue nous aurons bieut(M un p(>lit enfant?
— Il le ci'oit, marmotta Pierre.
Celte nouvelle coupa net la parole à la Cambotte. I*]lle regardait les vieillards et ne trouvait pas un son pour traduire au
LES « TARRINES ... 4:->
dcliors lo conlonlomonl dont cllo rUiit inondoo. Knibarrasséo de son silence, elle lit sanler l'espa^noletle d'une fenrlre.
— Rascol ! eria-t-elle, Hascol!
— Qu'y a-t-il? demanda l'autre, occupe'' dans la cour à préparer la pâtée aux chiens.
— Viens vite !
11 accourut.
— Uascol... j(; veux que tu saches... balbulia-t-elle, blanche déniolion, je veux que lu saches que... cet hiver, nous aui'ons un enfantelct à Figucrollcs.
Et, comme son mari demeurait là, impassible, abasourdi qu'on l'eût dérangé :
— Tu peux retourner à tes animaux, lui dit-elle. Kascol battit en retraite. Les Siu'vières le suivirent.
La (ùmibolte demeui'a à la fenêtre, aspirant de larges bontlées d'air. I'>lle lin il par se laisser aller sur une chaise, accablée et pourtant heui-euse, un sourires aux lèvres et pourtant ayant envie de pleurei-.
— Bénédiclion du bon Dieu! murmuiail-elle, c'est si beau un j)etit enfant dans ses langes!... Si c'est un garçon (|ui doit naître, je demanderai à M. le curé de lui donner, au baptême, le nom de Lucien, le nom si joli de mon petiot... Si c'est une fille... je ne sais pas... Oh! je sais! Pourcjuoi ne l'appellerail-on pas Frédériqite, comme son père qui s'appelle Frédéric?...
Par les chaleurs de juillet, les larrines avaient déserté les établcs et campaient en plein Louvail, à la Ixdie étoile. Des palissades, retenues pai' des pi(|uels solides, formaient un parc où les bêtes riiminaienl Iranquillcmenl. la nuit, à l'abi'i de toute alerte. Du reste, les chiens faisaient bonn(> garde, et les bergers, couchés dans leur limousine le long de l'enceinte, se trouvaient debout au moindre bruit. A vrai dire, Tirebosc n'envoyait guère de loups : le ciel était trop clair, la saison trop douce, l'air trop pur, et pai- cela même j)eu propice à la chasse au bercail. Néanmoins, il fallait veiller sans relâche, car, en dépit des précautions prises, il arrivait parfois, le matin, qu'il
TAn.I-E\ ENT.
manquait une oai deux bctes à l'appol. Un lonp avait sauto dans lo parc, avait saisi un mouton à la nuquo, se l'était campé sur le dos. avait franchi d'un bond la palissade avec sa charge et s'était évanoui à traveis la lande sans remuer un caillou.
D'aventure, lorsqu'un hurlement suspoct leur était venu des rouvres de
Tirebosc, les pâtres, l'oreille tendue, se plantaient droit, s'armaient de leui' bâton à pointe de fer et exécutaient des rondes en chantant, (^es chants, sans paroles, d'où se dégagent ces simples mots : « Au loup! au loup! » sont comme un long enchaînement de cris destinés à éloigner la bête féroce qui,
LES « TARRINES ». 47
dans un coin d'ombro, aiguise ses crocs pour le festin. Les chiens, sur pattes, flairent le vent, se taisent, écoutent les voix de leurs maîtres, vibrantes, aiguës, et attendent en des attitudes héroïques... Ah! si le loup osait paraître!... Les voi.x; montent toujours; eux ne bougent aucunement. Le spectacle, dans un désert, sous la luue qui rend plus blanches les toisons blanches du troupeau, ramassé, tremblant à l'approche de l'ennemi, le spectacle a je ne sais quelle grandeur sauvage dont l'àme et le corps sont ensemble remués. L'homme se prépare à lutter contre la bètc; il y aura bataille, et cela est noble, et cela est beau.
Les relations étaient constantes entre FigucroUes et le Louvart. D'abord les filles de la métairie préposées à la confection du beurre et du fromage — les beurricres et les fromagères — venaient traire les brebis et remportaient le lait en des seilles de châtaignier soigneusement récurées, luisantes. Puis Rascol, précédé de Pascalou, arrivait avec des écuelles pleines pour les bergers et d'autres écuelles pleines pour les chiens. Souvent aussi les vieux Servières gravissaient le sentier raide. Ils entraient dans le parc tandis ([ue le troupeau pâturait au loin, tàtaient le sol de la main pour reconnaître jusqu'à quel point la présence du bétail l'avait engraissé, et ordonnaient le déplacement des piquets et des claies, s'ils jugeaient la terre suffisamment saturée. Sauf le voisinage {\o Tiiebosc ([u'on évitait, le parc, facile à transporter, faisait le tour du Louvart et du Roudil, dégringolant au fond des combes, aux rives du Bidourlat, remontant aux contreforts on surplomb sur l'Aiguetorte, escaladant les cimes où la neige fondue avait laissé de maigres bouchées de gazon.
Les tarrines, touchées là-haul par les premières froidures, étaient en Irain de réintégrer les bergeries; les Servières assistaient à la rentrée du bétail, joyeux sur leur bâton, la face élargie d'aise, quand Alype, fréle et long comme la gaule de son bedeau, entra dans la cour de la métairie.
— I*lh bien, ètes-vous prêts? demanda-l-il.
— Au fait, c'est vrai... dit Jérôme.
Ètcs-vous prêts? répéta l'althé. 11 faut nous hâter si nous
ne voulons pas manquer la dili^aMice.
En arrivant sur la route de Mnrat, les Servières et M. le
-""aiiA-
curé lurent surpris de discerner, à cinquante pas, une grande femme qui se hâtait en clopinant vers Saint-Gervais.
— (lainhotle! héla Jérôme.
Elle se retourna.
— La voilure! cria-t-elle.
Trois minutes après, la diligence — une })alache attelée d'une paire de mules éliques — passa dans un nuage de poussière.
« LES TARRINES ». 49
— Madeleine! Madeleine!... ne pnt s'empêcher d'appeler de sa voix grêle le desservant de Roquelixade.
La iinimbarde était déjà loin. Ils se regardèrent, déçus.
— Ma nièce est une personne sérieuse, dit l'abbé, et je ne comprends pas que, m'ayant annoncé son arrivée...
— Voyez-vous, monsieur le curé, interrompit Jérôme, cette allaire avec Paulin Auhrespy, de Saint-Pons, aura retenu Frédéric un jour de plus...
— Il est certain que l'aiïaire entamée à Saint-Pons se présente avec des chances diverses et qu'il serait prudent de ne pas la conclure au pied levé, ajouta Pierre. La montagne ne nous a pas mal réussi; tenons-nous-en à la montagne...
— Pour moi, opina Antoine, je ne signerais nul papier et tournerais le dos à cet Aubrespy...
— Frédéric a du jugement, articula Jérôme d'un ton (|ui réduisit ses frères au silence.
— Puisque le rendez-vous est manqué, il ne nous reste qu'à regagner la maison, dit Alype.
— Attendez, monsieur le curé, attendez! intervint la Cambotte, qui les avait rejoints.
Et, montrant à une grande dislanee un véhicule qui s'avançait au pas :
— J'ai idée que ce sont eux.
— Gomment! s'écria Jérôme, ponfTant, vous croyez, vous, que Fi'édéric irait de ce train endormi!...
— Mais pensez à l'état de Madame, vous autres.
Les Serviôres sourirent. Pour l'abbé, il baissa les yeux.
— Eh, bon Dieu! (juelle est cette bète qui conduit la voilure.' reprit la (^ambolte... Pourvu que AL Frédéric, entêté à aller à la foire de Quarante, n'ait pas fait quelque folie! Ils sont si fins, ces maquignons andorrans, si tins!...
— Le voilà! le voilà! clama Jérôme,
Les paysans sont peu embrasseurs de leur nature, mais ceux-ci furent entraînés et s'en donnèrent à cœur joie. Antoine, le plus rude des Servières. pleurait pres([ue, tenant les mains de son neveu. Alype fut secoué au j)oint. quand sa nièce, les
yeux imbibés (riino lumière noiivcllo, so jota à son cou, qu'il ou laissa tombor son broviairo, toujours incruslo à son tlanc.
— Soignour, soyoz boni! Scignour, soyez boni! ropotait-il. Retenant sa Madeleine chérie, il murmura :
(( Donediclus Dommm Deus Israël quia visitavit nos! » La Cambotte était bouleversée de fond en comble. Pour ne pas montrer les larmes qui débordaient de ses paupières, elle venait de détourner la tète et avait l'air de s'intéresser beaucoup à l'équipage de son maître. Cet équipage se composait d'un superbe cheval noii', une étoile blanche au iront, la croupe bien prise, ronde, luisante, les paturons dégagés, et d'un tilbury neuf à capote, dont la caisse étincelait.
— Tout cela n'est pas à nous, je suppose? s'informa-t-elle, tirant Frédéi'ic par la manche.
— Pardon, Cambotte, tout cela est à nous, et il y a encore Laric, un mulet qu'on doit conduire ici (h'maiu et dont je vous fais cadeau pour vos courses.
— Alors, vous pensez, vous, que les pièces blanches ont une queue comme les rats et qu'on j)out les rattraper?
Hascol, qu'on n'avait pas vu arriver, surgit devant elle.
— La paix, Annette! màchonna-t-il.
On allait au pas.
— Si tu étais lasse, Madeleine?... demandait Frédéric, montrant à chaque minute la voiture, conduite par Rascol.
— J'aime mieux marcher, répondit-elle, languissante. Bientôt une clameur s'éleva dans les ombres projetées par
le Louvart et le Roudil sur la métairie, dont on approchait. Les tarrines, prévenues par les chiens vigilants, saluaient nos voyageurs d'un bêlement énorme.
La (Cambotte fut touchée, et, son émotion réveillant son enthousiasme, ('\\(' dit aux jeunes gens :
— Les botes ont raison de vous saluer : vous êtes beaux comme le jour!
« FHÉDÉRIQUETTE » OU « BIQUETTE ... 51
« FK EUE RIO LE T TE )) OU « lUQUETTE »
Dans le ravin entre le Rondil et le Lonvart, les genévriers, plus verts en octobre qu'en août, étalaient des rameaux reluisants (le fruits. Les baies, ici mordorées, là presque noires, plus loin d'un joli bleu velouté, éclataient, au milieu des lancéolés fines, avec des grappes de trois, de cinq, de dix. Quel festin })our les grives!
Une après-midi, F'rédéric et Madeleine sortirent de Figuerolles et s'acheminèrent vers les sources de l'Aiguetorte. Le sentier était encoie ga/onné par places, et ils remontaient pas à j)as le cours du ruisseau, inclinés l'un vers l'autie, devisant. Le soleil, doiil la carrière se l'éduisail chaque jour davantage, (|ui n'avail plus l'air de p;irtir du fond de rLspiiutu/(>, mais seulement des bois de Tirebosc, le soleil enveloppait le jeune couple de rayons discrets, l'imprégnait, avec toute la nature, lasse, abattue à la lin de l'éli'', d'mie singulière mélaïu'olie.
— Qu(>l(|uefois j'ai grand'jxMir, murmura la jiMine femme.
— (Irand'peur, Madeleine !... lV)ur([uoi ?
— Dans ma situation, je me fais des idées!...
— Quelles idées?
— Si le bon Dieu ne nous accordait |)as un (MifanI Ici que nous le souhaitons, un enfant beau?...
— Beau!... Ne te mets pas en peine, nolie enlani sera beau comme tu (>s belle...
— .le pense sans cesse à lui, sans cesse je m'occupe de lui. je rêve de lui nuit et jour, et, me souvenant de mon onde Alype, en prières à son intention, il me semble que le ciel, touché, nous enverra un de ses anges...
— Oui, un ange, oui...
— Puis je me dis que je suis folle de tant espérer, et mes terreurs me reprennent... S'il allait être faible, chélif?...
— Eh bien! nous le t'ortinerions. Ne sommes-nous pas assez de monde à la métairie pour travailler à fortilier notre enfant? Du reste, demande à mon père en quel état piteux j'étais quand je naquis. J'avais juste le souffle d'un rouge-gorge de nos figuiers ;
cf..sc. j'étais aussi
\ mince qu'un
brin de genêt. Cela m'a-t-il empèciié de devenir un homme robuste, capable d'endurer les fatigues des affaires et des champs?
— Dh ! écoute !...
— C'est une grive, dans les gencvricrcs du Roudil. L'Aiguetorte, après avoir jailli par trois crevasses du flanc de
la montagne, roule avec fracas parmi les fentes de la rocaille.
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au milieu de fougères épaisses, de ronces broussailleuses, se dégage de ces obstacles enchevêtrés, apparaît brillante et grondante, fait un saut dans une vasque de quinze à vingt mètres que la force de sa projection, dans le courant des siècles, a creusée à la base du Roudil, et, libre enfin, descend vers Roquelixade avec tranquillité.
Le bassin, très clair, d'une transparence de cristal, où des touffes de châtaigniers sauvages découpent leurs ramilles dentelées, est entouré d'un [)arapet en maçonnerie, recouvert de pierres plates grossièrement (M|narries au têtu. Des mousses, des lichens, des pariétaires, quel(|ues violiers ont envahi cette manière de rempart, coupé çà et là par l'échancrure des vannes, et, grâce aux végétations qui l'habillent pittoresquement, il est assez difficile de le démêler de la ramure des châtaigniers, avec laquelle il se confond. Du reste, ici tout est vert, et le roc abrupt d'où l'eau s'élance, et les environs de ce roc jusqu'à la métairie. Le ruisseau ne s'c^st pas laissé capter tout entier dans les canaux des Servières, il a des routes enfouies, des cheminements secrets qui lui permettent (k^ porter la fraîcheur, la vie, là où il lui plaît. Frédéric et iMadeleiiie s'étaient assis sur une pierre du parapet, l'oreille teiulue vers les genévrières du Uoudil. Maintenant, ce n'était pas une grive (|ni chantait, mais vingt grives, mais cent. Ils pai'aissaient li'ès émus de ces cris joyeux, perlés, suaves, tendres, qui leur arrivaient à li'avers les branchages, leur emplissaient l'àme inelfablemenl. Tandis que sa jeune femme, immobile sur la margelle, ([ui allumait des fleurettes autour de sa robe jus<ju'à ses pieds, écoutai! en une sorte d'extase, pensant peutêtre à cet ange dont elle s'efforçait de saisir le portrait de toute la force de son esprit et de toute la force de son cœur, lui, troublé pour la première lois |»ai' le chant des grives, se demandait ce que signifiaient tant d'impressions inconnues, qui le bouleversaient, lui coupaient le courage, ne lui permettaient pas un mot. Alors, suivant le regard de Madeleine plongé au plus profond de l'eau, il finissait, connue elle, par y découvrir un visage adorable d'enfant, un mignon visage avec deux grands yeux magnifiques, le plus ravissant sourii'e partout épandu.
— C'est égal, dit-elle, Dieu, qui peut tout ce qu'il veut, devrait bien me laisser regarder en moi-même comme je regarde dans l'Aiguetortc : je verrais plus tôt notre enfant, je le connaîtrais plus tôt, je l'aimerais plus tùl...
Figuerolles disparaissait dans l'ombre du Roudil, qui s'allongeait déjà jusqu'à Roquefixade. Ils i-entrèrent, pénétrés d'un espoir qui les obligeait à faire halte à chaque pas pour se contempler, s'aimer.
Quand la neige et les froids arrivèrent, la métairie, où maçons, plâtriers, menuisiers, serruriers avaient travaillé durant plusieurs mois, était devenue une vaste maison très propre, très commode, presque confortable. Au premier étage coupé en deux par un hirge couloir de couvent, toute la partie exposée au midi avait été dévolue au jeune ménag,'. Là, sous la direction de l'abbé, qui croyait s'entendre aux bâtisses, on avait élevé des cloisons, disposé un appartement à six fenêtres, diMix prenant vue sur le Roudil, quatre sur Rocjuclixade. Alype ne s'était pas contenté de veiller à ces arrangements intérieurs : les ouvriers partis, il voulut, de ses deniers, meubler l'appartement de sa nièce. Un matin, deux charrettes chargées de meubles montèrent vers Figuerolles.
Le déchargement commença coup sur coup. La métairie était en l'air. Rascol commandait, et Prosper Ratifol, dit Pipette, son lieutenant dans la gouverne des chiens en été, des journaliers en hiver, faisait tourner les hommes, les prévenant des obstacles du chemin. Les vieux Servières, les mains libres, suivaient les convois, étonnés. Vingt fois les vieillards montèrent, descendirent l'escalier, attentifs aux déchargeurs, redoutant une maladresse, un faux pas. Eux étant là, il leur semblait (jue rien de fâcheux n'arriverait.
Mais l'ébahissement des trois paysans fut au comble, quand, après le dernier voyage, Frédéric leur montra chaque pièce du mobilier mise en sa place, que Mariette et Justine, sous les ordr'es de la (^ambotte, venaient de débarrasser des brins de pailh; de l'emballage, de la poussière de la route. Les braves gens
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doni('iirai(Mil saisis. Ils songeaiont à leurs lits en bois de chàlaignier, cliaipentés de main d'ouvrier, maintenus à hauteur par des traverses épaisses, noires d'ancienneté, serrées par des boulons à grosse léle Itiisaiile, cl ils n'avaient pas assez de leui's veux pour admirer le lit en acajou de Madeleine, brillant à s'y mirer, dont on n'apercevait pas les l'errur-es, dont les morceaux, assemblés, ajoutéson ne sait comment, leur semblaient tenir parmiracle.
— Que c'est beau! que c'est beau! répétait Jérôme.
— Pourvu que ce soit solide! ajoutait Antoine.
— Pour ça, par exemple, c'est plus joli (jue tout! s'écria la Cambolte.
Elle désignait un meuble allongé, très bas, ayant aux quatre angles des montants en saillie ornés de moulures, reposant sur deux croissants de buis, allant à di'oile, allant à gauche, au {)lus léger contact (\o la main.
— Kn voilà un berceau superbe! balbuliail Annetle.
Elle se tourna vers Madeleine, inlerdile. les yeux humides, j)uis murmuia :
— 0 Madame, (ju'il vienne' nolr(> j)elil, (ju'il vieniu'! A |)résent, il ne manque (|ue lui.
Une nuit, en décembi-e, le lem[)s élail horrible au dehors. La neige, qui n'avait cessé depuis huit jours, redoublait, et, poussée par de violentes rafales, s'abattait en paquets contre les murs et sur les toits. Aux bruils sifllanis de la tempête déchaînée se mêlaient, [)ar inlei-vailes, d'autres bruils. (leux-là. encore qu'assourdis, avaient (luehjue chose d'ell'royable, de Iragiiiue comme le hurlement de bêles fauves mordues aux entrailles par la faim. Sans doute, Tirebosc. trop pauvre de bergeries pour nourrir ses hôtes ordiiuiires, imi avait dépêché une bande vers le Louvart. Heureusement, on veillait à Eiguercdies. Vax haut, en bas, sur la façade, quand les volutes de neige s'enroulaient moins épaisses autour de la maison, on démêlait pai" places des [)ans de murs éclairés. Les voix sinistres de ïirebosc, après un moment d'arrêt, ayant repris leurs appels, leurs plaintes, aux sources de l'Aiguetorle, aux bords j)lus éloignés du Bidourlat. un(> fenêtre du re/.-de-chaussée s'ouvrit et quehju'un ap|)ela.
TAII.LEVENT.
— Rascol ! Rascol !
— Qu'y a-t-il. nionsieiu' Aiiloinc? dcmaiula le maii do la Cambotto, passant la UMo à iino Incarne de la cour.
— Tu as entendu le loup, je pense?
— Oui, oui...
— Dis à Pipette de tii'ec deux ou trois coups
de fusil. Il ne faudrait pas que le loup touchât à nos brebis. Nous avons gardé ces bètes pour donnei' du lait à notre petit...
— Est-il né, noti'e petit?
— l'as encore.
Antoine referma la fenêtre et se rassit. A travers la pi6ce peu éclaii'ée. trois autres personnes se trouvaient disséminées :
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Jérôme, Pierre el, ô surprise! Alype. Que faisaient là ces hommes tous en des postures accablées, pâles, se tenant au bord des sièges, se levant à tour de rôle, entre-bàillant avec précaution la porte sur le corridor, écoutant?
— Mon Dieu, ayez pitié d'elle et de nous! suppliait le desservant, habitué à soulager par des oraisons jaculatoires les grands et les petits chagrins de la vie.
Les Servières ne disaient rien.
La vieille pendule sonne minuit dans sa haute gaine de noyer. Antoine n'a pas compté le douzième coup, que des pas précipités retentissent dans l'escalier.
— C'est Frédéric! dit Jérôme.
Frédéric paraît au même instant.
— Ma lille est née! s'écrie-t-il, comme l'on.
Tout le monde monte an premier étage. La sage-1'emme tient dans ses bras le petit èlre, nn peu rouge, un peu congestionné par l'ellort héroïque de la naissance, les yeux clos, la bouche entr'ouverte, mignonne comme nne idscllr des haies.
— Et la mère? demande l'ahbé.
— Elle va bien, lui répond hi sagcî-l'emme.
Tandis que les Servières, auxquels vient se joindre Rascol mandé en toute hâte, demcnicnl (h'honi anionr du nouveau-né. le regardant insaliablement, la Cambolte sort sur la pointe des pieds de la chambre de sa maîtresse et balbutie à voix basse :
— Madame demande que la petite s'appelle Frédériquc ou Fi'édériquetle ou Rigiicttc. — comme son père.
L'abbé lève les deux bras d'un geste solennel, bénit Fri'dvriqnc, puis ils lomlxMit tous à genoux et pi'ient.
Mil
PAILIN M HHESPY
Cependant, Frédéric, en proie depuis plus d'un an à des émotions extrêmes, reprenait son sang-froid, son équilibre. Le dur cei'veau de ce |)aysan. enlainé* d'aboid par uni» douleur sans
nom, brûlé onsiiilc par une ardeur plus dévorante que la llammc, réparait ses lirèches, ses ruines, et se retrouvait entier comme devant. Ouand la mort de sa mère avait fait toutes choses misérables autour de lui, quand la rencontre de Madeleine Lautier l'avait monté si haut qu'il ne voyait plus rien ni de Figuerolles, ni de Roquefixade, la naissance de sa hlle lui rouvrait les yeux sur les réalités ambiantes, sur la métairie conservée en parfait état, sur le Louvart oiî les neiges feraient place bientôt à des pâturages de joyeuse venue, sur le Roudil dont les châtaigneraies donnaient de si fructueux rendements. Après les plus nobles élans de la vie, l'avarice, cette passion des hommes voués au remuement de la terre, l'avarice, la maîtresse impitoyable de son grand-père, de son père, de ses oncles, l'avarice l'enlevait d'une brassée, et, ayant man(|ué h' perdre, le refaisait sien avec fureur. Vers la (in de janvier, la première fois que sa femme, encore faible et dolente, descendit dans hi Salle, Frédéric se pencha sur son enfant au maillot et articula, les lèvres crispées :
— Va, dors tranquille, fillette : tu seras riche, un jour. Le génie de la race avait parlé.
Le soir môme, les quatre Servières tinrent conseil en l'absence de la (lambotte, occupée de Madame, et le lendemain, à la fine pointe de l'aube, Frédéric, haut perché sur son tilbury, s'éloignait de Figuerolles au galop.
Partout, à droite, l'Espinouze dressait des crêtes blanches qui se confondaient avec les nuages. Par-ci par-là, dans les hautes campagnes du ciel, molles, imbibées d'une lumière presque teudre, d'immenses prairies vertes se déployaient parsemées de poiuls l)iuuàlres vaguant au hasard dans l'espace inlini. Emporté au Iraiu rapide de son cheval, notre homme, des contreloris (le la montagne encore embrumés, laissait d'aventure son regard se hausser jusqu'au firmament de plus en j)lus clair, de 1)1 us en plus gai à mesure qu'il descendait vers la vallée de rOrb. Alors des troupeaux fantastiques paissant dans l'azur lui rappelaient les larrines noyées dans les herbages du Roudil ou du Loiivarl.